
"LA VÉRITÉ SUR LA DÉCROISSANCE" - Vincent Liegey " | LIMIT #sobriété
La décroissance n'est pas un retour au Moyen-Âge, c'est une invitation à repenser nos modes de vie et nos imaginaires collectifs.
9 chapitres
- Introduction et présentation de Vincent LiégeyPrésentation personnelleVincent Liégey est tombé en décroissance il y a une quinzaine d'années et vit à Budapest depuis dix ans. Il co-anime la coopérative Cargonomia, un projet de recherche et d'expérimentation sur la décroissance.Parcours intellectuelVincent vient du mouvement altermondialiste et a découvert la décroissance en 2006-2007 en rencontrant des penseurs comme Nicolas Georgescu-Roegen et en comprenant le lien entre enjeux sociaux et environnementaux.Cargonomia• Centre de recherche et d'expérimentation fondé par cinq amis en Hongrie il y a une dizaine d'années • Basé sur deux thématiques : l'agriculture et la nourriture (partenariat avec une ferme bio à Jamboc), et la mobilité douce avec l'atelier vélo Cyclonomia • Expérimente concrètement les principes de la décroissance en harmonie relative avec les enjeux environnementauxContexte actuelSur le plateau LIMIT, on parle de plus en plus de décroissance et de sobriété comme dénominateurs commun de notre avenir. Le choix sera inévitable entre une décroissance choisie ou une récession subie.
- L'origine du mot décroissance et sa significationNaissance du conceptLe mot décroissance est né de la rencontre entre les casseurs de pub (collectif d'activistes) et les travaux de Nicolas Georgescu-Roegen dans les années 1979. Ces derniers ont choisi ce terme pour son pouvoir disruptif face à la religion de la croissance.Intuition prophétiqueLes casseurs de pub ont anticipé le greenwashing dès 2002 en choisissant un mot non-récupérable par le système dominant. Depuis 21 ans, leur intuition s'est avérée exacte : tous les concepts sont systématiquement cooptés par le système (développement durable, économie du partage, sobriété macronienne).Stratégie du mot• Décroissance porte une protection contre la récupération grâce à sa radicalité • C'est une invitation exigeante à questionner ce qui se cache derrière le mot • Contrairement aux autres concepts, il assume peut-être ses malentendus et reste difficile à transformer en slogan publicitaireCritique de la manipulationLa publicité est au cœur du système de croissance. Elle manipule nos désirs à travers une compréhension sophistiquée du cerveau humain, créant une société de surabondance frustrée où plus on achète, plus on est malheureux.
- La croissance comme religion et ses contradictionsSystème de croyanceLa croissance est organisée comme une religion dans laquelle croissance verte et croissance sobre sont des expressions de foi, pas des démonstrations scientifiques. Les politiques français comme Macron et Borne disent 'je ne crois pas' ou 'je ne veux pas croire', révélant la nature dogmatique du système.Impossibilité scientifique• La croissance infinie sur une planète finie viole les lois de la thermodynamique • La croissance verte n'existe pas : c'est une imposture intellectuelle et un pari extrêmement risqué • Brûler un baril de pétrole en 150 ans ce que la planète a accumulé en 300 millions d'années crée une parenthèse insoutenableContradiction pratiqueMême les discours de sobriété sont minés par la publicité commerciale : on explique aux gens d'être responsables pendant 10 minutes, puis on les bombarde de publicités les incitant à acheter des SUV électriques. C'est une société schizophrénique avec des incantations contradictoires débouchant systématiquement sur des violences.Inégalités globalesLes Occidentaux ne représentent que 15% de la population mondiale mais sont responsables de 90% des dérèglements climatiques. Ce modèle civilisationnel s'impose de manière impérialiste au reste du monde en pillant ses ressources.
