
Documerica, les images oubliées de l'Amérique | ARTE
16 chapitres
- La genèse de Documerica et l'engagement écologiqueOrigines du projetDocumerica a été lancé au tournant des années 70 en raison de la réputation du photographe d'être très engagé sur les questions écologiques. Le projet visait à documenter l'état de l'environnement à cet instant précis, avec une mission gravée dans la pierre pour qu'on s'en souvienne.Ampleur et contenu• Le projet comprenait plus de 80 000 images documentant l'état de l'eau, de l'air, de l'environnement et des relations sociales • C'était une capsule temporelle sans précédent montrant ce que les photographes pensaient être des problèmes à traiter • Inta et le photographe ont été le seul couple engagé sur le projetContexte politiqueÀ l'époque, on croyait au pouvoir de l'image photographique pour éveiller les consciences. L'annonce de la création d'une vaste base de données gratuite et réutilisable était très stimulante pour les photographes.Destin initialMalheureusement, personne n'y a vraiment prêté attention et en quelques années, le projet s'est délité faute de financement et de soutien politique.
- Les crises environnementales des années 1960-1970Prise de conscience écologiqueÀ la fin des années 60, le photographe était un écologiste forcé voulant protéger tout ce qui l'entourait. Il était furieux de voir les forêts rasées, les mines creusées sur des sites magnifiques et les rivières polluées.Événements marquants• La rivière Cuyahoga a pris feu à cause des produits pétroliers rejetés par les industries, révélant un niveau de pollution catastrophique • La marée noire de Santa Barbara en 1969 a déversé du pétrole sur une belle plage, l'une des pires de l'histoire américaine • Ces images ont été utilisées inlassablement dans les années 70 pour illustrer la crise environnementaleChoc socialLa marée noire de Santa Barbara a été un choc national car il n'existait aucune solution pour retirer des millions de litres de pétrole de l'océan. Cela a sensibilisé les gens et mis la pression sur l'administration Nixon.Paradoxe technologiqueAlors qu'on avait la technologie pour envoyer un homme sur la lune en 1969, on était incapable de garder les rivières propres.
- L'émergence du mouvement environnementalSensibilisation croissante• Entre 1969-1970, la sensibilisation à l'environnement explose et les questions environnementales connaissent un regain d'intérêt au sein du monde militant • L'environnement était un des rares sujets qui n'était pas encore clivants, permettant aux Républicains et Démocrates de s'y retrouverContexte sociopolitiqueC'était le pic du mouvement de la contreculture avec le slogan 'Faites l'amour, pas la guerre'. Le pays était fracturé par la guerre du Vietnam, les revendications des femmes et la crise économique.Unification nationaleDe plus en plus de personnes réalisaient que la question environnementale pourrait réunir tout le monde au sein d'une nation divisée entre jeunes et vieux, conservateurs et libéraux, blancs et noirs.Priorités gouvernementalesRichard Nixon consacre un tiers de son discours sur l'État de l'Union aux questions environnementales, un sujet pour lequel il n'avait jamais manifesté d'intérêt auparavant dans l'histoire américaine.
- La stratégie politique de Nixon et la création de l'EPACalcul politiqueRichard Nixon ne croyait pas vraiment à la cause environnementale. C'était un politicien malin et calculateur pour qui l'écologie était un moyen de conquérir des électeurs et de se réélire.Mesures législatives• Tous les textes législatifs majeurs en faveur de la protection de l'environnement aux États-Unis sont passés sous Nixon • Les lois sur la pureté de l'air et de l'eau ont été adoptées • L'Agence de protection de l'environnement a été créée en 1970Leadership de l'EPAWilliam Ruckelshaus, un républicain modéré du Mid-Ouest, a été nommé premier directeur de l'EPA. Il croyait vraiment à la nécessité d'agir pour l'environnement aux États-Unis.Lancement de DocumericaPeu après la création de l'EPA, Ruckelshaus a annoncé la création du projet Documerica pour que l'agence se fasse connaître auprès du grand public en documentant l'état de l'environnement.
- La vision et la mission des photographes de DocumericaAppel aux photographesL'EPA a donné aux photographes une liberté complète pour documenter le sujet pendant un certain nombre de jours. Un photographe a reçu un coup de fil de Washington avec 300 rouleaux de film livrés deux jours plus tard.Objectifs du projet• Documenter l'état de l'environnement à un instant T comme capsule temporelle • Montrer la situation avant les changements attendus de l'EPA sur environ 10 ans • Mettre en lumière les deux grands mythes nationaux en conflit : une nature sans limite et un progrès inébranlableClimat apocalyptiqueIl planait un sentiment d'apocalypse. C'était stupéfiant que la situation ait pu dégénérer à ce point et être ignorée.Pouvoir de l'imageLes photographes savaient qu'une photographie de pollution comme simple objet artistique pouvait être déroutante car la pollution peut être très belle. Ils ont intégré le facteur humain pour montrer l'impact réel sur les modes de vie.
