
La "naine" de la cour d’Espagne | Quelle histoire ! Enquête sur la toile | ARTE
8 chapitres
- Les Ménines et l'énigme de Marie BarbolaL'œuvre monumentaleLe tableau Les Ménines, peint en 1656 par Diego Velasquez, est conservé au Musée du Prado à Madrid. Il illustre la famille royale espagnole avec 11 personnes représentées en taille réelle, dont l'artiste lui-même, le roi et la reine.Composition remarquable• L'infante âgée de 5 ans est peinte au centre du tableau • Le roi et la reine d'Espagne sont visibles dans le reflet d'un miroir • Un personnage au visage d'adulte et à la taille d'enfant figure au premier planInvestigation lancéeGrâce à l'analyse de centaines d'archives sur Internet, l'identité du personnage de petite taille a pu être retrouvée et une enquête menée sur l'attrait de la royauté pour les nains de cour aux 16e et 17e siècles.Première identificationL'historien de l'art Antonio Palomino, dans son ouvrage publié en 1724, identifie pour la première fois la plupart des personnages du tableau. Il révèle que le personnage derrière le chien couché est Marie Barbola, une naine au service de la famille royale.
- Les nains de cour : une tradition d'amusement royalDéfinition historiqueLe premier dictionnaire en langue espagnole de 1611 définit le nain comme un homme tout petit et ajoute que le nain possède beaucoup de monstruosité. Ces êtres sont considérés comme heureux avec les princes qui les éduquent par curiosité et pour se divertir.Origines antiquesL'usage des nains remonte à l'Antiquité. Pline l'Ancien mentionne au premier siècle que les nains distraient déjà la famille de l'empereur romain Auguste.Apogée aux 16e-17e siècles• L'engouement pour les personnes atteintes de nanisme est le plus fort dans les cours royales européennes • De nombreux portraits montrent les souverains posant la main sur la tête de leurs serviteurs • La petite taille des nains fait ressortir la grandeur et la puissance des monarques • La présence de singes donne une connotation exotique à ces êtres miniaturesPrédominance espagnoleLa famille royale espagnole de la dynastie des Habsbourgs est celle dont l'attrait pour les personnes de petite taille est le plus visible, comme en témoignent les représentations du roi Philippe IV et de sa fille.
- Marie Barbola : vie et privilèges à la courArrivée documentéeMarie Barbola, surnommée aussi Maria Barbara, apparaît pour la première fois dans les archives royales en 1651 quand elle arrive à la cour d'Espagne. Elle devient la naine de la reine et, grâce à l'œuvre de Velasquez, on sait qu'elle est aussi au service de l'infante.Conditions matérielles• Des factures de tailleur de 1691 montrent que huit robes lui sont destinées • Une archive révèle qu'elle dispose même d'une servante • Elle jouit de certains privilèges rares pour une personne de sa conditionDignité picturaleMarie Barbola n'est pas peinte seule mais figure au premier plan au même niveau que l'infante. Aucun des traits irréguliers de son visage n'est accentué et son regard franc semble indiquer une certaine assurance.Contraste artistiqueCette représentation tranche avec d'autres tableaux de l'époque, notamment celui de Juan Bautista Martinez où Marie Barbola est peinte à l'arrière-plan avec un teint livide et une présence fantomatique.
- La représentation artistique : de la moquerie à la dignitéCaricatures dégradantes• Le caricaturiste français Jacques Callot réalise en 1600 des portraits où les nains sont dessinés avec des ventres énormes • Ils sont représentés avec de petites jambes et des visages monstrueux • Juan Bautista Martinez peint également les nains de manière dévaluée et fantomatiqueApproche révolutionnaireDiego Velasquez est le premier au 17e siècle à représenter dignement les personnes atteintes de nanisme avec sa série de portraits qui valorisent ces individus.Transformation du statutDans les portraits de Velasquez, les nains ne sont plus les faire valoir de la royauté mais le sujet principal. Leur taille est soulignée mais pas moquée.Reconnaissance professionnelleL'artiste valorise même celles qui ont pu accéder à un poste plus prestigieux, comme ce secrétaire de la Chambre du Roi représenté entouré de livres.
