
Vers l'émancipation | Le temps des paysans | Épisode 3/4 | ARTE
Pendant plus d'un millénaire, l'Europe entière était paysane.
16 capitulos
- Le savoir interdit aux paysansL'effacement paysanPendant plus d'un millénaire, l'Europe entière était paysane. Ce peuple, privé de pouvoir et de récits, a longtemps vécu dans le silence et l'obscurité. Aujourd'hui, on le dit en voie de disparition.Contrôle de la connaissance• Au Moyen-Âge, le fromage était jugé indigne des estomacs délicats et bon seulement pour les paysans • Un proverbe italien du 15e siècle affirme: 'Le paysan ne doit pas savoir que le fromage est bon avec la poire' • L'objectif était d'empêcher les paysans de comprendre qu'ils pourraient avoir accès aux mêmes aliments que les gentilshommesJustification de l'oppressionEn Italie et dans d'autres pays européens, les textes disent explicitement qu'il faut maintenir les paysans dans l'ignorance, faute de quoi ils pourraient devenir dangereux et se mettre à penser.Représentations religieuses• Les églises utilisent des fresques pour montrer aux paysans illettrés ce qui est interdit le dimanche: danser, faire de la musique, jouer aux cartes, travailler • Le livre saint figure 16 fois dans la chapelle San Roco, symbolisant la seule lecture autorisée
- Domenico Scandella et le rêve paysanLe paysan rebelleDomenico Scandella di Menokyo, le Menier, est un paysan rebelle et philosophe du 16e siècle. On connaît son histoire grâce à l'historien Carlo Ginsbourg qui a découvert les actes de son procès dans les archives de l'inquisition.Accès au savoir• Menokyo possède 12 livres dont la Divine Comédie de Dante • Il cite souvent les Voyages de Manville, un récit de périples extraordinaires dans des contrées inconnues • Il a conscience que ces lectures lui permettent d'accéder à un savoir interditCosmogonie personnelleMenokyo invente sa propre version de la création du monde en mêlant l'imaginaire exotique à son expérience quotidienne. Au commencement était le chaos qui se coagula comme le fromage à partir du lait, d'où naquirent les anges et Dieu lui-même.Le prix de la libertéMenokyo est arrêté en 1580 pour propos blasphématoires et brûlé vif en 1600 pour avoir rêvé d'un dieu paysan.
- La sorcellerie comme résistance paysanneLes BenandiÀ la même époque, l'inquisition découvre dans le village de Brazano une secte de paysans appelée Benandi, 'ceux qui marchent bien'. Ils affirment se rendre certaines nuits en rêve dans des champs éloignés pour se battre à coups de branches de fenouilles contre des sorciers armés d'épis de sorgho venus voler leur récolte.Réinterprétation diabolique• Longtemps, l'église traite la sorcellerie de village comme une simple superstition paysanne • À la fin du 16e siècle, la sorcellerie devient une immense conspiration collective: le mythe du sabbat • Les croyances paysanes liées à la fertilité des récoltes sont réinterprétées comme adorations de SatanAveux extorquésAprès des années de prison, les Benandi finissent par renoncer à leur propre vérité et avouent adorer Satan selon les directives de leurs juges. Mais dans ces aveux extorqués, on peut parfois entendre la véritable voix des paysans.Hiérarchie du témoignageLa hiérarchie des pouvoirs implique une hiérarchie de témoignage. C'est la violence de l'inquisition qui a permis de saisir des propos qui auraient normalement été perdus pour toujours.
- Les femmes paysannes et la chasse aux sorcièresCibles principalesLes paysannes sont les principales victimes de l'épidémie de chasse aux sorcières qui ravage l'Europe des 16e et 17e siècles. Les juges et inquisiteurs s'acharnent avant tout contre les plus faibles et isolées: les vieilles femmes célibataires ou veuves.Pouvoirs attribués• Envoûter les hommes • Rendre malades les animaux • Détruire les récoltes • Tuer d'un simple regardLes familiersDes manuels expliquent comment reconnaître les sorcières et leurs compagnons, des bêtes au nom étrange appelées leurs familiers. Aucune sorcière de village n'est entourée d'animaux réels ou imaginaires, qui témoignent de leur importance dans l'économie campagnarde.Dimension stratégiqueCibler les femmes paysannes les plus vulnérables permet de maintenir le contrôle social sur les communautés et d'éliminer celles qui pourraient constituer une menace pour l'ordre établi.
