
Prix du pétrole : la complexité de l'analyse - Heu?reka #29-2
15 chapitres
- Les fondamentaux de la formation du prix du pétrolePrincipe de baseLe prix du pétrole se forme à partir de l'anticipation des financiers concernant l'offre et la demande futures. Toutes les informations connues sont utilisées pour réaliser ces anticipations qui déterminent le prix actuel.Défis de prédiction• Il faudrait anticiper les informations et découvertes futures sur l'offre et la demande • Il faudrait anticiper la manière dont les marchés financiers réagiront à ces informations • Même avec accès à des informations futures, prédire la réaction du marché reste extrêmement difficileComplexité réelleLa découverte d'un nouveau gisement de pétrole ne signifie pas automatiquement une baisse du prix, contrairement à ce qu'on pourrait penser simplement.Conclusion partiellePrédire le prix du pétrole dépasse la simple logique offre-demande et implique une compréhension beaucoup plus nuancée des marchés.
- L'offre de pétrole : flux versus stocksConcept cléL'offre de pétrole ne correspond pas à la rareté du pétrole. Ce qui compte réellement, c'est la vitesse à laquelle on est capable d'extraire le pétrole, c'est-à-dire le flux et non le stock.Le robinet à pétrole• Pour exploiter un gisement, il faut installer un robinet à pétrole avec un débit spécifique • Par exemple, un robinet peut sortir un maximum de 50 000 barils par jour • C'est ce nombre de barils qui s'ajoute à l'offre mondiale, peu importe la taille du gisementImplication pour les prixPeu importe que le gisement soit grand ou petit, complètement plein ou presque vide. Seuls l'augmentation ou la diminution du débit du robinet comptent pour le prix.Rôle des réservesLe niveau des réserves n'intervient dans le raisonnement des financiers que s'ils anticipent que cela risque de provoquer une diminution des débits dans un avenir plus ou moins proche.
- Variables complexes affectant la production pétrolièreFinancement et infrastructure• Une entreprise avec beaucoup de financement peut installer plusieurs robinets au lieu d'un seul, augmentant le débit • Les contraintes géologiques varient énormément : un gisement à 50 mètres sous terre en Arabie Saoudite n'est pas comparable à un gisement à 10 km sous l'océan ou sous une montagneTypes de pétrole• Il existe deux pétroles principaux dits conventionnels : le Brent (mer du Nord) et le WTI (Texas), qui servent de référence pour les prix • En réalité, il existe des dizaines de pétroles différents avec des dizaines de prix distincts • Les pétroles diffèrent en liquidité, viscosité, et facilité d'extraction, de transport et de raffinageTransport et raffinage• Le pétrole extrait doit être transporté jusqu'aux raffineries via des tankers • Il faut vérifier qu'il y a assez de tankers et qu'ils ne fonctionnent pas déjà à pleine capacité • Le pétrole brut doit être raffiné pour en faire du gasoil, de l'essence ou du fuelDélais de mise en productionLe robinet à pétrole d'une entreprise sera opérationnel dans un délai variable (un, deux, cinq ans ou plus), ce qui crée une incertitude sur l'état de la demande au moment de son activation.
