Renaissance (XVe–XVIe)/La Cène de Léonard de Vinci, expliquée. (Analyse)
La Cène de Léonard de Vinci, expliquée. (Analyse)

La Cène de Léonard de Vinci, expliquée. (Analyse)

19 chapitres
  • Introduction à la Cène(0'112'22)
    La Cène est l'une des images les plus connues au monde après la Joconde, copiée et détournée partout depuis sa création.
    • On ignore souvent de quoi parle la Cène • Peu de gens savent qu'il s'agit d'un événement majeur de la religion catholique • Beaucoup oublient que c'est une œuvre de Léonard de Vinci
    La Cène est le chef-d'œuvre de Léonard de Vinci, sa pièce maîtresse, plus importante que la Joconde selon le narrateur.
    Pourquoi cette fresque est-elle si spéciale et pourquoi est-elle un chef-d'œuvre ?
  • Léonard à Milan : contexte historique(2'225'30)
    Florence était la capitale culturelle de l'Europe à cette époque, tandis que Milan occupait une position moins prestigieuse, comparable à la 4e ou 5e place.
    • Léonard a été formé à Florence dans l'atelier prestigieux de Verrocchio • La compétition était rude avec des artistes comme Botticelli, Ghirlandaio et Filippino Lippi • Léonard avait peu d'œuvres majeures avant son départ pour Milan
    En 1481, le pape Sixte IV a appelé des artistes florentins pour décorer la chapelle Sixtine, mais Florence n'a pas envoyé Léonard car il n'avait pas encore la réputation des plus grands de sa génération.
    Ludovic Sforza, duc de Milan, cherchait un artiste pour sa cour. Léonard lui a écrit une lettre se présentant comme ingénieur, architecte et urbaniste, mentionnant la peinture en dernier.
  • Technique fresque : un choix risqué(5'308'07)
    La Cène s'est dégradée extrêmement rapidement. En 1517, à peine 20 ans après sa création, elle était déjà largement abîmée par l'humidité.
    La fresque nécessite d'étaler une couche d'enduit frais sur laquelle l'artiste peint immédiatement. C'est un travail à mi-chemin entre celui du maçon et du peintre.
    Léonard a refusé la méthode traditionnelle et a utilisé un mélange expérimental à base d'huile et de vernis, causant la prise d'humidité et la dégradation.
    Léonard peignait trop lentement pour utiliser la technique fresco traditionnelle. Il a inventé une autre méthode qui s'est malheureusement avérée moins durable.
  • Contexte de la commande(8'0710'12)
    • Ludovic Sforza entretenait un lien étroit avec le couvent de Sainte-Marie-des-Grâces • Il y venait dîner deux fois par semaine, les mardis et les jeudis • Il a fait agrandir le monastère et a appelé Bramante pour rebâtir une partie de l'église
    La commande de la Cène était particulière pour un lieu très important aux yeux du duc, une commande qu'il ne devait pas prendre à la légère.
    Léonard est resté à Milan presque 20 ans dans une bonne relation avec Ludovic Sforza. Il y a réalisé des fêtes, des cérémonies, des spectacles et des machines.
    La Cène a été peinte à la fin du séjour de Léonard à Milan, alors qu'il avait 43 ans, pour le réfectoire du couvent de Sainte-Marie-des-Grâces.
  • Signification religieuse de la Cène(10'1211'39)
    La Cène désigne le dernier repas que Jésus a partagé avec ses disciples avant son arrestation et sa crucifixion. Le mot vient du latin 'cena' signifiant repas du soir.
    C'est le moment où Jésus révèle à ses disciples que l'un d'entre eux va le trahir, l'annonce de la trahison par Judas.
    C'est le moment où Jésus institue l'Eucharistie, en prenant le pain et le vin pour les partager en disant 'Prenez, mangez, ceci est mon corps' et 'Buvez-en tous, ceci est mon sang'.
    L'Eucharistie est l'un des gestes fondateurs de la religion chrétienne et un événement capital de la Bible.
  • Déconstruction des mystères(11'3914'06)
    Jean est représenté avec un visage féminin parce qu'à la Renaissance, les cheveux longs étaient associés à la beauté, la jeunesse et l'élégance pour les jeunes hommes. Ce n'est pas Marie-Madeleine.
