
LA GUERRE DES MÉTAUX A COMMENCÉ ? - Emmanuel Hache
Est-ce qu'on va pas se retrouver dans une dépendance métallique alors qu'on veut sortir d'une dépendance aux énergies carbonées et fossiles ?
17 chapitres
- Introduction et présentation d'Emmanuel HacheContexte généralLa transition énergétique soulève des questions de dépendance métallique alors que nous cherchons à sortir de la dépendance aux énergies fossiles.Profil de l'expert• Adjoint scientifique à l'IFP Énergie nouvelle • Directeur de recherche dans un institut géopolitique • Spécialiste de prospective énergétique et matériaux depuis une vingtaine d'années • Travaille sur les besoins en cuivre, aluminium, nickel, cobalt et lithium pour la transitionLivre fondateurLes Métaux, c'est le nouvel or noir (2023, réédition) écrit avec Benjamin Louvet, lauréat du prix Marcel Boeteux (2023) et du prix de l'essai géopolitique (2024).Problématique centraleExplorer pourquoi les métaux sont devenus le nouvel or noir et comment ils représentent des enjeux géopolitiques majeurs pour la transition bas carbone.
- L'empreinte métallique quotidienne et les métaux dans nos objetsConsommation globaleEn moyenne mondiale, 36 kg de matériaux sont extraits par jour et par personne pour nos déplacements et consommations quotidiennes.Répartition des matériaux• 18 kg de granulats (cailloux, sable pour le ciment et les infrastructures) • Biomasse et énergies fossiles • 3,6 kg de minerais pour tous les métaux (cuivre, lithium, cobalt, etc.) • Entre 1980 et 2045, passage de 24 kg à 45 kg par jour par personneCas du téléphoneUn téléphone de 200 grammes nécessite l'extraction de 200 kg de matière brute. Il contient entre 45 et 55 métaux différents dont du cuivre, du silicium, du lithium et des terres rares.Invisibilité de l'impactLa plupart des gens ignorent l'extraction massive requise pour leurs objets du quotidien, y compris les ordinateurs qui dépendent entièrement des métaux.
- La transition énergétique et ses besoins en métauxConsommation des technologiesRemplacer 1 MW de gaz par 1 MW d'éolien offshore multiplie par 10 la quantité de métaux nécessaires. L'éolien terrestre nécessite 8 fois plus de métaux qu'une centrale à gaz.Batterie des véhicules• Poids entre 350 et 850 kg selon le modèle • Contient lithium, cobalt, nickel et autres éléments critiques • Un SUV électrique peut avoir 500 kg de métaux de plus qu'une citadine • Représente 40% du coût du véhicule électriqueInvestissements actuels2100 milliards d'euros investis en 2024 dans les technologies bas carbone, mais il en faudrait 2,5 fois plus pour atteindre la trajectoire de neutralité carbone.Paradoxe de substitutionLa transition bas carbone, si elle consiste seulement à substituer les technologies énergétiques sans réduire la consommation, ne résout pas les limites des ressources.
- Enjeux sociaux et dimension usage dans la transitionQuestion de l'inégalitéLa transition écologique est inégalitaire : les pays riches peuvent se permettre des véhicules électriques tandis que les pays pauvres sacrifient leur environnement pour extraire les ressources nécessaires.Exemple de la mine françaiseUne mine de lithium en France fournirait 700 000 à 800 000 véhicules par an, mais pourrait alimenter 1,5 million de véhicules si les batteries avaient une puissance réduite.Acceptabilité localeLes habitants près des mines accepteraient l'extraction si elle servait des usages utiles, notamment pour les bus et véhicules électriques populaires, mais refusent de sacrifier l'environnement pour des Tesla et des voitures de luxe.Besoin vs demandeIl faut passer de la notion économique de demande à celle de besoins réels. La transition doit répondre aux besoins égalitaires de la société, pas perpétuer les inégalités actuelles.