- L'aspect géopolitique du pétrolePropriété des gisementsLes réserves de pétrole appartiennent majoritairement aux états dans les sous-sols desquels on les trouve, non aux entreprises pétrolières comme Total, Exxon, BP ou Chevron.Fiscalité et négociations• Les entreprises extractrices doivent payer un impôt dont le montant est différent selon le pays et souvent proportionnel à la quantité de pétrole extrait • La viabilité d'un projet dépend de la marge anticipée de l'entreprise, laquelle dépend en partie du niveau de l'impôt fixé par l'état • Il existe toujours une incertitude quant à la possibilité que l'état impose des contraintes supplémentairesPétrole comme arme stratégique• Les états pourraient approuver un robinet capable d'extraire une certaine quantité, puis interdire ou limiter la production pour des raisons politiques • Un état peut vouloir empêcher un état concurrent d'obtenir le pétrole dont il a besoin • Un état peut vouloir maintenir les prix à un niveau élevé pour ses propres intérêtsEntreprises nationales versus privées• Les plus grosses entreprises extractrices au monde ne sont pas contrôlées par des intérêts privés mais détenues par des gouvernements • Les neuf plus importantes parmi les quinze plus grosses entreprises ne sont pas privées et contrôlent environ 40% de la production mondiale • Les entreprises nationales jouent un jeu géopolitique, rendant plus difficile l'anticipation de leurs réactions comparé aux entreprises cotées en bourse qui maximisent les bénéfices
- Transparence et incertitude des donnéesDivulgation privée• Les sociétés cotées en bourse comme Total, Exxon ou BP doivent être transparentes quant à l'état des gisements et des robinets exploités • On trouve toujours dans les rapports annuels une analyse auditée et vérifiée des capacités d'extraction et des réservesOpacité nationale• Du côté des entreprises nationales, même si les chiffres sont parfois disponibles, il n'y a aucune garantie qu'ils soient corrects • Les véritables réserves et capacités d'extraction des entreprises nationales sont inconnus des analystesImpact sur les prévisionsSans connaître ces variables clés, il est extrêmement difficile d'anticiper l'offre future, d'autant plus qu'existe la possibilité d'une volonté gouvernementale d'ouverture ou de fermeture des robinets pour des raisons politiques.Accumulation de l'incertitudeLa découverte d'un gisement implique des considérations techniques, géologiques, de financement, de transport, de raffinage, de délais de construction, et des enjeux politiques qui s'accumulent, rendant le prix du pétrole extrêmement difficile à prédire.
- Les boucles de rétroaction économiquesDépendance énergétiqueL'économie est encore largement dépendante du pétrole, qui est la première source d'énergie primaire mondiale. Sans pétrole, pas de transport, sans transport pas d'échanges, sans échanges pas d'activité économique.Boucle prix-demande• Si le prix du pétrole baisse, les coûts diminuent pour les entreprises et les ménages, ce qui crée une opportunité d'investir et consommer davantage • Investir et consommer signifie utiliser plus de pétrole, donc la demande augmente • Une hausse de la demande fait monter les prix, ce qui à son tour diminue la demande et provoque une baisse du prixCircularité du problèmePour prédire le prix du pétrole, il faut prédire le niveau de la demande. Mais pour prédire la demande, il faut connaître le prix. Cette circularité rend les prédictions extrêmement compliquées.Passage graduel des étapesLe prix doit baisser suffisamment et suffisamment longtemps pour provoquer une hausse réelle de l'activité économique et de la demande afin que le cycle puisse se retourner.
- La boucle d'offre et d'investissementCycle de réaction• Si l'offre de pétrole est insuffisante, le pétrole devient rare et son prix augmente • Un prix élevé permet aux entreprises extractrices de réaliser des bénéfices record et d'investir dans de nouveaux robinets • Les investissements provoquent une augmentation de l'offre de pétroleInversion du cycle• Une hausse de l'offre provoque une baisse du prix • Une baisse du prix entraîne moins de bénéfices pour les entreprises extractrices • Moins de bénéfices signifient moins d'investissements et moins de progrès techniqueObligation d'investirComme les gisements finissent toujours par s'épuiser, l'investissement est un passage obligé. Rien que pour maintenir le débit, il faut constamment poser de nouveaux robinets pour remplacer ceux qui sont à sec.Ralentissement et repriseAvec moins d'investissements, l'augmentation de l'offre ralentit, la demande passe devant, et les prix se remettent à augmenter, créant ainsi un mécanisme de fluctuation perpétuelle.
