
L'impossible transformation de l'Éducation Nationale
Un sujet sur lequel tout le monde a forcément une opinion c'est l'éducation
11 capitulos
- Introduction et contexte de l'Éducation NationaleAmpleur du systèmeL'Éducation Nationale est le premier employeur de France avec plus de 1,2 millions de personnes. En incluant le supérieur, cela représente 1,366 millions d'agents. Le système accueille 12,8 millions d'élèves, ce qui totalise près de 14 millions de personnes en contact direct, soit 20% de la population française.Principes fondateurs• Excellence et égalité comme objectifs centraux • Instruction, savoirs et compétences à acquérir • Héritage de Jules Ferry : éducation gratuite, obligatoire et laïque depuis les années 1880Objectifs affichésL'Éducation Nationale se voit comme une chance pour tous et tous, avec l'ambition de créer une égalité dans la société française en donnant une éducation à tous les enfants, y compris ceux des classes populaires.Paradoxe actuelMalgré ses objectifs ambitieux, l'institution souffre d'un écart considérable entre ses promesses et ses résultats réels, notamment en matière d'égalité et de performances scolaires.
- Succès et démocratisation de l'enseignementÉvolution historiqueLes réformes de Jules Ferry et celles qui suivent ont permis aux enfants de la classe populaire d'accéder à l'éducation. Progressivement, tous les enfants français ont commencé à fréquenter l'école, marquant le phénomène le plus important : la démocratisation de l'enseignement.Progrès mesurables• En 2015, l'OCDE a noté une élévation du niveau éducatif des populations depuis 40 ans, particulièrement marquée en France • Les capacités de compréhension de texte étaient excellentes pour 13% des jeunes de 25-35 ans en 2014, contre seulement 3% pour les 50-64 ans éduqués dans les années 60Priorités de l'époqueJusqu'aux années 2000, la priorité était de gérer l'augmentation constante d'élèves et d'allonger le parcours scolaire. Le succès de la démocratisation laissait croire que l'école atteignait aussi ses objectifs de résultats.Sentiment de succèsÀ cette période, tout allait presque bien et la confiance envers l'institution semblait justifiée par les progrès visibles en matière d'accès à l'éducation.
- Le choc PISA et révélation des inégalitésDécouverte inattendanteL'étude PISA réalisée tous les trois ans et comparant le niveau scolaire dans 65 pays a révélé une réalité choquante. À l'édition 2018, la France se situait entre la 15e et la 20e place en termes de performance, découvrant que l'Éducation Nationale confidente de son succès n'avait pas la moyenne.Écarts de performance• Un élève favorisé obtient en moyenne 107 points de plus qu'un élève défavorisé en mathématiques • Dans les autres pays de l'OCDE, cet écart n'est que de 89 points • Cet écart révèle l'ampleur des inégalités dans le système françaisRéalité masquéeJules Ferry et ses successeurs n'ont jamais réussi à faire en sorte que les enfants de familles riches et pauvres partagent les mêmes bancs d'école. La ségrégation sociale, bien qu'atténuée depuis les années 1800-1900, a changé de forme et est devenue géographique.Mécanisme de triLes zones d'éducation prioritaire ont été désignées, mais dès le début, les concepteurs avertissaient que cette politique aurait des effets pervers : faire partir les enfants les plus favorisés et limiter l'attractivité des enseignants.
- La voie professionnelle et les disparités budgétairesProblème français spécifiqueLa voie professionnelle en France est l'une des rares à ne pas apporter davantage sur le marché du travail à ceux qui la suivent. La sélection est basée sur le niveau scolaire : on y envoie les élèves dont on pense qu'ils ne pourront pas suivre la voie générale, ce qui en fait une voie sans issue.Secteurs viables• Hôtellerie-restauration : fonctionne très bien • Transport : fonctionne très bien • Logistique : secteur porteurUsage détournéLa voie professionnelle sert à envoyer des masses d'élèves dont on ne sait pas quoi faire. On les y place parce que c'est moins cher que d'investir ailleurs, ce qui crée un dumping de mauvais élèves.Inégalités de budget• L'État alloue 10 000 euros par étudiant à l'université • En moyenne, 15 000 euros sont alloués aux classes préparatoires • C'est sans doute beaucoup plus dans les établissements élitistes parisiens
- Malaise des élèves et humiliation scolaireAnxiété et confianceEn France, les élèves sont particulièrement anxieux et font partie de ceux qui ont le moins confiance en eux. Ils se sentent jugés par les professeurs et développent un rapport problématique à l'école et à leurs enseignants.Culture de l'humiliation• Rendre les copies en les classant dans un ordre précis avec des remarques assassines • Se moquer d'un élève en plein cours ou reprendre son surnom • Ces pratiques fabriquent systématiquement du harcèlement et constituent une humiliation scolaire produite par l'institution elle-mêmeDonnées alarmantesEn France, 25% des élèves fréquentent un établissement où le principal déclare que la sévérité des notes peut nuire à l'apprentissage. C'est le double par rapport à la moyenne de l'OCDE. La France est l'un des trois pays où les élèves font état des plus grandes préoccupations liées à la discipline en classe.Nature systémiqueCette culture de l'humiliation éducative est systémique et visible dans les enquêtes PISA. Elle ne résulte pas de cas isolés mais d'une approche institutionnelle basée sur l'humiliation comme outil pédagogique.