- Les communaux et les troupeauxImportance du bétailPour que les bêtes nourrissent le paysan, il doit d'abord les nourrir lui-même. Avec peu de terre, les paysans utilisent les espaces communaux pour faire pâturer leurs animaux, pratique essentielle à leur survie.Droit de pâturage• Droit de parcours: plusieurs villages voisins s'accordent sur la libre circulation de leurs troupeaux respectifs avant la tombée de la nuit • Espace commun de l'inculte: toutes les bêtes du village peuvent pâître sans limite • Droit de vein pâture: après la récolte, les paysans peuvent mettre leur bétail en pâture dans les champs privés • Jardin paysan: seul espace interdit, symbole du retour à la propriété privéeRégulation collectiveLa nourriture du troupeau est régie par un ensemble d'usages collectifs qui redéfinissent tout l'espace rural en fonction de ce qui est permis ou non. Ces règles sont le ciment de la cohérence économique et sociale de la communauté.Déclin actuelAujourd'hui, les terres communales rétrécissent comme un pot de chagrin. Il y a 15 ans, 800 vaches pâturaient sur certaines terres; aujourd'hui seulement une dizaine. Les troupeaux collectifs se réduisent parce que les paysans disparaissent.
- La transhumance alpine et irlandaiseTranshumance verticaleEn Val d'Ifième, une vallée alpine du nord de l'Italie, les bergers sont respectés comme des hommes de confiance. Chaque été, ils mènent les troupeaux communaux des villages dans les alpages d'altitude, parcours difficile et dangereux laissant des traces de leur passage.Inscriptions alpestres• 50 000 inscriptions gravées dans les roches, dont la plus ancienne date du 16e siècle • Dessins, croix indiquant la taille des troupeaux, textes témoignant d'une culture de société liée par un savoir commun • La montagne devient un espace de liberté et de jeu où les bergers montent plus haut pour laisser leurs noms aux endroits les plus inaccessiblesL'estive irlandaiseEn Irlande, les jeunes filles du village montaient avec le troupeau et restaient à le garder pendant tout l'été dans des cabanes collectives. Cette vie collective à l'écart du village était un moment de liberté, de danse, de rencontres avec d'autres bergères.Liberté et résistance• Dans la montagne, les jeunes avaient plus d'espace pour vivre leur propre vie sans contrôle • Les colonisateurs anglais considéraient la transhumance comme un danger et une preuve de barbarie irlandaise • La pratique permettait aux rebelles irlandais de se réfugier avec les troupeaux en montagne
- La grande transhumance espagnoleLa MestaEntre le 14e et le 19e siècle, 3 millions de moutons traversent l'Espagne chaque année en descente vers le sud en hiver et remontée vers le nord en été. Cette armée géante est régulée par la Mesta, la plus importante association d'éleveurs regroupant des propriétaires de troupeaux identifiés par leurs marques distinctives.Richesse et soutien royal• La laine des mérinos transhumants, bien plus fine que celle des moutons sédentaires, est le principal produit d'exportation et la principale source de revenu de l'État • Les rois d'Espagne accordent un soutien sans réserve à la Mesta • La Mesta gère le recrutement de bergers, les négociations avec villes et villages, et la répartition des pâturages sur des parcours allant jusqu'à 800 kmDomination imposée• Interdiction d'ériger des clôtures pour protéger les terres communales • Interdiction de toute extension de champ nuisant au parcours • Obligation de laisser pêtre les troupeaux et d'entretenir les points d'eau • Les forêts traversées sont en libre accès pour les troupeaux et leurs bergersDisparition et réhabilitation• La Mesta dispose de sa propre police et de ses propres tribunaux pour poursuivre les paysans récalcitrants • Elle disparaît avec l'effondrement du marché de la laine au début du 19e siècle • Elle est jugée par les économistes libéraux du 20e siècle comme une monstruosité espagnole et un obstacle au progrès
- Assemblées de bergers et gestion collectiveOtéros et mestasDès les premiers textes historiques, les sources parlent d'otéros et de mestas, assemblées périodiques de bergers d'une même région où ils discutent collectivement de la gestion de leurs ressources.Questions débattues• L'état des pâturages et de l'eau • Comment partager les ressources • Nombre de bêtes et leur gestion • Routes de passage et conditions des étés et abreuvoirsLogique de pérennitéCes éléments sont nécessaires à la pérennité de la communauté paysane. Pour se reproduire et continuer à vivre en tant que groupe social et économique, elle doit tenir compte de la manière dont elle exploite les ressources naturelles du milieu dans lequel elle vit.Démocratie communaleLa période est extrêmement conflictuelle mais l'expression de la communauté compte énormément. C'est une forme de gestion démocratique où la voix collective prime sur les intérêts individuels.
