
François Gemenne - "Migration : Éviter que ça tourne mal !" | LIMIT
14 chapitres
- Présentation de François Gemenne et son parcoursParcours professionnelFrançois Gemenne est chercheur et politologue, auteur de plusieurs ouvrages. Il a écrit sur l'Anthropocène et la géopolitique du climat. Son intérêt pour les réfugiés climatiques a commencé lors d'une panne d'ascenseur aux Nations Unies où il a rencontré l'ambassadeur de Tuvalu, un archipel du Pacifique menacé par la hausse des mers.Rôle au GIEC• Auteur principal d'un chapitre du GIEC • Le GIEC est un regroupement de chercheurs mandatés par l'ONU pour produire tous les six ans un rapport sur le changement climatique • Le travail d'auteur principal consiste à lire et synthétiser les publications, puis répondre aux commentaires des lecteurs et collègues • Environ 804 commentaires reçus sur son chapitre du dernier rapportPassion pour la rechercheFrançois explique que la recherche est un privilège, même si mal payée. La frontière entre vie professionnelle et loisirs s'efface souvent, ce qui signifie qu'il travaille beaucoup durant ses congés.Objectif pédagogiqueIl accorde de l'importance à la vulgarisation scientifique pour rendre les concepts complexes accessibles au grand public, notamment concernant les limites planétaires, le climat et la géopolitique.
- Les défis de la communication scientifiqueParadoxe médiatiqueLe changement climatique ne rentre pas dans le cycle d'information de 24 heures contrairement aux événements spectaculaires comme le transfert de Messi au PSG. Les phénomènes climatiques sont progressifs et difficiles à filmer, ce qui limite leur impact médiatique.Défiance envers la science• Malgré 30 ans de rapports rigoureux du GIEC, les gens font de moins en moins confiance aux institutions scientifiques • La crise du COVID a renforcé la méfiance envers les institutions scientifiques • Les gens préfèrent croire ce qu'ils voient directement plutôt que les données scientifiques • Il existe une tendance à confondre météo et climatNaïveté scientifiqueLes scientifiques croient à tort que présenter des faits et des chiffres suffira à susciter une réaction politique. Le GIEC a mis très longtemps à avoir un attaché presse, considérant que la science devrait se suffire à elle-même.Nécessité de médiationIl faut des designers graphiques pour rendre les données accessibles et des influenceurs pour toucher le public. Adapter la communication pour le grand public n'est pas de la vulgarisation déceptive, c'est essentiellement important.
- Les neuf limites planétaires dépasséesLimites définiesEn 2009, des chercheurs ont défini neuf limites planétaires à ne pas dépasser pour garder la terre habitable. Ces limites concernent le climat, la biodiversité et les pollutions.Status actuel• Cinq des neuf limites ont déjà été dépassées • Le changement climatique est largement dépassé • L'effondrement de la biodiversité est sans précédent dans l'histoire récente • Les pollutions chimiques incluent les nouveaux types de polluants dans les solsEffondrement de la biodiversitéLe problème principal n'est pas le nombre d'espèces menacées mais la réduction drastique du nombre d'individus dans chaque espèce, particulièrement chez les insectes qui sont à la base des chaînes alimentaires.Inégalité face aux limitesLa vraie question n'est pas si la terre reste habitable globalement, mais si elle le reste pour tous. Les plus riches trouveront les moyens de s'approprier les ressources critiques, tandis que les populations vulnérables seront les premières touchées.
- Déconnexion du réel et technologieIllusion technologiqueLa technologie nous donne l'impression de maîtriser absolument tout, nous déconnectant de nos dépendances aux systèmes naturels. L'effondrement de la biodiversité signifie l'effondrement de nos propres fondations.Bulles informationnelles• Les réseaux sociaux créent des réalités alternatives via les algorithmes • Nous vivons dans une bulle idéologique de plus en plus coupée de la réalité des faits • Cette séparation augmente le risque de désinformation et de polarisationAddiction au divertissementL'explosion du divertissement via les plateformes de streaming, les jeux vidéo en ligne et les réseaux sociaux occupe constamment notre temps cérébral, détournant notre attention des réalités physiques urgentes.Consommation rapideLes vidéos courtes de TikTok entraînent notre cerveau à passer rapidement d'un sujet à l'autre, créant une perception du monde comme un kaléidoscope où on peut choisir ce qu'on veut voir et ignorer.