- Crise de la profession enseignanteDétresse des débutants• Les nouvelles recrues sont envoyées loin de chez elles, mal formées et mal payées • Elles sont placées dans des classes prioritaires sans mixité scolaire • Elles se plaignent de ne pas être suffisamment accompagnées • Plus de 20% des professeurs des écoles qui démarrent sont déjà en burn out à la fin de la deuxième annéeManque de formationDe très nombreux enseignants témoignent être livrés à eux-mêmes devant 30 élèves pratiquement sans préparation. Ils sont en formation pédagogique insuffisante et improvisation chaque jour, sans même une simple brochure ou document de référence.Impact des réformesLes réformes du quinquennat précédent ont exacerbé un mal-être qui était ancien mais qui est devenu très tangible. Les syndicats répètent constamment que les profs ont perdu en pouvoir d'achat de manière très importante sur 30 ans.Blocage institutionnelAu-delà des conditions de travail désastreuses, il ne faut pas chercher beaucoup plus loin pour expliquer l'échec de l'Éducation Nationale. Les réformes sans soutien des enseignants concernés rencontrent un blocage : ils demandent d'abord qu'on s'occupe d'eux, qu'on rétablisse leur statut et qu'on augmente les salaires.
- Réformes inefficaces et absence d'ambitionReconnaissance des problèmesL'Éducation Nationale connaît les critiques du rapport PISA et autres. Ces critiques se trouvent même dans les grandes orientations du ministre de l'éducation. Cependant, la reconnaissance du problème n'entraîne pas d'action décisive.Objectifs affichés• Une école de l'excellence • Une école de l'égalité des chances • Une école du bien-être des élèvesRéalité du bilanEn cochant toutes les cases avec ces trois expressions, les ministres reconnaissent implicitement que l'école est aujourd'hui médiocre, inégalitaire et pleine de malaise. Mais cela ne veut pas dire que des réformes soient possibles ou faciles à mettre en place.Réformes sans impact• Dédoublement des classes dans les CP de zones prioritaires • Réforme de l'organisation des lycées • Dispositifs comme le soutien scolaire, les cordées de la réussite, l'internat d'excellence • Aucune ne s'attaque au problème central : la ségrégation sociale des classes
- Comparaisons internationales et modèles alternatifsSystèmes strictes performants• Allemagne : stricte et performante • Chine : excellents scores mais due à l'exclusion des enfants pauvres • Corée du Sud, Japon, Singapour : performants mais avec un impact très négatif sur la santé mentale des élèvesConséquences humainesEn Corée du Sud et Japon, l'école est accusée d'avoir un impact très négatif sur la santé mentale. Il existe un fort pic de suicides de mineurs, notamment le jour de la rentrée scolaire, révélant un système éducatif inhumain.Systèmes performants et humains• Canada, Finlande, Irlande, Estonie : performants avec un bien-être préservé • Classes plus petites avec davantage de mixité sociale • Enseignants qualifiés travaillant en équipe avec liberté éducativeClés du succèsLes rapports PISA rappellent en long, large et en travers que la performance scolaire repose sur des classes plus petites, une vraie mixité sociale, des enseignants formés et reconnus, et une liberté pédagogique. Avoir un corps d'enseignants nombreux et qualifié pose cependant une question budgétaire.
- Analyse budgétaire et réalité des moyensDébat sur le PIBEn 2018, la France allouait environ 5% de son PIB à l'éducation, un chiffre légèrement supérieur à la moyenne des pays de l'OCDE. C'est similaire à la Finlande ou au Canada, des pays avec une éducation qui fonctionne plutôt mieux, ce qui semble donner raison à Emmanuel Macron quand il dit que ce n'est pas un problème de budget.Facteurs de comparaison• La Finlande et le Canada ont moins d'enfants : 15,7% de leur population de moins de 14 ans contre 17,7% en France • Ces pays font donc quelques économies naturelles à ce niveau • Le pourcentage du PIB ne dit pas où vont exactement les dépensesIndicateur pertinentIl faut compter 2 091 euros de salaire de prof annuel par élève en primaire en France. C'est beaucoup moins que la Grèce, l'Italie, la Lituanie et au même niveau que la Hongrie, un pays disposant de beaucoup moins de ressources. En France et Hongrie, le coût salarial par élève est similaire, mais les salaires français sont compensés par 7 élèves de plus par classe.Problème réel• La masse salariale des profs rapportée au nombre d'élèves est faible • Il y a bien un problème de budget quelque part • La baisse de moyens de l'enseignement secondaire de 1995 à aujourd'hui est confirmée par les graphiques • La pénurie d'enseignants de 2022 et le besoin d'attractivité rendent la question budgétaire centrale
- Perspectives et nécessité de transformation profondeImpasse institutionnelleRevaloriser 870 000 enseignants coûterait plusieurs milliards. Il y a une impasse parce que les attentes sont profondes, accumulées depuis 20 ans. C'est le chantier prioritaire avant de faire autre chose, et il y aura forcément des déceptions.Absence de solution simpleIl n'y a pas de solution simple pour réformer une institution aussi massive que l'Éducation Nationale. Ce n'est pas qu'il est impossible de faire des réformes du système éducatif, mais de nombreux pays l'ont fait.Conditions du changementIl faudra beaucoup plus que des discours et des débats sur le budget pour que les 12 millions d'élèves français bénéficient d'une éducation populaire et performante. Les réformes doivent être radicales et s'attaquer aux causes profondes, notamment la ségrégation sociale.Appel à l'actionTant que l'on refuse de remettre en question l'élitisme fondamental du système français et tant que l'on ne traite pas les causes structurelles des inégalités, les réformes continueront à échouer. La transformation de l'Éducation Nationale exige un engagement politique et budgétaire sans précédent.


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