Époque contemporaine/Cannibalisme et naufrage : l’histoire vraie du Radeau de la Méduse
Cannibalisme et naufrage : l’histoire vraie du Radeau de la Méduse

Cannibalisme et naufrage : l’histoire vraie du Radeau de la Méduse

Nota Bene24 min25 juin 2026
Un drame humain causé par une incompétence folle, inscrit dans un contexte de crise politique bien précis.
9 chapitres
  • Introduction et contexte politique de la Restauration(1'54 → 3'19)
    Après la défaite de Napoléon en 1814, Louis XVIII revient au pouvoir et tente un compromis entre les ultra-royalistes souhaitant un retour à l'Ancien Régime et ceux désirant une monarchie parlementaire libérale.
    • Les ultra-royalistes multiplient les provocations symboliques et physiques • Le pays connaît une grande difficulté financière avec une politique d'austérité impopulaire • Une bonne partie de l'armée est mise en demi-solde • Le Radeau de la Méduse représente une zone d'ombre historique malgré son influence culturelle
    • Retour de Napoléon en mars 1815 et période des Cent-Jours • Défaite à Waterloo en juin 1815 • Retour de Louis XVIII avec une majorité ultra-royaliste à la Chambre des Députés
    Le Radeau de la Méduse a inspiré de nombreuses œuvres artistiques, notamment la chanson de Brassens et le tableau de Géricault, mais peu connaissent l'histoire véritable de ce drame humain causé par l'incompétence.
  • Hugues Duroy de Chaumareys et sa nomination politique(3'19 → 8'14)
    • Né en 1763, officier de marine devenu émigré au début de la Révolution • Tente de participer au débarquement de Quiberon en 1795 pour reprendre le pouvoir • Amnistié en 1802 par Napoléon et vit tranquillement sous l'Empire • N'a pas pris la mer depuis près de vingt ans avant sa nomination en 1814
    En 1814, Chaumareys obtient la Légion d'honneur et un commandement naval grâce à ses réseaux et son engagement envers la cause royale, malgré son manque d'expérience récente.
    Sa nomination est strictement politique, soutenue par le comte d'Artois, frère du roi et chef de file des ultra-royalistes, qui contrôlent la Chambre des Députés.
    Chaumareys incarne le vieux monde ultra-royaliste, en contraste marqué avec ses subalternes à bord de la Méduse, largement composés de marins qui ont fait carrière sous l'Empire.
  • Composition de l'expédition et composition de la flottille(8'14 → 11'42)
    • La Méduse : frégate commandée par Chaumareys • L'Écho : corvette dont le commandant est aussi gradé mais plus expérimenté • L'Argus : brick • La Loire : vieille gabarre chargée des marchandises volumineuses
    • Le gouverneur Schmaltz avec sa femme et sa fille • L'explorateur Charles Picard avec neuf membres de sa famille • Scientifiques comme le botaniste Leschenault de La Tour • Des ingénieurs destinés à équiper la colonie • Près de 160 soldats et sous-officiers à bord de la Méduse • Au total près de 400 personnes se massent sur la frégate
    L'expédition au Sénégal vise à reprendre le contrôle d'une possession coloniale après des années de guerre contre les Anglais, en transportant tout le nécessaire pour les objectifs : matériel, vivres, colons, scientifiques et garnison.
    • Départ repoussé le 15 juin 1816 en raison de vents contraires • Mise en route le 17 juin pour un périple estimé à trois semaines • Navigation à la voile compliquée par les disparités de vitesse entre les navires • Chaumareys décide rapidement d'abandonner la navigation groupée
  • L'échouage de la Méduse et les erreurs de navigation(11'42 → 13'14)
    Le 2 juillet, la Méduse se retrouve près du banc d'Arguin, une zone de haut-fonds où il est facile de s'échouer. Chaumareys avait reçu des consignes spécifiques du ministre pour se tenir à distance et sonder régulièrement la profondeur.
    • Le cap Blanc, point de repère essentiel, est mal repéré • La communication avec l'Écho est difficile et le navire se perd de vue • Plusieurs erreurs de navigation s'enchaînent • Un passager nommé Ridefort aurait eu une mauvaise influence sur Chaumareys en prétendant connaître la région
    À 15h15, la Méduse s'encastre dans le sable à la vitesse de 6 nœuds (11 kilomètres/heure). L'inertie du navire de cette taille contribue significativement à son blocage. Les trois autres navires ne sont plus en vue et aucun ne pourra prêter assistance.
    Chaumareys a multiplié les erreurs depuis le début du voyage et porte une indéniable responsabilité dans l'incident. Les témoignages sont contradictoires et imprécis sur les causes exactes, mais son entêtement est souligné par plusieurs sources.
  • Construction du radeau et évacuation du navire(13'14 → 15'18)
    Le 3 juillet, un conseil réunit les officiers pour décider de la marche à suivre. Le problème principal : seulement six canots pour 250 personnes à bord, ce qui en laisse 150 de trop.
    • Décision de construire un radeau pour évacuer la cargaison • Objectif initial : alléger le navire et le dégager du banc de sable à la marée haute • Le 4 juillet, l'opération est bien avancée avec bon espoir • Le mauvais temps survient et la houle martyrise la coque qui prend l'eau • La décision d'évacuation est prise, marquant le début du drame
    • Le lieutenant Reynaud répartit passagers et marins entre les six canots • Les marins expérimentés sont affectés en priorité aux canots • Le radeau accueille plus de cent soldats, quelques marins inexpérimentés, des préposés aux vivres et officiers militaires • Une cantinière accompagnant son mari soldat se trouve sur le radeau • Les officiers de marine, le gouverneur et la plupart des passagers sont dans les canots • Dix-sept personnes choisissent de rester à bord de la Méduse
    Chaumareys n'attend même pas la fin de l'évacuation pour quitter le navire, ce qui lui sera légitimement reproché par la suite.