- La tragédie des communs selon HardinL'attaque de HardinEn 1968, l'Américain Garrett Hardin, un biologiste, attaque avec une rare virulence les communs ruraux disparus pourtant en Occident depuis plus d'un siècle. Son obsession est la préservation du capital génétique de la race blanche aux USA.La théorie du surpâturage• Chaque paysan étant un animal raisonnablement égoïste cherche à maximiser son propre profit • Tous augmentent le nombre de vaches pour leur profit personnel • Le pâturage communal est surexploité et finalement détruit • Le propriétaire privé, par contre, préserve son bien par rationalité économiqueRéalité historique ignoréeHardin oublie que les communs sont précisément réglementés par les communautés villageoises et que le respect de ces règles est non seulement la condition de leur survie, mais aussi le ciment de leur cohérence économique et sociale.Crainte de la cohésionAu 18e siècle, un partisan de l'abolition des communs affirme: plus il y a de commun dans un village, plus ses habitants sont farouches et plus il se livre facilement aux excès les plus dangereux pour la société.
- L'abolition des communs en AngleterreLes Fens et la privatisationL'Angleterre entreprend dès le 17e siècle la destruction systématique des communs. Le pouvoir royal mène la charge dans les Fens, zones marécageuses du nord-est, que le roi privatise en 1626 pour les offrir à ses proches. Les paysans se révoltent mais sont vaincus après 20 ans de résistance.Les enclosures• Mouvement des enclosures: clôtures érigées par les grands propriétaires terriens autour des terres communales et de leurs propres champs • Processus très anglais requérant des lois du Parlement spécifiques pour chaque village • Change le statut même des terres en transformant les terres incultes en terres cultivéesRévoltes paysannes• Les enclosures provoquent des centaines d'émeutes locales au 16e et 17e siècles • En 1549, les paysans du Norfolk se rassemblent au pied d'un arbre appelé 'chaîne de Kète' pour s'attaquer aux clôtures et s'emparer de Norwich • Après trois semaines d'occupation, ils sont défaits et Kète, leur chef, est pendu sur les rempartsConséquences sociales• Chassés de chez eux, des centaines de milliers de paysans deviennent mendiants sur les routes ou cherchent du travail en ville • La misère et la désertification des campagnes sont le prix à payer pour la révolution agricole anglaise • L'agriculture s'adapte aux variations du marché, alternant entre moutons et céréales selon les cours
- Résistance française et inégalités villageoisesAdmiration et pression• L'Europe entière admire et cherche à imiter le modèle anglais • En France, de nombreux partisans au sein de l'administration royale prônent les enclosures • Agronomes et économistes pressent pour mettre fin aux usages collectifs inefficacesPrudence françaiseSous Louis XV, un envoyé spécial en Angleterre rapporte les conséquences catastrophiques: la ruine des pauvres, le manque d'accès aux produits collectifs, les troubles et révoltes qui en découleraient. La monarchie française cherche donc à s'abstenir.Révoltes des croquants• Au 17e siècle, la France connaît les révoltes de croquants, grandes jaquerries antifiscales • Jean Petit, chef d'une de ces révoltes, est roué en 1643 • Une chanson populaire décrira les soubresauts de son corps supplicié sous des dehors enfantins • Toutes ces révoltes se terminent par la défaite des paysans insurgésHiérarchie rurale• Les manouvriers ne possèdent que la force de leurs bras • Les laboureurs sont des paysans indépendants possédant un train de labour • L'élite paysane comprend les gros fermiers exploitant plusieurs centaines d'hectares • Entre ces catégories, les tensions sont permanentes
- Redevances féodales et réaction paysanneEvolution de la seigneurieVers l'an 1000, le Seigneur a concédé des terres contre un droit, une sorte de location. Mais au fil des siècles, le Seigneur s'est détaché de plus en plus et les paysans ont pris l'habitude de cultiver librement, de vendre, transmettre ou hypothéquer leurs terres.Incompréhension croissante• Les paysans ne comprennent plus la seigneurie ni pourquoi ils doivent payer des redevances • Ils se sentent propriétaires et ne voient plus ce que le Seigneur leur offre en échange • Autrefois, il offrait sa protection; les guerres féodales ont disparu • Les redevances sont souvent ridicules ou symboliques: une paire de gants, etc.Actualisation des droits• Au 18e siècle, les droits féodaux connaissent un grand regain • Les seigneurs font appel à des arpenteurs utilisant de nouvelles techniques de relevé • Objectif: corriger les empiètements et recalculer à la hausse les droits dus aux paysansMouvement de contestationIl y a un mouvement de contestation forte d'un régime féodal qu'on ne comprend même plus. Seul le Seigneur comprend un peu de quoi il s'agit, mais il est juge et parti.