- Critique du développement et décolonisation de l'imaginaireConcept imperialistLe développement, imposé en 1949 via un discours présidentiel américain, est un outil de perpétuation du colonialisme. Il vient accompagné d'un impérialisme culturel appelé 'viol de l'imaginaire' par Aminata Traoré, ancien ministre de la culture du Mali.Réalité africaine• Dans les langues africaines, le mot 'pauvreté' signifie littéralement 'être seul' car les sociétés sont organisées autour des solidarités, non de l'argent • En langue des Douala du Cameroun, 'développement' se traduit par 'rêve du blanc' • Les élites locales du Sud nous disent que cette croissance ne les rend pas heureux et n'en valait pas le prixDiversité culturelleSur 7000 langues parlées, moins de 200 sont représentées dans l'imaginaire occidental dominant. L'immense majorité des cultures a toujours compris que pour être libre et heureux, il faut s'auto-instituer des limites. Seule l'optimisation occidentale a commis l'erreur de la fuite en avant autodestructrice.Médias et représentationLes films hollywoodiens montrent le même monde occidentalisé partout (gratte-ciels, voitures, luxe) alors que seuls 2 à 2,5 milliards de personnes vivent comme ça. Cet imaginaire biaisé colonial nous parasites et empêche une vision correcte du monde réel.
- Les enjeux géopolitiques et militaires de la transitionPeurs légitimesLes grands changements idéologiques ont toujours accompagné les grandes guerres. Aujourd'hui avec le conflit Ukraine-Russie, on craint qu'une élite de 1% contrôle la transition et garde tous les flux de ressources pour elle, asservissant le reste du monde.Réalités militaires• Les États-Unis contrôlent environ 50% du budget militaire mondial • La Chine arrive rapidement en deuxième position • Les trois à quatre puissances suivantes péniblement réunies atteignent à peine 25% • Il y a une escalade militaire extrêmement inquiétante autour du contrôle des énergies fossilesSeule solution proposéeLa décroissance dans les pays consommant le plus, accompagnée d'une diplomatie exigeante appuyée sur les Nations Unies, est la seule piste pour sortir de cette escalade. Si on continue dans la course aux ressources, c'est assuré : la troisième guerre mondiale.Paradoxe européenL'Europe parle de croissance verte sur la base de ressources qu'elle n'a pas ici. Elle rouvre les mines de lithium en Serbie, transformant l'Europe de l'Est en nouveaux pays extractivistes pour alimenter des SUV électriques occidentaux. C'est toujours la même logique extractiviste et impérialiste.
- La sobriété réelle et ses conditionsDéfinition justeLa sobriété ne veut pas dire 'faire moins' comme l'affirme Élisabeth Borne. Elle signifie consommer moins, produire moins, faire moins de croissance. Dans une société de croissance, moins de croissance se transforme en récession avec chômage et paupérisation augmentant.Préconditions systémiques• Une sobriété non accompagnée de transformation systémique majeure ne fonctionne pas • Elle doit s'accompagner d'une redistribution extrêmement ambitieuse et d'une cohérence : impossibilité de demander aux pauvres de se serrer la ceinture sans le faire aussi pour les riches • La croissance a toujours repoussé la question des inégalités en promettant que les enfants auraient mieux. Sans croissance, cette promesse disparaît et il faut vraiment partagerMythe du progrèsLa fable de la révolution industrielle sauvant les pauvres de la misère est une réécriture de l'histoire. En réalité, les gens autonomes ont été forcés à travailler dans les usines par la dépossession de leurs terres et ressources. C'était une violence, pas un progrès.Communs et propriétéLa décroissance invite à réhabiliter les communs et questionner la primauté du droit de propriété (privée ou publique) quand elle va contre l'intérêt général. Il faut créer des formes de propriété ni publique ni privée avec gouvernance autogérée, particulièrement pour les ressources essentielles.