  • L'abandon du radeau et la dérive(15'18 → 16'43)
    Le gouverneur rassure les occupants du radeau en affirmant que les canots les remorqueront à bon port.
    • Deux canots, dont celui du commandant, restent en mer et arrivent à Saint-Louis le 8 juillet • Ces deux canots sont les plus chanceux de l'affaire • Les autres canots accostent en plein désert dans des positions difficiles • Le sort du radeau est bien pire : il est abandonné à la dérive
    Les témoignages sont contradictoires : l'amarre a-t-elle lâché ou un ordre a-t-il été donné ? Après une discussion entre le gouverneur Schmaltz et le capitaine Chaumareys, il est décidé de ne rien tenter pour récupérer le radeau.
    Les deux officiers ont craint d'être submergés par les occupants du radeau, représentant le bas de l'échelle sociale à bord de la Méduse. Cette crainte du soulèvement et de la mutinerie reflète une répétition de la Grande Peur de 1789, et les victimes du drame n'ont pas été désignées par le hasard.
  • Les treize jours d'horreur sur le radeau(16'43 → 19'28)
    Pour les 150 occupants du radeau s'engage un calvaire durant près de deux semaines. Ce n'est que le 17 juillet que le brick Argus retrouve les survivants, alors réduits à 15 personnes. Quatre d'entre eux meurent à l'hôpital peu après.
    • Des affrontements éclatent entre deux groupes • Un groupe dirigé par des officiers accompagnés de quelques passagers et marins occupe le centre • L'autre groupe regroupe le reste des occupants : soldats et matelots • La position sociale joue un rôle déterminant dans les tensions
    • Les vivres manquent cruellement • Pour boire : cinq barriques de vin et deux d'eau à rationner • Un sac de farine récupéré en mer fournit une étrange nourriture, vite épuisée • Quelques poissons volants permettent aux naufragés de subsister • Le manque d'eau sous un soleil de plomb est un véritable supplice
    • Poussés par la faim et la terreur, les survivants sont contraints de manger la chair des morts • Cet acte a profondément traumatisé les survivants • La viande humaine est séchée et salée pour la rendre plus acceptable • Les témoignages rapportent le désespoir face à cette extrémité inhumaine
  • Le sort des autres rescapés et bilan catastrophique(19'28 → 21'23)
    Quatre des six canots se sont échoués sur les côtes du Sahara. Plus de 150 personnes, dont la famille Picard, errent sur la côte saharienne pour gagner Saint-Louis, devant parcourir plus de 250 kilomètres.
    • Soif, faim et épuisement frappent les rescapés • Des victimes sont dénombrées au cours de la traversée • Des Maures viennent à leur rencontre avec une attitude fluctuante • Certains Maures les dépouillent tandis que d'autres les sauvent en espérant une rançon • Les différents groupes de naufragés finissent par gagner leur destination après de nombreuses épreuves
    Le 20 août, le lieutenant Reynaud retrouve la Méduse et y découvre trois hommes encore en vie après un mois et demi d'isolement. Sur les 17 hommes restés à bord, une douzaine meurt en tentant de gagner la terre en radeau, deux autres trouvent également la mort. Les trois survivants vivent sans eau, sous le soleil et dans un isolement inquiétant.
    Le bilan de l'affaire est catastrophique sur le plan humain. Sur 150 embarqués du radeau, seulement 11 ont survécu. L'expédition sénégalaise est compromise avec une suite de désastres et ce n'est qu'en janvier 1817 que le colonel Schmaltz prend possession de la colonie.
  • Les conséquences politiques et l'héritage artistique(21'23 → 24'45)
    • L'affaire fait grand bruit et les récits sidèrent l'opinion publique • Les épisodes de cannibalisme sont particulièrement choquants car le cannibale représente le sauvage dans la pensée de l'époque • Il y a quelque chose de contre-nature à ce que des officiers français soient poussés à cette extrémité • La mauvaise gestion par Chaumareys est immédiatement pointée du doigt
    • Chaumareys représente la tendance ultra-royaliste aspirant à gommer l'héritage révolutionnaire • La dénonciation de son comportement revêt une portée politique majeure • À travers lui, c'est tout le vieux monde jugé dépassé qui est pointé du doigt • La presse libérale érige les rescapés en héros et en martyrs • La fin de l'été voit Louis XVIII dissoudre la Chambre et obtenir une majorité plus modérée
    En janvier 1817, Chaumareys est condamné à trois années de prison, déchu de sa Légion d'honneur et rayé des cadres. Libéré en 1820, il tente pour le restant de ses jours de récupérer ses honneurs passés sans succès, même lorsque son ancien protecteur devient le roi Charles X.
    • En 1819, le peintre Géricault crée une célèbre peinture du Radeau de la Méduse avec grande précision • Il sympathise avec des rescapés et les représente dans sa composition • Le tableau représente l'horreur crue tout en étant une métaphore sociale avec un message politique net • Il exprime à la fois la situation tendue de la France et les espoirs de renouveau • Le tableau fait scandale mais devient l'une des plus célèbres peintures du Louvre • Aujourd'hui, le sens politique échappe à la majorité des visiteurs mais l'horreur reste intemporelle