- L'American Way of Life et ses conséquencesProspérité économique• Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont connu un boom économique sans précédent • Des millions de cols bleus de la classe ouvrière ont accédé à la classe moyenne et à une existence confortable • Les Américains ont profité de cette prospérité sans vraiment se soucier de son coût environnementalConsommérismeBeaucoup d'Américains avaient pour seul but de réussir, s'achetant littéralement leur part de bonheur. C'était le mode de vie à l'américaine adopté par les Européens et le reste du monde comme un idéal.Production automobileEn 1950, 8 millions d'automobiles ont été produites, soit les trois quarts de la production mondiale. C'était l'odeur du progrès, mais aussi l'odeur de la destruction.Déchets visuels• En 1970, près de 73 000 voitures abandonnées ont été remorquées de New York • Ces autos finissaient sur les plages, emblèmes graphiques d'un laisser-faire autorisé à consommer et jeter • Elles ressemblaient aux pyramides de crânes de bisons massacrés de la conquête de l'Ouest
- La contribution humaine dans la documentation environnementaleApproche photographiqueLes photographes de Documerica savaient instinctivement qu'une photographie de pollution pouvait être très belle visuellement. Ils ont compris qu'il fallait intégrer le facteur humain pour montrer l'impact réel sur les modes de vie.Directives d'HamshireGiford Hamshire a rappelé aux photographes que tous les problèmes environnementaux avaient une dimension humaine. L'objectif était de montrer que ces problèmes n'étaient pas déconnectés du public mais directement liés à leur vie.Dignité des sujetsLes photographes avaient toujours eu l'idée que leurs photographies devaient permettre au sujet de rester digne. Ils ne montraient jamais quelqu'un sous un mauvais jour et refusaient de voler l'identité d'une personne juste pour une belle image.Responsabilité temporelleLes photographes voyaient leur rôle comme celui d'un sismographe, enregistrant les mutations sociales et politiques du moment qui façonnent visuellement le paysage observé.
- Les reportages spécifiques et cas exemplairesLes mines du Montana• Le reportage sur les mines du Montana auprès d'éleveurs qui se battaient pour sauver leur terre a été le plus important de la carrière d'un photographe • Des familles vivaient à proximité de gigantesques mines de charbon à ciel ouvert qui s'étendaient inexorablement jusqu'à leurs ranchs • Une photo montrait un père et son fils tenant un bloc de charbon qui allait entraîner la disparition de leur ranchPortrait d'un éleveurUne photo de John Reding exprimait sa satisfaction de sa vie d'éleveur malgré son travail difficile. Cette expression révélait la tristesse qu'il éprouverait s'il perdait tout cela, ce qui s'est effectivement produit.Adaptation à la dégradationCertaines photos montraient comment les gens s'adaptaient à ces environnements dégradés. Les gens venaient le weekend traîner sur les plages même si c'était moche et janche d'ordure, car ils n'avaient nulle part ailleurs où aller.Image emblématiqueSi on devait résumer Documerica en une seule photo, ce serait celle de Marc Saint-Guil montrant des enfants dans l'eau face à un paysage ravagé devenu la norme, mêlant à la fois l'effroi et l'indifférence.
- L'héritage de la Farm Security AdministrationInspiration historiqueDocumerica a essayé de reproduire un précédent projet photo financé par le gouvernement à travers la Farm Security Administration (FSA) dans les années 1930.Mission de la FSA• La Farm Security Administration ciblait surtout les questions sociales pendant la Grande Dépression • Le directeur Royce Stryker était impliqué et perforait les négatifs qu'il estimait ne pas être à la hauteur • Seules les images qu'il avait validées survivaientImages emblématiquesLes images marquantes de la FSA sont devenues emblématiques de la persévérance américaine et de la capacité à surmonter l'adversité. Tous les photographes documentaires qui ont suivi ont tenté de les reproduire.Reconduction du modèleGiford Hamshire, admiratif de la FSA depuis des années, voulait la reproduire. La crise environnementale lui a donné une bonne raison de légitimer ce projet de documentation visuelle.
- La fragmentation et la diversité americaine dans DocumericaÉvolution des femmes• Les images de Documerica montrent l'évolution de la place des femmes dans la société des années 70 • Les femmes pouvaient porter certains habits interdits auparavant et occuper certains emplois • Elles pouvaient faire du sport et s'émanciper des générations précédentesIllusionisme involontaireBeaucoup de photographes, par inadvertance ou inconsciemment, essayaient de créer un monde illusoire montrant une société harmonieuse de petites communautés où les gens s'entraidaient, liés par un mythe d'unité et de cohésion.Réalité fragmentéeCe qui ressortait le plus était la diversité des modes de vie et des environnements américains, ainsi que la diversité des opinions sur l'identité américaine. Les photos montraient une identité fragmentée qui préoccupait tant les gens dans les années 70.Manque de directionDocumerica a souffert d'un manque de coordination de la part des gens de Washington qui supervisaient le projet, contrairement à la FSA qui avait un rédacteur en chef très impliqué.