- Interactions complexes entre offre et demandeDouble rétroactionLes deux boucles de rétroaction, celle de la demande et celle de l'offre, interagissent entre elles pour créer un mécanisme d'une complexité extrême.Flexibilité interprétative• Pour les financiers qui fixent le prix du pétrole, il est toujours possible d'interpréter à peu près toutes les informations comme un signal de hausse ou de baisse • L'interprétation dépend de l'horizon d'investissement : faut-il parier sur l'avenir dans un mois, deux mois, ou six mois?Diversité des paris• Les paris peuvent partir dans n'importe quel sens à la hausse parce qu'on pense que les financiers en tête une hausse du prix pour permettre aux entreprises d'investir plus • À la baisse parce qu'on pense à l'inquiétude d'un ralentissement économique provoqué par un pétrole trop cherImprévisibilité du résultatVu la multitude de variables et d'interprétations possibles, on ne peut pas vraiment prédire le prix du pétrole. Tout est possible quelle que soit la direction que ça prend.
- Analyse historique : la chute de 2014Contexte avant 2014• De 2011 à 2014, le pétrole coûtait très cher, plus de 100 dollars le baril • Cette hausse pesait sur les économies des pays qui doivent importer du pétrole, notamment les États-UnisProduction de schiste américaine• Le pic d'extraction aux États-Unis a été atteint en 1970, après quoi le pays a extrait de moins en moins de pétrole • En 2008, un point d'inflexion apparaît avec la découverte de pétrole de schiste • Il s'agit d'un pétrole de moins bonne qualité que le pétrole conventionnel, très coûteux à extraire à environ 60 dollars le baril contre une dizaine pour le pétrole saoudien • Ce pétrole était connu depuis longtemps mais personne n'allait le chercher parce que ça coûtait trop cherBoom de production• La forte augmentation du prix entre 2011 et 2014 a permis aux entreprises américaines d'envisager le pétrole de schiste • L'extraction de pétrole américaine s'est mise à grimper en flèche jusqu'à atteindre les records de production de 1970Effondrement du prixC'est cette production américaine en hausse qui a provoqué l'effondrement du prix du baril en 2014. La production américaine a inondé le marché et fait chuter les prix de façon brutale.
- Le rôle crucial de l'OPEPStructure et contrôle• L'OPEP (Organisation des Pays Producteurs de Pétrole) est un cartel qui rassemble plusieurs pays supposés se mettre d'accord sur la quantité de pétrole à extraire • L'OPEP contrôle 40% de la production mondiale de pétroleDistribution interne• L'Arabie Saoudite domine largement la production au sein du cartel • L'Iran et l'Irak suivent en importance • Les pays de l'OPEP ne sont pas toujours d'accord entre eux et défendent des intérêts qui ne sont pas toujours alignésTensions géopolitiques• L'Arabie Saoudite est majoritairement sunnite et alliée des États-Unis • L'Iran est chiite et plutôt allié de la Russie • La Russie et les États-Unis sont eux-mêmes de gros producteurs de pétroleNon-respect des accordsLes décisions prises par l'OPEP ne sont pas toujours respectées par les pays membres, ce qui rend les prédictions des financiers encore plus compliquées.
- La stratégie supposée de l'OPEP pour 2014Absence apparent d'accordAu moment où les États-Unis connaissaient un boom de l'industrie du pétrole de schiste, les pays de l'OPEP n'ont pas réduit leur extraction de pétrole.Stratégie supposée• La décision de ne pas réduire la production aurait pu être intentionnelle • L'objectif supposé était de laisser les prix du baril baisser en dessous de 50 dollars • À ce prix, les entreprises américaines qui extraient du pétrole de schiste ne seraient plus rentables et feraient failliteObjectif géopolitiqueSi les producteurs américains disparaissaient, l'OPEP redeviendrait les maîtres de la planète pétrole et pourrait contrôler les prix à nouveau.Échec de la stratégie• Les entreprises américaines ont trouvé des moyens pour réduire les coûts et ont tenu bon • De leur côté, les pays de l'OPEP qui subventionnent leurs économies avec les pétrodollars ont commencé à réaliser que laisser les prix du pétrole aussi bas était une mauvaise idée