- Décroissance versus progrèsCraintes envers la décroissanceBeaucoup de gens craignent que la lutte contre le changement climatique impose un retour à la vie de leurs arrière-grands-parents et une réduction drastique du niveau de vie.Vision alternativeFrançois croit que le meilleur reste à venir et rejette l'idée d'un retour en arrière. La vie du passé était atroce, inégalitaire, patriarcale, raciste et colonialiste.Articulation du récit• Le défi politique est d'articuler les aspirations de progrès avec la préservation des conditions de vie • Le récit actuel associe lutte climatique à contraintes et restrictions • Il faut trouver un récit de progrès émancipateur compatible avec les limites planétairesRedéfinition de la croissanceAu lieu de parler de décroissance, il faut envisager une croissance qualitative plutôt que quantitative. Une société économiquement mature devrait chercher le bien-être plutôt que l'augmentation continue de la production.
- Les transitions énergétiques historiquesTransitions passées• L'humanité est passée du bois au charbon, puis du charbon au gaz et du gaz au pétrole • Ces transitions n'étaient pas des remplacements mais des superpositions • Les énergies fossiles ont remplacé la main-d'œuvre humaine mais continuent à s'ajouter aux autres sourcesTransition industrielleLa révolution industrielle a déplacé des milliers de personnes des champs vers les villes. Les machines ont remplacé la main-d'œuvre agricole, créant une transformation structurelle majeure.Accumulation énergétiqueContrairement à l'idée d'une transition, nous avons plutôt accumulé les sources d'énergie. Nous utilisons toujours les énergies fossiles tout en ajoutant de nouvelles sources.Transition nécessaireAujourd'hui, la vraie question est comment effectuer une transition qui inverse ce processus d'accumulation et réduit réellement notre dépendance aux énergies fossiles.
- Migrations et changement climatiqueContexte personnelFrançois est d'origine sénégalaise. Son père a émigré faute d'emploi. Cette expérience personnelle le sensibilise profondément aux questions de migration.Migrations climatiques• Le changement climatique va augmenter considérablement les migrations • Les migrations liées au climat seront plus importantes que les migrations pour d'autres raisons • L'Europe, en tant que destination riche, s'attend à accueillir davantage de migrants cherchant une vie meilleurePerception négativeLes migrations sont généralement perçues de manière négative en Europe, considérées comme un problème à gérer ou une crise à résoudre, plutôt que comme une réalité humaine.Normalité historiqueLes migrations ont toujours existé dans l'histoire humaine et ont été largement déterminées par les conditions environnementales. L'Europe s'est peuplée grâce à son climat tempéré et ses ressources abondantes.
- Acceptation versus résistance migratoireLogique politique actuellePolitiquement, les gouvernements cherchent à résister aux migrations plutôt que de les organiser. On tente d'empêcher, de contrôler et de maîtriser les flux migratoires.Analogie naturelleEssayer de bloquer les migrations est comme essayer d'empêcher la pluie de tomber. On ne peut pas empêcher le phénomène, seulement gérer ses conséquences et minimiser les risques.Conséquences de la fermeture• Fermer les frontières crée des tragédies humanitaires aux frontières • Cela renforce le business des passeurs et les trafics • Cela augmente l'exaspération dans la population et renforce les mouvements extrémistesSolution organiséePour mieux gérer les migrations, il faut une plus grande ouverture des frontières permettant des allers-retours réguliers. La gestion doit se faire en coordination avec les pays d'origine et de transit, pas en isolement.
- Le cas de l'ouragan Katrina et HoustonDéplacement de populationAprès l'ouragan Katrina en 2004, 250 000 habitants de la Nouvelle-Orléans ont dû évacuer vers Houston, la quatrième ville la plus peuplée des États-Unis.Accueil initial• Au départ, Houston a accueilli les réfugiés à l'américaine avec fanfares et pom-girls • Les habitants ont ouvert leurs maisons et fourni de l'aide alimentaire • Les supermarchés ont été transformés en dortoirs • Une grande générosité et hospitalité ont caractérisé les premiers joursProblèmes émergentsLes habitants pensaient accueillir les réfugiés pour quelques jours, mais ils sont restés plus de trois mois. Quand la réalité d'une accueil long terme est devenue claire, les problèmes ont commencé à émerger.Consequences sociales• Les réfugiés se sont retrouvés sans logement ni infrastructure d'accueil • Les problèmes de précarité et de criminalité ont augmenté • Au bout de deux mois, les habitants de Houston ont manifesté pour demander le départ des réfugiés • Cela démontre les limites de l'hospitalité sans planification organisée
- Polarisation politique et extrémismeMenaces perçuesL'extrême droite présente les migrations et certains changements culturels comme des menaces existentielles à la civilisation occidentale, déclenchant une logique de guerre de civilisations.Guerres culturelles• L'extrême droite mène des guerres culturelles pour convaincre les gens qu'ils sont des résistants contre des menaces extérieures • Les migrations sont ciblées en premier lieu comme menace • Diverses tendances culturelles sont aussi instrumentalisées pour créer un sentiment de menace identitaireRisques d'effondrementLes théories d'effondrement liées au changement climatique peuvent également être dangereuses si elles poussent les gens à se replier sur eux-mêmes et à chercher un recours dans l'extrème droite comme forme de résistance.Déconstruction idéologiqueCertaines positions progressistes sur la déconstruction des préjugés et des rapports de pouvoir sont perçues par certains comme une menace à leurs systèmes de valeurs, renforçant le refuge dans l'extrémisme.