    La théorie selon laquelle les mains et les pains sur la table formeraient une mélodie sacrée sur une portée imaginaire est un pur fantasme.
    La raison de la célébrité de la Cène n'est pas un mystère caché, mais plutôt l'audace et l'originalité novatrice avec laquelle Léonard a représenté ce sujet.
    Avant Léonard, il existait déjà d'autres Cènes, mais celle de Léonard est radicalement différente de toutes les autres.
  • Tradition iconographique(14'0616'30)
    • L'isolation : Judas est isolé des autres disciples • Les auréoles : tous les apôtres en ont sauf Judas • Position des mains : Judas tend sa main vers celle de Jésus • Apparence physique : tunique jaune ou cheveux roux symbolisant la trahison
    Un sac d'argent en échange de la trahison ou un petit diable sur les épaules peuvent servir à identifier Judas.
    Les artistes gravent souvent les noms des apôtres au-dessus ou au-dessous des fresques pour faciliter l'identification.
    • Jean est toujours représenté couché, paraissant avoir trop bu • Pierre est identifiable par son couteau qui préfigure les événements futurs
  • Innovation de Léonard : Judas parmi les apôtres(16'3017'32)
    Léonard place Judas assis parmi les autres apôtres au lieu de l'isoler comme le faisaient les autres peintres.
    • Il tend la main dans la même direction que le Christ, conformément à l'Évangile de Matthieu • Il possède les 30 pièces d'argent de sa trahison
    Le geste de Jésus condense à la fois l'institution de l'Eucharistie avec sa main gauche et l'annonce de la trahison avec sa main droite tendue vers le même plat que Judas.
    Rompre avec la tradition dans un thème aussi codifié est risqué car cela pourrait troubler la lecture de l'image, mais Léonard le fait intentionnellement.
  • Vraisemblance et clarté du récit(17'3219'46)
    La Cène est une 'historia', un genre noble de peinture qui raconte une histoire sacrée ou mythologique en respectant des conventions.
    L'artiste doit rendre le récit à la fois pleinement lisible et vraisemblable, combinant clarté et crédibilité.
    Léonard réalise que si on met explicitement à l'écart celui qui va trahir, il n'est pas dissimulé comme il l'a été dans l'histoire réelle.
    En plaçant Judas parmi les apôtres, Léonard rend Judas à la fois complètement dissimulé et complètement visible, ce qui change radicalement la composition.
  • Comparaison avec les contemporains(19'4621'54)
    • Andrea del Castagno avec une Cène un peu plus ancienne • Le Pérugin et Ghirlandaio avec des Cènes contemporaines à celle de Léonard • Le Pérugin et Ghirlandaio sont des maîtres majeurs de la Renaissance italienne
    • L'espace est rigoureusement géométrique • La table est disposée sur la longueur • Jésus est au centre entouré de ses disciples • Chez Castagno, le damier rappelle les caissons du plafond de Léonard
    • La composition n'est plus la même • La lumière est radicalement différente • Les symboles et auréoles ont disparu • Judas n'est plus isolé • Les personnages semblent vivants, la table plus réelle, moins rigide
    La peinture de Léonard semble venir d'une autre époque, bien qu'elle ait été peinte à peu près en même temps que les autres.
  • Du registre de la communion au drame(21'5423'39)
    Léonard passe du ton traditionnel de la communion à celui du drame, rupture majeure avec les peintres anciens.
    Chez les peintres comme Castagno et le Pérugin, l'atmosphère est paisible, presque silencieuse, chaque apôtre absorbé dans sa méditation.
    Léonard choisit le tumulte et le drame, saisissant l'instant dramatique où Jésus déclare 'L'un de vous va me livrer'.
    En plaçant Judas parmi les apôtres, Léonard rend ce changement de ton possible, permettant l'expression d'émotions comme la stupeur, l'étonnement, l'indignation et la peur.
  • Le mouvement comme vecteur d'émotion(23'3925'02)
    Avant la Cène, la scène relevait d'un registre purement décoratif où les personnages et objets étaient disposés selon un ordre logique et figé, comme des figurines.
    Le drame en grec signifie 'action'. Les personnages doivent faire et agir, ce qui appelle nécessairement le mouvement.
    On ne peut pas représenter une émotion en tant que telle. La seule façon est de représenter ses effets sur le corps : visage rougissant, sourcils froncés, membres tendus.