- L'accord OPEP-Russie et la hausse post-2016Négociations d'accord• Les pays de l'OPEP ont commencé à parler d'un accord, notamment avec la Russie • La Russie, dont le budget dépend aussi grandement du pétrole, était un partenaire naturelObjectif et mise en place• L'accord visait à limiter l'extraction de pétrole afin de faire remonter les prix • L'accord a débuté en septembre 2016Résultats initiauxLe prix du baril s'est mis à grimper à nouveau et a atteint 85 dollars en octobre 2018 (date du dernier événement mentionné dans la vidéo).Inversion inattendue• Personne n'a anticipé le drame qui allait suivre • Depuis octobre 2018, le prix du pétrole baisse et est revenu à 50 dollars le baril • Tous les professionnels s'attendaient à un baril à 100 dollars pour la fin de l'année 2018
- L'imprévisibilité du tournant d'octobre 2018Mystère de la baissePersonne ne sait vraiment pourquoi le prix du pétrole a baissé depuis octobre 2018. Les financiers ont simplement changé d'avis et se sont mis à parier sur la baisse.Théories explicatives• Les financiers pourraient estimer que l'accord OPEP-Russie ne suffit pas à faire passer la vitesse de progression de l'offre en dessous de celle de la demande • Il se peut qu'ils anticipent que l'offre sera au-dessus de la demande à plus ou moins long terme • Les pays de l'OPEP et la Russie ne respectent pas vraiment leurs quotas, une situation qui existe depuis la signature de l'accord fin 2016Autres hypothèses• La production américaine, supposée être à son maximum, continuerait d'accélérer • Anticipation d'un très prochain ralentissement de l'économie mondiale qui viendrait ralentir ou stopper la progression de la demandeRéalité de l'incertitudeOn ne sait jamais vraiment ce qui se passe. On ne fait qu'interpréter ce que l'on voit et trouver une explication qui semble raisonnable après coup, mais en vérité personne ne peut interroger tous les financiers de la planète pour comprendre ce qu'ils ont dans la tête.
- Rétrospection et rationalisation impossiblesIllusion d'explicationTout ce que j'ai raconté avec le pourquoi du comment de la baisse en 2014 et de la hausse après 2016 est sujet à caution. On ne peut pas être sûr de ces explications.Probabilité relative• L'explication que la chute du prix du pétrole de 2014 est due à la forte hausse de la production américaine est très probable • Cependant, on n'est sûr de rien. Les explications n'ont de sens que parce qu'on sait ce qui s'est passé sur les marchés financiers après coupLe paradoxe temporel• Le boom de l'extraction américaine a démarré en 2008, mais les financiers ont attendu jusqu'en 2014 avant de parier massivement sur la baisse des cours • On peut trouver des explications pour ce retard de six ans, mais ces explications ne sont convaincantes que parce qu'on sait ce qui s'est réellement passéImprévisibilité structurelle• Une même information peut avoir différentes conséquences à cause des boucles de rétroaction • En juin 2014, il y a eu un retournement d'opinion. Une goutte d'eau a fait déborder un vase, mais on ne peut pas analyser ou connaître la contenance de ce vase
- Synthèse générale et conclusionRôle des financiersLes financiers fixent le prix du pétrole en pariant sur la hausse ou la baisse du prix. Pour y arriver, ils essayent de prédire l'avenir de l'offre et de la demande de pétrole.Sources de complexité• L'offre de pétrole dépend de flux (débits) plutôt que de stocks (réserves) • L'offre dépend de nombreux paramètres complexes : débit des robinets, financement, contraintes géologiques, type de pétrole, transport, raffinage, délais de construction, et enjeux géopolitiques • Les gisements appartiennent à des états qui jouent un jeu géopolitique où la maximisation des bénéfices n'est pas la règleBoucles de rétroaction• Le prix dépend de l'offre qui dépend en partie du prix • Le prix dépend de la demande qui dépend en partie du prix • Il existe une circularité qui invalide tous les raisonnements et provoque une fluctuation du prixConclusion définitive• Toute prédiction de prix est vaine • Les événements que l'avenir nous réserve sont imprécis • Même s'ils l'étaient, la réaction des marchés ne l'est pas • On a du mal à comprendre ce qui se passe sur les marchés financiers en général, mais pour le pétrole, c'est pire que tout



