
BANANES : UN CRIME D'ÉTAT FRANÇAIS - Marie Baléo #chlordecone
Le chlordécone, c'est un pesticide que 90% des Antillais avaient dans le sang il y a encore 10 ans. Il est cancérigène, c'est un perturbateur endocrinien et on parle de centaines de milliers de Français.
11 chapitres
- Introduction du chlordécone et découverte de sa toxicitéMolécule toxiqueLe chlordécone est un pesticide inventé en 1950 aux États-Unis en laboratoire. Les fabricants ont rapidement découvert sa toxicité à travers des tests sur animaux de laboratoire, observant des tumeurs du foie, des tremblements et des problèmes de fertilité.Utilisation initiale• D'abord commercialisé contre les cafards aux États-Unis • Exporté en Allemagne, puis vers la Pologne et les pays de l'Est pour les champs de patates • À partir des années 70, exporté aux Antilles pour traiter les ravageurs des cultures de bananesSignaux d'alarme ignorésLe chlordécone fait partie de la famille des organochlorés, extrêmement toxiques, dont certains comme le DDT ont été interdits dès les années 60-70. Malgré ces avertissements clairs, la France l'a autorisé en 1972 pour les Antilles.Motivation économiqueL'autorisation était justifiée par la nécessité de protéger la filière banane aux Antilles, monoculture d'exportation extrêmement lucrative pour les planteurs et importante pour l'économie locale.
- Les premiers avertissements aux Antilles et aux États-UnisGrève de 1974Deux ans après l'autorisation du chlordécone aux Antilles, en 1974, une grande grève des ouvriers agricoles demande l'arrêt des produits toxiques et du Kepon, le nom commercial du chlordécone.Empoisonnement en usineEn 1975, une trentaine d'ouvriers américains fabriquant le chlordécone sont tous massivement empoisonnés. Un ouvrier consulte un cardiologue pour des palpitations et une grande fatigue, présentant des tremblements frénétiques des yeux et une imprégnation extrême de chlordécone dans le sang.Symptômes documentés• Palpitations et grande fatigue • Tremblements des yeux et des membres • Problèmes de fertilité • Problèmes de mémoire • Tous les ouvriers en mauvaise santéRéaction américaineLes États-Unis réagissent rapidement et fermement : interdiction définitive du chlordécone, aucune production après les années 70, destruction de l'usine. Découverte de la contamination d'un fleuve affectant 3 millions de personnes.
- Inaction des autorités françaises face aux preuvesRéaction des planteursFace aux revendications des ouvriers en 1974, les planteurs demandent l'intervention du préfet et des gendarmes pour réprimer la grève. Les augmentations de salaire obtenues sont inférieures aux demandes, et aucune concession n'est faite sur les pesticides.Priorité économiqueL'État français, bien conscient de ce qui s'est passé aux États-Unis, ignore complètement ces avertissements. La filière banane, extrêmement profitable, prévaut sur la santé et l'environnement des populations antillaises.Double standard métropolitainL'État reconnaît que cette autorisation n'aurait jamais été accordée en métropole, notamment en Bretagne ou en Aquitaine, où un tel scandale aurait été inédit. Cette différence révèle le mépris de l'État pour les territoires ultramarins.Contexte colonial persistantCette situation reflète une continuité du système colonial français, où les colonies produisent les denrées exotiques avec peu de considération pour la santé des populations locales, comparé au traitement des citoyens français métropolitains.
- Effets sur la santé : cancers et problèmes développementauxCancer de la prostateDepuis le début des années 2010, on sait que l'exposition au chlordécone augmente le risque de cancer de la prostate et le risque de récidive après guérison. Aux Antilles, c'est la première cause de mortalité chez les hommes, avec environ 10% des nouveaux cas annuels liés au chlordécone.Problèmes neurodéveloppementaux• Diminution des points de QI chez les enfants exposés • Problèmes de développement cognitif et intellectuel • Baisse de la curiosité : les bébés regardent moins les objets inconnus • Tremblements et problèmes moteurs chez les enfantsContamination transgénérationnelleLe chlordécone est un perturbateur endocrinien dont les effets se déploient sur plusieurs générations. L'exposition avant la naissance via la mère et après via l'alimentation provoque des impacts durables sur le développement des enfants, aujourd'hui adolescents.Exposition combinéeL'exposition au chlordécone s'ajoute à celle d'autres pesticides utilisés aux Antilles, créant un 'cocktail toxique' dont les effets combinés sur la santé restent largement inconnus.