- Les défis de coordination et la diffusion du projetProblèmes organisationnels• Le sentiment d'appartenance à un collectif de photographes travaillant sous un rédacteur en chef n'a jamais existé sur Documerica • Les photographes n'avaient aucune idée de ce que faisaient les autres, c'était comme un grand panier rempli de photos • Coordonner sans photographe était aussi dur que de diriger un grand orchestre par rapport à un quartetÉvolution des médias• Contrairement aux années 30 de la FSA qui avaient l'âge d'or des journaux, les années 70 ont vu l'effondrement des magazines • La télévision est devenue le grand moyen de s'informer et de comprendre le monde, remplaçant la photographie impriméeOpposition bureaucratiqueAu sein de l'EPA, des critiques ont émergé affirmant que Documerica avait outrepassé sa mission. Ce n'était pas l'image de l'Amérique que les pontes de Washington voulaient voir diffuser.Enterrement du projet• Il n'y avait aucune motivation au sein du milieu conservateur et bureaucrate pour mettre en valeur les photographies • Le projet s'est retrouvé enterré faute de financement et après le départ de Hamshire, les images ont été éparpillées
- Les crises de 1973 et le déclin du projetEmbargo pétrolier• Le premier embargo arabe sur le pétrole de 1973 a eu des répercussions énormes sur les États-Unis • Il a mis à mal les certitudes des Américains stupéfaits de devoir faire la queue et de voir l'essence rationnéeTensions socialesUne photo montrait un père prêt à utiliser son arme pour défendre son réservoir d'essence, révélant les enjeux et le stress généré par le choc pétrolier.Priorités inverséesRichard Nixon disait à ses conseillers qu'entre les emplois et la fumée, on choisirait toujours les emplois. Les industriels avaient des alliés puissants au Congrès qui prônaient l'emploi et les bienfaits économiques malgré la pollution.Fin du financement• Certains membres du Congrès ont été mis sous pression et tout cela a passé à travers l'administration • Le projet a finalement été enterré faute de financement • Les photographes, notamment l'un d'eux, ont essayé en vain de convaincre des gens au Congrès de l'importance du projet
- L'héritage oublié et les leçons pour aujourd'huiDispersion des images• Après le départ de Hamshire, les images ont été éparpillées • Il aurait fallu des années pour les rassembler mais tout le monde s'en foutait, les photos étaient juste entreposées dans des boîtes ou des bureaux • C'était très décourageant de voir des photos traitées de la sorteRegrets et reprochesLe photographe était triste puis furieux quand le projet s'est terminé. Il trouvait les photos poignantes en pensant à ce qui aurait pu être fait si on les avait prises au sérieux à l'époque.Questions contrefactuelles• Où en serions-nous avec le climat si le projet avait eu plus d'impact en 1974? • Qu'aurait-il pu se passer face à l'augmentation d'un degré au niveau mondial? • Ces questions restent sans réponseContinuité de la criseD'une certaine manière, on vit toujours dans le monde de Documerica. Ce qui se passait à l'époque était un avertissement. Tout était déjà là, et maintenant on ne sait pas où aller.
- La nouvelle génération face à la crise climatiqueJustice environnementale présenteTrès peu de jeunes ont vu les photos du passé industriel américain. Les images de Documerica leur permettent de mieux appréhender cette histoire.Éducation par l'image• Au fil des années, un concours basé sur le projet Documerica a réussi à augmenter la sensibilisation à l'environnement • Cette sensibilisation s'est propagée non seulement chez les élèves mais dans la communauté toute entièreDésespoir générationnel• Les jeunes sont conscients qu'on a atteint le point de non retour sur la crise climatique • Si on a des enfants, ils auront un avenir bien pire que le nôtre en termes de climat • Certains jeunes se demandent même s'ils devraient avoir des enfants, tant la situation semble désespéréeFardeau inéquitable• C'est injuste que la jeune génération doive gérer ce problème sans en être à l'origine • Les générations précédentes ne font rien et elles ne savent pas comment s'y prendre car les adultes eux-mêmes ne le savent pas • Tout cela fait beaucoup à 18 ans alors qu'on se lance dans la vie et qu'on doit aussi sauver le monde
- Bilan et perspectives: d'hier à aujourd'huiÉchecs passés• On a essayé de prendre soin de l'environnement mais on n'a pas résolu le problème • On a essayé d'apaiser les tensions sociales mais ça ne marche toujours pasActivisme transformé• Maintenant, on peut toujours descendre dans la rue pour protester • Mais quand on y va, c'est pour en découdre plutôt que pour avancer ensemble • Le mouvement unitaire des années 70 s'est fragmentéAmpleur mondialeLa différence avec les années 1970 est que la crise écologique touche le monde entier. Il faut qu'on redéfinisse nos priorités à l'échelle planétaire.Scepticisme persistant• Les gens ne croient pas au réchauffement climatique jusqu'à ce qu'ils aient de l'eau jusqu'au menton • Mon bon vieil objectif s'alourdit chaque année, image métaphorique du poids croissant de cette réalité