- La Chine comme puissance métallurgique mondialePosition dominante• Premier investisseur mondial dans les énergies renouvelables avec 840 milliards euros en 2024 (40% de l'investissement global) • Produit 60% des panneaux solaires, 65% de l'éolien, 50% des véhicules électriques mondiaux • Raffine 70% des métaux des véhicules électriques • Contrôle 95% du raffinage des terres rares mondialesStratégie paradoxaleLa Chine investit massivement dans les énergies renouvelables tout en maintenant 60% de son électricité produite par le charbon, créant un double système énergétique unique.Soft power climatiqueLa Chine utilise son contrôle des technologies bas carbone comme levier géopolitique, notamment auprès des pays en développement pour obtenir leur adhésion aux accords climatiques.Dépendance occidentaleNotre transition énergétique dépend largement de la Chine. Elle a le pouvoir de marché sur l'ensemble de la chaîne de valeur des technologies bas carbone, du manufacturing au soft power climatique.
- Comportements géopolitiques de prédation et course aux ressourcesAmbitions américaines• Déclaration d'urgence nationale sur les matériaux critiques en 2017 (rapport Palas de 1952 : ressources = question civilisationnelle) • Intérêt pour le Groenland : 80 mètres de glace avant accès aux métaux, espoir que le changement climatique accélère la fonte • Tentative d'accord avec l'Ukraine pour les métaux critiques • Tarifs douaniers de 145% contre la Chine (réduits à 35% après négociation)Dépendance métallique USLes États-Unis dépendent à 100% de la Chine pour 10 métaux critiques et à 50% pour 30 autres. La Chine peut utiliser cette dépendance comme levier géopolitique majeur.Retour des empiresLes comportements de prédation territoriale réapparaissent (Groenland, Ukraine, Taiwan). Les puissances cherchent à contrôler les territoires riches en ressources, rappelant les logiques coloniales du XIXe siècle.Routes de la soie chinoisesLa Chine crée des réseaux de transport pour réachéminer les matières premières vers son territoire. C'est un projet de redistribution des ressources combiné à une forme moderne de néocolonialisme.
- Investissements du Moyen-Orient et reconfiguration mondialeÉmergence saoudienne• Arabie Saoudite : compagnie minière Maaden parmi les 10 premières mondiales • Sous-sol évalué à 2500 milliards de dollars avec lithium, cuivre et métaux de la transition • Projet The Future Region combinant investissements miniers, infrastructures et positionnement géographique stratégique • Lancement du premier véhicule électrique saoudien en 2026Stratégie boursièreArabie Saoudite crée une bourse des matériaux critiques et métaux. Historiquement, les bourses étaient en Europe et États-Unis, puis Shanghai. Demain, ce sera à Riyad.Rôle des ÉmiratsÉmirats Arabes Unis : premier investisseur en Afrique pour les métaux, moins actif dans la transformation du sous-sol national mais davantage dans les investissements directs à l'étranger.Puissance combinéeLe Moyen-Orient (Arabie Saoudite, Émirats) devient un acteur majeur dans la course aux métaux, basant sa stratégie sur la position centrale, les ressources et les investissements transnationaux.
- Cadre européen et dépendance stratégique de l'EuropeContexte européen• Europe mal dotée en ressources fossiles et minérales • Passé industriel mais industrie plus dans les têtes que dans la réalité • Depuis 2007, l'Europe est en déclin énergétique involontaire (consomme moins d'énergie qu'en 2007) • Moins de croissance que États-Unis et Chine en raison du lien entre énergie et croissanceRèglement critique• 2011 : première liste de 14 matériaux critiques • 2023 : 34 matériaux critiques identifiés • Objectif 2030 : 10% de la production européenne, 40% du raffinage, 25% du recyclage • Limite de dépendance : max 65% d'un pays tiersFailles du règlementLe règlement ignore la sobriété et les usages. Extraction à 10% en 2030 est impossible sans réduire la consommation. Terres rares : Europe était à 50% du marché mondial en 1985, aujourd'hui zéro.Vecteur de puissanceL'Europe pourrait transformer sa faiblesse énergétique en force : la sobriété comme vecteur de puissance géopolitique en réduisant sa dépendance aux ressources et ses besoins en métaux.