- Cargonomia : laboratoire vivant de la décroissanceFondation et principesCargonomia a été créée par cinq cofondateurs en Hongrie avec l'intention d'expérimenter sur certains pans de la vie en décroissance. C'est un collectif ouvert, pas une communauté fermée, où des gens rentrent constamment (stagiaires, journalistes, visiteurs) apportant critique et remise en question.Expérimentations concrètes• Ferme bio partenaire à Jamboc utilisant l'agroécologie et l'agriculture bio-intensive • Atelier vélo Cyclonomia produisant des vélos cargo et charrettes • Deux jardins urbains en agroforesterie urbaine avec réseau de 20 jardins en permaculture • Maison en torchis avec apprentissage des techniques traditionnelles d'éco-construction • Plateforme de partage de vélos cargo en libre accès fonctionnant sur la logique du donMode de vie VincentVincent passe un tiers de son temps à Cargonomia en immersion expérimentale (vivre en cohérence avec la décroissance malgré les contradictions), et deux tiers en recherche, écriture, conférences et consultation. Cet équilibre est crucial pour transformer les idées à l'échelle sociétale et éviter un isolement communautaire.Apprentissages clés• Les gens comprennent les communs et donnent plus quand on retire les logiques commerciales et les antivols • La conflictualité créative avec des gens qui ne sont pas d'accord crée plus d'innovation que l'harmonie forcée • Chaque jour change de forme : jardinage, recherche universitaire, festival, éducation des enfants, réparation de vélos • La sobriété et les limites offrent paradoxalement plus de liberté créative qu'on ne le pense
- Inégalités, privilèges et capacité à expérimenterResponsabilité collectiveVincent et les cofondateurs reconnaissent avoir eu des privilèges économiques leur permettant de prendre des risques sans finir à la rue. On ne peut pas moraliser la décroissance : les plus riches ont plus de leviers de décision et moins de pression économique immédiate.Blocages systémiques• 93% des Français aspirent à sortir totalement ou partiellement du mythe de la croissance infinie (ADEME, janvier 2024) • Malgré cette volonté massive, des quantités énormes de gens sont bloqués pour des raisons économiques, d'accès à l'espace, à des outils, à des ressources • Les élites oligarchiques n'ont aucun intérêt à la décroissance car elle les oblige à remettre en question leur statut hyper-privilégiéBanalité du malNous sommes tous pris dans une 'banalité du mal' (Hannah Arendt) : une illusion de liberté de consommer alimentée par l'ignorance de l'impact environnemental et humain réel de nos biens. Il faut devenir adulte et sortir de cette complaisance complice.Cobalt et lithium• Il faut apprendre à vivre sans le cobalt extrait par les enfants dans les mines du Congo • Il faut abandonner le lithium du désert de l'Atacama au Chili, en Bolivie et maintenant en Serbie • Ces ressources extractivistes financent toujours la même logique impérialiste et polluante pour une minorité
- Pratiques concrètes et conseils pour commencerConseil pour l'anxiétéÀ ceux qui sont anxieux, stressés, dépressifs ou prisonniers de bullshitjobs : c'est normal d'être anxieux, ne culpabilisez pas. Vous avez très bonnes raisons d'être anxieux ET très bonnes raisons d'être plein d'espoir car on arrive à la fin d'un modèle civilisationnel qui nous enfermait dans des carcans idéologiques toxiques.Commencer petit• Allez voir et discutez avec votre collègue : pas pour convaincre, mais pour poser la question 'Toi qu'est-ce que tu sais faire, qu'est-ce que tu aimes faire, et qu'est-ce qu'on pourrait faire ensemble?' • Ça peut être juste boire une bière avec des potes et en parler • Ça peut être un atelier couture, faire du vélo, une action locale simple • Cargonomia a commencé juste par faire des ateliers vélo, pas par un grand projet centraliséPatience face l'urgenceSoyez patient face à l'urgence. Il faut ralentir. Commencez à cheminer là où vous pouvez, en cherchant dans votre entourage et en vous-mêmes ce que vous savez déjà faire. Puis commencez à tricoter, à avancer sur ce qu'on sait déjà faire plutôt que de viser des grands projets qui explosent en vol.Signes d'espoir• 93% des Français aspirent à sortir du mythe de la croissance infinie • Beaucoup plus de gens qu'on ne le pense comprennent les enjeux et sont prêts à bouger • Des initiatives citoyennes explosent partout : en Afrique (laboratoire de créativité avec les lothèques), à Cuba (transition agricole sans pétrole), dans les villages français • Le changement se fait par le bas, pas en attendant une directive du haut