- La Révolution française et l'émancipation paysannePréparation révolutionnaire• L'année 1788 connaît d'importantes émeutes paysanes dues à la disette provoquée par une mauvaise récolte • La spéculation sur le prix du blé aggrave la crise • La populace ne connaît plus ni les ordres du roi, ni les juges, ni la maréchausséeLa Grande Peur• Après la prise de la Bastille en juillet 1789, les paysans entrent en révolution via un mouvement appelé la Grande Peur • Des rumeurs circulent que les aristocrates ont engagé des bandes de brigands pour se venger • Les paysans s'organisent en patrouilles jour et nuit pour protéger les récoltes • Ce mouvement défensif se transforme en mouvement offensif contre le système seigneurialAttaques contre la féodalité• Entre le 20 juillet et le 4 août 1789, les paysans attaquent des centaines de châteaux et monastères • Les colombiers seigneuriaux sont détruits, les pigeons mangés • La véritable cible reste le cabinet des archives où sont conservés les documents et titres prouvant les obligations paysannesAbolition ambiguë• Dans la nuit du 4 août, l'assemblée vote l'abolition des droits féodaux • Rapidement, les députés font une séparation entre droits féodaux personnels immédiatement abolis et droits féodaux liés à la terre • Les droits sur la terre sont considérés comme de la propriété, valeur sacrée de la révolution • Cette ambiguïté crée une grande incompréhension avec le monde paysan
- Conflits de terre et arbre de mai révolutionnaireLitiges sur les pommesÀ l'automne 1790, les villageois de Gournet en Loise occupent des pommiers plantés sur la voirie communale et revendiqués par le Seigneur. Proclamant que la révolution leur a rendu les arbres et leurs fruits, ils organisent une cueillette collective. L'armée intervient et rend les pommes à leur propriétaire illégitime.Symbole révolutionnaire• L'arbre de mai, traditionnellement planté pour célébrer le retour du printemps, devient l'emblème de la révolution paysanne • Les paysans y accrochent tout le brique à braque de l'oppression féodale • De l'écritoire, symbole des registres, à la girouette, privilège seigneurialDurée de la lutteIl faudra encore 4 ans de lutte paysane pour que le régime féodal soit enfin réellement aboli après 1000 ans d'existence.Nouvelle dignité• La révolution célèbre l'agriculture et les paysans qui deviennent désormais citoyens à part entière • Cette nouvelle dignité laisse toutefois intactes les inégalités villageoises, la propriété des uns et des autres étant proclamée sacrée • Mais les paysans vivent mieux: libérés du poids des prélèvements féodaux, ils vendent leurs produits aux villes en crise et s'enrichissent
- Franz Michael Felder, le poète paysan autrichienL'accident du pontAu printemps 1859, dans la vallée reculée du Voral Alberg en Empire autrichien, un jeune berger emmène ses vaches au pâturage d'été quand un pont de bois s'effondre, l'entraînant dans sa chute. Emporté par le courant, il lutte pour sauver sa vie tandis que les autres bergers le regardent se noyer et passent leur chemin.Naissance d'un écrivain• Franz Michael Felder aime lire et surtout écrire depuis ses cahiers de collégien jusqu'aux livres qui le rendent célèbre • À 24 ans, il est découvert et célébré dans toute l'Allemagne comme paysan poète • Il choisit de rester à Chopernaro et d'organiser une fronde paysane contre les deux maîtres de la valléeOpposants à la liberté• Galus Mossbrugger, surnommé le baron fromager, contrôle le marché et impose ses conditions aux paysans pauvres • Le curé du village complice prêche l'humilité et l'obéissance aux mêmes paysans • Les villageois lui reprochent de trahir la communauté en cherchant à s'élever au-dessus de sa conditionVengeance posthume• Felder meurt à 30 ans; l'église refuse longtemps qu'il soit enterré au cimetière du village • Sa tombe est reléguée sur un terrain vague voisin • Dans le registre des décès, le curé ajoute un point d'interrogation pour réaffirmer qu'on ne pouvait pas être à la fois paysan et poète
- L'appropriation populaire du proverbe de la poireSigne de changementLe point d'interrogation du curé est petit et mesquin, mais c'est aussi un signe que les temps ont changé. Le paysan n'est plus celui à qui on peut tout simplement refuser l'accès au savoir, comme dans le vieux proverbe de la poire et du fromage.Inversion du discours• Paradoxalement, le peuple s'est approprié le proverbe alors même qu'il était au départ dirigé contre les paysans • 'Ne dis pas au patron que le fromage est bon avec la poire', dit-on par plaisanterieConscience paysanneLe paysan qui n'est pas couillon le savait bien avant le patron. L'appropriation du savoir devient un acte de résistance et d'affirmation de l'intelligence collective paysanne.Émancipation progressiveDu silence et l'obscurité du Moyen-Âge à la citoyenneté révolutionnaire, puis à la reconnaissance de la capacité à penser et créer, le paysan parcourt le chemin de l'émancipation. Felder en est l'incarnation: poète et paysan, sans contradiction.