- Recyclage et économie circulaire des métauxÉtat du recyclage• Cuivre : 45% recyclé au niveau mondial, 55% dans la construction, moins de 25% dans les petits appareils • Téléphones : moins de 20% recyclés • Objets miniaturisés non conçus pour le recyclage, avec métaux dispersés et mélangésExemple FairphoneFairphone (téléphone hollandais) conçu pour être réparable et recyclable : batterie détachable, pièces modulaires remplaçables, accès facile à l'intérieur contrairement aux autres smartphones.Trois leviers du recyclage• Écoconception des objets dès la conception • Collecte et systèmes de retour des produits en fin de vie • Obligation pour les industriels d'utiliser 80% de matériaux recyclés dans les nouvelles batteries et véhiculesLimitations techniquesUn téléphone contient 50 métaux mélangés à 4 g par métal. Le recyclage théorique à 100% est possible mais très consommateur d'énergie et d'eau, toujours plus favorable que l'extraction minière.
- Extraction minière, impacts environnementaux et concentration des ressourcesConcentration metalliqueAu Chili, principal producteur mondial de cuivre : concentration de 0,64%. Pour 1 tonne de minerai extrait, on récupère 6,4 kg de cuivre et on rejette 993,6 kg de résidus.Impact territorial• Une mine n'est pas juste un trou : c'est une ville de 10 000 employés avec infrastructures, habitations, écoles, banques • Artificialisation de 10 à 20 km² autour du trou principal • Pollution atmosphérique par camions diesel et émissions • Besoin massif d'énergie et d'eauTrilogie critiqueLes amants du sous-sol : métal, eau et énergie sont interdépendants. Sans eau : pas de métal. Sans énergie : pas de métal. Sans métal : pas d'eau (tuyaux) ni d'énergie (transformateurs).Paradoxe hydriqueLes principales mines mondiales (Chili, Chine, Australie) sont situées en zones de stress hydrique. Chili : dessalement d'eau de mer pompée sur 150 km, créant l'illusion que l'eau devient disponible localement.
- Cas congolais et malédiction des ressourcesParadoxe congolaisRépublique Démocratique du Congo : 74% de la production mondiale de cobalt mais seulement 3% du raffinage. Les richesses du sous-sol ne bénéficient pas au pays producteur.Malédiction des ressources• Terme formalisé après découverte du gaz de Groningen (1970s) : Pays-Bas a eu croissance économique inférieure aux autres pays européens • Mauvaise gestion des ressources financières et désindustrialisation • Surévaluation de la monnaie et perte de compétitivitéExemple contre-exempleNorvège : gère bien ses ressources pétrolières grâce à un fonds souverain, majorité centre gauche/centre droit, refus de l'euro et de l'UE pour contrôler sa monnaie. Pas de malédiction des ressources.Voie africaineLes pays africains producteurs (RDC, Indonésie) commencent à négocier : raffinement obligatoire sur leur territoire avant exportation. Faut un rapport de force pour profiter de la transition bas carbone.
- BRICS+ et reconfiguration du pouvoir géopolitiqueAlliance de ressources• BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud + Émirats, Arabie Saoudite, Éthiopie, Égypte, Iran, Indonésie) • 35% de la production mondiale de pétrole • 40% de l'énergie mondiale et 40% des exports de céréales • 70% des métaux des batteries raffinés en ChinePouvoir de marchéBRICS+ contrôle pratiquement tous les compartiments de matières premières : énergie, agriculture, métaux. Capable de créer des leviers sur l'ensemble des marchés mondiaux.Hétérogénéité interne• PIB par tête très différent : Inde 3000$, Chine 12000$, Russie 14000$ • Rivalités internes (Chine veut remplacer le dollar, Inde ne veut pas) • Divergences sur les objectifs mais convergence sur les ressourcesPotentiel géopolitiqueSi BRICS+ coordonne vraiment sa stratégie sur les matières premières, pourrait créer une véritable alternative aux systèmes occidentaux du XXe siècle.