- Responsabilité écrasante de l'État françaisÉtapes de défaillanceÀ chaque étape du dossier, l'État français aurait pu arrêter le chlordécone. Les experts de la commission d'autorisation reconnaissaient en 1972 qu'il s'agissait d'un pesticide toxique, persistant dans l'environnement et toxique sur les animaux, mais l'ont autorisé provisoirement faute d'autres options.Prolongation illégaleCette autorisation provisoire a été reconduites de façon peu légale, puis le chlordécone a continué à être utilisé pendant des années sans remise en cause. L'État savait dès avant la première autorisation en 1972 que le produit était toxique.Raisons de l'autorisationLe chlordécone a été autorisé parce qu'il fallait protéger la filière banane, alors que les organochlorés étaient en train d'être interdits partout ailleurs du fait de leur toxicité connue et dangereuse.Continuité de l'inactionL'État français a complètement ignoré ce qui s'était passé aux États-Unis dans les années 70, malgré sa connaissance pertinente des faits. Cette responsabilité écrasante persiste même aujourd'hui, l'État continuant à contester sa responsabilité juridique.
- Les béqués et l'économie locale des AntillesCommunauté béquéeLes béqués sont des blancs créoles, environ 3000 personnes, descendants des colons arrivés en Martinique et Guadeloupe entre le 17e et 19e siècle. Historiquement propriétaires esclavagistes, ils sont restés seigneurs des îles.Pouvoir économique• Détention des meilleures terres depuis des siècles • Monopole sur la grande distribution et les concessions automobiles • Expansion au-delà des Antilles vers la Réunion et autres territoires • Formation d'oligopoles et monopoles contrôlant les prixBernard Hayot et le chlordéconeBernard Hayot, l'un des plus grands fortunés de France, dirige l'empire économique béqué. Son frère Yves Hayot a été patron du syndicat des bananiers et importateur du chlordécone, obtenant sa réautorisation en 1980 pour maximiser les profits de la filière banane.Conséquences pour les populationsLes populations antillaises paient entre 15 à 30% plus cher que les Français métropolitains pour les biens quotidiens, même produits localement. Cette vie chère est largement due à ces monopoles et oligopoles béqués, révélant les inégalités structurelles persistantes.
- Opérations de lobbying pour prolonger l'utilisationAnnonce d'interdictionÀ partir de 1990, on sait que le chlordécone sera interdit. Les planteurs, informés de cette interdiction, ont un seul objectif : obtenir des dérogations pour continuer l'utilisation le plus longtemps possible.Stockage stratégiqueUne grosse commande est passée au moment de l'interdiction, profitant du délai d'un an avant la fin légale de la commercialisation du produit. Les planteurs constituent d'importants stocks pour continuer l'utilisation après l'interdiction officielle.Démarches gouvernementales• Le 17 février 1992, une demande est transmise au Premier ministre Édith Cresson • Le 6 mars 1992, une autorisation est accordée à Yves Hayot jusqu'au 28 février 1993 • Ces dérogations sont complètement illégales sur la forme et le fond • Elles ne sont rapportées à aucun texte de loi, adressées personnellement à un individuUsage clandestinAu-delà de cette période légale, des sources confirment que le chlordécone a continué à être importé clandestinement jusqu'au début des années 2000, contournant l'interdiction officielle.