- Solutions et fondement scientifiqueRôle de la science• La principale mission est de s'accorder sur un socle de connaissances scientifiques • Cela doit concerner le climat, les pandémies, l'asile et la migration • La science est actuellement absente du débat qui est strictement idéologiqueResponsabilité scientifiqueLes chercheurs doivent fournir une sorte de socle de connaissances sur lequel chacun soit d'accord et à partir duquel on puisse débattre de manière démocratique.Fonction du GIECLes rapports du GIEC formalisent les connaissances scientifiques pour permettre l'organisation de négociations internationales et la mise en place de solutions et mesures concrètes.Débat démocratiqueSi chacun considère sa perception personnelle comme vérité absolue et s'oppose à la science établie, il n'y a plus de possibilité pour un débat démocratique constructif.
- Sécurité nationale et changement climatiqueRapport du Pentagone 2003Un rapport du ministère de la défense américain de 2003 mettait en lumière les risques que le changement climatique posait pour la sécurité des États-Unis. L'administration Bush, climato-sceptique, a tenté de le censurer.Reconnaisance globale• Après 2007, presque tous les ministères de la défense mondiaux ont commencé à travailler sur le changement climatique • La communauté sécurité-défense a identifié le changement climatique comme un facteur de tensions et de conflits • Les armées sont transformées par le changement climatiquePriorité défensePendant la période Trump, qui avait interdit à ses administrations de travailler sur le changement climatique, le Pentagone a continué ses travaux en affirmant que protéger le pays était une mission supérieure à celle de servir le président.Mesures concrètes• New York investit de manière colossale dans l'élévation de barrières côtières en anticipation de la montée des eaux • Les Pays-Bas prennent le problème très au sérieux • L'Indonésie a décidé de déplacer sa capitale de Jakarta vers Bornéo en anticipation des inondations permanentes
- Impacts territoriaux et injusticePertes territoriales• Le Bangladesh, avec la moitié de son territoire sous le niveau de la mer et très pauvre, risque des pertes énormes • Le Vietnam risque de perdre 24 000 km² même si on respecte les objectifs de l'accord de Paris • Cela représente environ 10% de la superficie du pays, un peu moins que la BelgiqueGuerres historiquesLa quasi-totalité des guerres à travers l'histoire ont porté sur la conquête de nouvelles terres ou la défense du territoire. Certains pays font face à la perte de portions énormes sans pouvoir y faire quoi que ce soit.Absence de responsabilitéLes pays qui perdent du territoire n'ont aucune prise sur les raisons de cette disparition, n'ayant contribué que très peu aux émissions de gaz à effet de serre responsables du changement climatique.Injustice climatiqueCette situation illustre l'injustice profonde du changement climatique où les pays les moins responsables subissent les conséquences les plus graves.
- Conseils pour l'avenirÉviter le désespoirLe premier conseil est de ne pas désespérer. Le problème peut sembler énorme, mais il faut éviter de voir les choses en termes de victoire ou défaite totale.Réalisme climatique• Ne pas s'imaginer qu'on peut retrouver le climat du 20e siècle si on agit radicalement • La température ne baissera pas pendant nos existences • Le mieux qu'on puisse faire est de limiter la hausse au maximum • Chaque dixième de degré compte et justifie l'actionEfforts mondiauxOn n'est pas seul à agir. Malgré l'impression d'isolement, il y a plein de gens partout dans le monde, y compris en Chine et en Inde, qui font des choses aussi.Responsabilité particulièreBien que tout le monde ne parte pas de la même ligne de départ et avec les mêmes contraintes, il y a une responsabilité particulière pour ceux qui ont plus de moyens d'agir.