- Question africaine et développement localSituation énergétique• Afrique sub-saharienne : moins de 1% des émissions mondiales de GES • Consommation énergétique très faible (40 exajoules sur 600 mondiaux) • Afrique du Sud : 50% de la production énergétique sub-saharienne • Manque d'énergie empêche l'industrialisation et la transformation des ressourcesProblème de transformationL'Afrique a les ressources mais pas la capacité de les transformer. Pas de raffinerie, pas d'énergie, pas d'éducation suffisante pour développer l'industrie locale.Dépendance structurelleAfrique mal embarquée car dépendante de puissances étrangères. Brain drain : fuite des cerveaux vers l'Occident. Tous les pays occidentaux se sont développés avec l'énergie, les infrastructures et la transformation sur leur territoire.Droit au développement• L'Afrique a le droit d'utiliser son stock carbone pour se développer (tous les pays l'ont fait) • Développement doit partir du bas, pas être imposé par une puissance étrangère • Négocier des conditions : raffinage sur territoire africain, développement des compétences, effets d'entraînement industriel
- Fonds marins et limites ultimesÉtat des fonds marinsConnaissance des fonds marins : 15 à 25% seulement. Mieux connu : la Lune et l'univers. Permis d'exploration au niveau mondial : 30, principalement pour recherche scientifique, pas exploitation.Autorité internationale• AIFM : Autorité Internationale des Fonds Marins gère exploration/exploitation • États pour : Russie, Chine, potentiellement États-Unis (non membres à l'AIFM) • États contre : majorité européenne, France (interdiction), Norvège (position ambiguë)Nodules polymétalliquesObjets de la taille d'une grosse pomme de terre, formés en plusieurs millions d'années, très concentrés en minerais (plus que mines terrestres). Projet d'aspiration mécanique ('aspirateur à cailloux').Doutes économiquesAucune étude économique prouve la rentabilité du minage en haute mer. Coûts d'équipement, de remontée des nodules, d'impacts environnementaux probablement trop élevés. Espoir que l'économie prévienne cette catastrophe.
- Consommation cuivre et limites ultime de la transitionCalculs de ressources• À l'horizon 2050 : 90% des ressources mondiales de cuivre consommées dans un scénario de transition 2°C • Monde à 4°C (sans transition) : 78% consommé • Même sans transition, le rythme extractiviste pose mur aux ressourcesNature du problèmeLe mur n'est pas l'absence totale mais le prix : métaux tellement chers qu'inaccessibles pour les pauvres. Élargissement des inégalités, impossibilité d'atteindre les objectifs de développement humain.Définition de la transitionLa transition bas carbone doit être une transition humaine. Si elle n'est pas basée sur le développement humain, elle échoue. Objectif premier : réduire les inégalités, pas les perpétuer.Reconnaissance de limitesLes limites planétaires existent. L'Europe les touche avant les autres. Question : comment transformer cette contrainte en vecteur de puissance plutôt que de déclin ?
- Actions individuelles et empowermentInterrogation des objetsCommencer par s'interroger devant chaque objet. Comprendre ce qu'il contient, d'où vient cela, quels problèmes cela pose (géopolitique, eau, environnement).Ouvrir le capot• Comprendre les métaux à l'intérieur des téléphones et ordinateurs • Application en développement : scanner un objet pour connaître composition, provenance et problèmes • Transparence sur les objets du quotidien est fondamentaleRessources disponibles• Site IFP Énergie nouvelle : rubrique par métal avec explications • Podcasts : 7 minutes par métal (série complète) • Bandes dessinées, livres sur le sujet • Taper 'Emmanuel Hache ressources' pour accéder à contenu multimédiasLivres de référenceLes Métaux, c'est le nouvel or noir (Emmanuel Hache et Benjamin Louvet, 2023). Ressource pédagogique essentielle pour comprendre les métaux et la transition énergétique.
- Conclusion et vision d'avenirMessage centralLa guerre des métaux a déjà commencé. Sortir du pétrole a un prix : la dépendance aux métaux et les enjeux géopolitiques associés.Changement de paradigme• Passer de la croissance quantitative à une vision basée sur les besoins humains réels • Transformer la culture de la consommation en culture du bien-être durable • Investir dans les infrastructures résilientes, l'éducation, le bonheur humain plutôt que dans l'accumulationRadicalité nécessaireLa transition n'est pas qu'une substitution technologique. Elle demande une radicalité complète : changement d'état d'esprit, nouveau modèle de société, repensée des valeurs.Espoir systémiqueMalgré la complexité géopolitique, les comportements de prédation et la course aux ressources, il existe des initiatives, des exemples concrets et une prise de conscience croissante. La transformation est en cours.