- Contamination des terres et défi de dépollutionAmpleur de la contaminationEnviron 20% de la surface agricole utile de la Guadeloupe et 40-47% de celle de la Martinique sont contaminés au chlordécone. C'est un territoire entier qui est affecté par cette pollution.Persistance environnementaleLa molécule de chlordécone a une structure en cage très difficile à dégrader. Elle sera présente dans les sols de Martinique et Guadeloupe pendant des décennies, voire des siècles, sans intervention humaine.Obstacles à la dépollution• Coût prohibitif : trop cher à l'hectare, financièrement irréaliste • Efficacité insuffisante sur certains types de sols, notamment les plus contaminés • Manque historique de financement dédié à la recherche sur le chlordécone • Plan Chlordécone 4 alloue seulement 5 millions d'euros pour la rechercheEnjeux actuelsL'État doit d'abord évaluer et cartographier les terres contaminées. Une étude en cours devrait mettre à jour les résultats pour voir si les plans Chlordécone ont réduit les niveaux de contamination chez les populations antillaises.
- Indemnisations insuffisantes et reconnaissance tardiveProfessionnels indemnisésLes professionnels, notamment les pêcheurs, bénéficient d'indemnités. Certaines personnes ayant les tests montrant du chlordécone dans le sang reçoivent également une aide.Reconnaissance tardiveDepuis 2021 seulement, le cancer de la prostate est reconnu comme maladie professionnelle pour les ouvriers agricoles exposés pendant au moins 10 ans au chlordécone ou autres pesticides.Montants insuffisantsLes ouvriers indemnisés reçoivent une rente de seulement 300 euros par mois. Moins d'une centaine de personnes ont été indemnisées à ce titre jusqu'à présent, malgré des centaines de milliers d'exposés.Niveaux de contamination critiquesSur les 90% d'Antillais ayant du chlordécone dans le sang il y a 10 ans, environ 15 à 25% avaient un niveau suffisamment élevé pour qu'on ne puisse plus garantir l'absence de problèmes de santé futurs.
- Mobilisation populaire et défiance envers l'ÉtatRésignation antillaiseContrairement à la méconnaissance en métropole, aux Antilles on parle du chlordécone depuis 15-20 ans. Cependant, malgré cette conscience, il n'existe pas de tabou mais plutôt une forme de résignation face au manque de solutions efficaces.Mesures de l'État• Prises de sang gratuites pour déterminer le taux de chlordécone • Tests gratuits des terres pour cultiver légumes et fruits • Plans Chlordécone successifs pour gérer la crise sanitaire • Réponse jugée trop lente et en dessous des attentesConséquences de la défianceLa défiance envers l'État s'étend au-delà du chlordécone : faible vaccination Covid aux Antilles, ascension électorale du RN dans ces régions, sentiment de trahison et d'abandon face à des promesses non tenues.Actions en justiceDes actions en justice se poursuivent aujourd'hui. L'État continue de contester sa responsabilité, même en cassation, bien qu'il reconnaisse traiter la crise comme un problème de santé publique à travers ses plans successifs.
- Messages clés et perspectives décolonialesTraitement inégalLa France doit traiter les territoires ultramarins comme des territoires à part entière et les citoyens d'outre-mer comme des citoyens français à part entière. Le chlordécone montre que ce n'est pas encore le cas, perpétuant une forme de mépris colonial.Responsabilité partielleL'État tend à qualifier sa responsabilité de 'partielle' et à mettre en avant celle des planteurs. Cette position est jugée déplacée, car l'État a les leviers réglementaires et a choisi à chaque étape de ne pas agir malgré ses connaissances.Gestion de criseLes réponses en matière de santé publique doivent s'améliorer, car d'autres contaminations de grande ampleur pourraient survenir en France métropolitaine. Si elles sont gérées comme le chlordécone, cela causera des dégâts énormes.Vision d'avenir• Nécessité d'une approche décoloniale pour les Antilles • Remise en question du modèle économique fondé sur la monoculture • Besoin d'une vision politique et économique long terme • Reconnaissance des inégalités persistantes : chômage, mortalité infantile, manque d'opportunités