    Léonard a compris cela en étudiant la nature, non la peinture codifiée. Il applique l'observation des phénomènes naturels à la représentation des émotions.
  • L'annonce comme onde de choc(25'0226'50)
    L'annonce de la trahison est comme l'impact d'une pierre dans l'eau, créant une onde de choc qui se propage à partir de la figure centrale du Christ.
    L'onde traverse les corps : épaules qui se tendent, mains qui s'agitent, visages qui s'éclairent ou se ferment.
    Pour peindre avec justesse les mouvements de l'âme, Léonard doit connaître exactement les mouvements du corps et l'anatomie humaine.
    Les nerfs, les muscles et les ligaments deviennent pour le peintre comme la grammaire pour l'écrivain, permettant d'exprimer l'invisible.
  • Études anatomiques et révolution artistique(26'5027'32)
    La différence entre les œuvres de jeunesse et tardives de Léonard réside dans sa connaissance anatomique acquise à partir de 1487.
    • La Ginevra et la Joconde montrent une maîtrise anatomique plus grande • Le Saint-Jérôme témoigne aussi de cette connaissance accrue
    C'est la combinaison d'une approche à la fois scientifique et artistique qui permet à Léonard de révolutionner la peinture.
    Cette connaissance anatomique permet à Léonard de rendre ses peintures véritablement vivantes et expressives.
  • Harmonie et orchestration musicale(27'3228'37)
    Le mouvement dans la Cène est parfaitement orchestré avec à la fois la musicalité, le rythme, les émotions et l'organisation, l'équilibre, la clarté.
    Les 12 apôtres sont répartis en quatre groupes de trois, équilibrés de part et d'autre du Christ placé au centre exact de la composition.
    Chaque petit groupe forme un ensemble indépendant et relié aux autres par des gestes, des courbes ou des mains qui forment des rimes visuelles.
    La fresque fonctionne comme une musique avec son rythme, ses couplets et son refrain. Léonard accompagne notre regard qui ricoche d'un apôtre à l'autre vers le Christ.
  • Architecture et perspective(28'3729'38)
    La beauté et la structure géométrique de la Cène redirige constamment le regard vers le centre.
    L'architecture est d'une grande simplicité dépouillée d'artifice. Certaines copies ont voulu l'agrémenter de motifs, ce qui est une erreur.
    Cette architecture simple crée un contraste qui intensifie l'action en centralisant l'attention sur le drame.
    L'environnement sobrement rigoureux permet que l'action se révèle avec toute sa puissance, sans distraction.
  • La lumière subtile et divine(29'3830'24)
    Quand on compare la Cène de Léonard à ses copies, manque toujours l'atmosphère divine et cette sensation de transcendance.
    Chez Léonard, la lumière est subtile et magique, comme un souffle qui sculpte les volumes et relie les figures entre elles.
    Léonard a construit sa fresque selon l'incidence de la lumière naturelle du réfectoire, les fenêtres réelles semblant éclairer naturellement les protagonistes.
    Quand le soleil se couchait, ses rayons illuminaient la surface peinte, sublimant l'espace fictif de la Cène.
  • Humanité et divinité du Christ(30'2431'02)
    La difficulté majeure de l'art chrétien est de représenter un être à la fois pleinement humain et pleinement divin.
    En quête de réalisme pour rendre Jésus plus proche de nous, Léonard a supprimé les auréoles contrairement à la tradition.
    Bien que Léonard supprime les auréoles, il en conserve l'essence à travers l'atmosphère et la lumière.
    La Cène réalise la conjonction entre l'humain et le divin, entre le réel et l'irréel, entre la transcendance et l'immanence grâce à cette atmosphère angélique et cette lumière irradiante.
  • Conclusion : chef-d'œuvre de l'art chrétien(31'0231'30)
    La Cène de Léonard de Vinci est un chef-d'œuvre parce qu'elle est le chef-d'œuvre de l'art chrétien.
    • Jésus est à la fois pleinement humain et pleinement divin • La composition est à la fois dramatique et harmonieuse • L'atmosphère est à la fois réelle et transcendante
    Léonard a révolutionné la manière de représenter ce sujet en plaçant Judas parmi les apôtres, rendant la scène plus vraisemblable et dramatique.
    Cette fresque a établi un nouveau standard pour la représentation de la Cène et a influencé la conception de l'art sacré pour les générations futures.