- La présence systématique des nains à la cour espagnoleChiffres documentésEntre 1563 et 1700, pas moins de 123 individus ont été choisis pour divertir la cour espagnole : des bouffons, des noirs, des géants et environ 70 femmes et hommes atteints de nanisme.Saragosse, centre de recrutement• La mention "vient de Saragosse" répète à plusieurs reprises dans les archives royales • Cette ville fournissait des fous et des nains beaucoup plus que les autres villes d'Espagne • Saragosse accueillait un célèbre asile créé au 15e siècle pour recevoir tous les fous sans distinctionInstitution pourvoyeuseLe premier hôpital général espagnol créé à Saragosse, tenu par des religieux, a manifestement servi de vivier pour se fournir en bouffons et en nains, comme l'illustre le tableau de Francisco de Goya.Trafic européenLes personnes atteintes de nanisme sont si convoitées que les puissants d'Europe n'hésitent pas à se les offrir entre eux comme cadeaux précieux.
- Échanges royaux et spectacles extrêmesCadeaux diplomatiquesJeffrey Hudson, nain au service de la reine Henriette Marie d'Angleterre, lui a été donné en cadeau par le duc et la duchesse de Buckingham. Il a été apporté sur la table caché dans une tarte dont il fut libéré par surprise.Divertissements excentriquesLe tzar Pierre le Grand en Russie organise une parodie de mariage avec des dizaines de nains pour amuser sa cour, dépassant les limites de l'amusement royal.Description du spectacle• Les nains étaient au nombre de 62, tous vêtus de magnifiques vêtements à la française • Les convives s'asseyaient le dos au mur et le visage tourné vers les nains assis au centre • La plupart des nains pouvaient à peine marcher mais étaient obligés de danser • Ils tombaient souvent sans pouvoir se relever et étaient ramassés par d'autres nainsClimat de moquerieIl y avait un tel rire et un tel tumulte que ces scènes révèlent l'humiliation et l'exploitation systématique de ces personnes au service du divertissement royal.
- Fin d'une époque et évolution de la fascinationDestin de Marie Barbola• Marie Barbola reste au service des souverains pendant 50 ans avant d'être obligée de quitter la cour • En 1700, elle est brutalement privée de tous les privilèges dont elle jouissait • Elle est contrainte de retourner en Allemagne d'où elle était venue • Après son départ, la fin de sa vie n'est plus documentée et elle tombe dans l'oubliRupture dynastiqueEn 1700, le dernier roi de la branche espagnole de la dynastie des Habsbourg décède. Il est remplacé par Philippe V de la maison de Bourbon qui met fin à la tradition des nains à la cour d'Espagne.Disparition progressiveÀ partir de 1700, aucune personne atteinte de nanisme n'est recrutée officiellement au palais royal espagnol. Peu à peu, elles disparaissent des autres cours royales européennes.Transmission historiqueLe tableau Les Ménines de Diego Velasquez a permis d'immortaliser Marie Barbola et de lui donner une place dans l'histoire.
- La fascination qui traverse les sièclesRéapparition circassienne• Les cirques font des personnes atteintes de nanisme une de leurs attractions au 19e et 20e siècles • Une troupe de nains chanteurs rencontre un franc succès dans les années 1900 en pays anglo-saxonsPratiques dégradantes modernesÀ la fin du 20e siècle, le lancé de nain se popularise dans les bars et discothèques anglo-saxons avant de s'exporter en Europe dans les années 1990.Intervention légale• En France, l'interdiction de ce divertissement est validée par le Conseil d'État en 1995 • Le motif de cette interdiction : une telle attraction porte atteinte à la dignité de la personne humaineHéritage de VelasquezMalgré les évolutions historiques, la fascination pour les personnes de petite taille traverse les siècles. Seul le tableau de Velasquez a permis d'immortaliser Marie Barbola et de lui redonner une dignité qu'elle avait perdue.





