
L'IA peut-elle vraiment aider les historiens ?
L'IA investit de plus en plus notre vie, et se développe à une vitesse absolument folle.
10 chapitres
- Introduction et contexte de l'IARéférences populairesL'IA est associée à des films comme I, Robot, A.I. intelligence artificielle et Ex Machina où l'humain cohabite ou se confronte avec l'IA.État actuelL'IA investit de plus en plus la vie quotidienne et se développe à une vitesse folle, avec des outils comme MidJourney et ChatGPT.Enjeux générauxCes outils posent des questions méthodologiques et éthiques compliquées, tout en s'améliorant constamment.Utilité scientifiqueL'IA est très utile à la recherche historique et scientifique pour traiter de grandes quantités de données, détecter et traduire des textes anciens, reconstituer des objets 3D, identifier des contrefaçons, et analyser des patterns de paysage.
- Traduction du cunéiforme mésopotamienLe défi de 2023En mai 2023, des chercheurs israéliens ont lancé un défi à une IA capable de traduire directement en anglais des tablettes mésopotamiennes couvertes d'écritures cunéiformes.Système d'écriture complexe• Le cunéiforme est l'un des systèmes d'écriture les plus anciens, datant d'environ 3400 ans avant notre ère • Il existe des centaines de milliers de textes en cunéiforme, majoritairement en sumérien et akkadien • L'akkadien est particulièrement difficile : sans ponctuation, chaque glyphe peut être lu de différentes façons selon le contexteProcessus de traductionUn expert doit d'abord recopier les glyphes, les retranscrire en alphabet latin, puis traduire en anglais moderne. L'IA peut ignorer l'étape intermédiaire en latin car elle n'a pas besoin de comprendre ce qu'elle traduit.Résultats et limitations• La machine obtient de bons scores mais laisse passer des erreurs, notamment sur les noms propres • Un expert doit corriger et parfaire les traductions artificielles • Les textes s'étalent sur des milliers d'années avec des changements importants de syntaxe, grammaire et vocabulaire • Beaucoup de textes sont brefs et incomplets, composés à 90% de formules récurrentes
- Reconstitution des papyrus d'HerculanumTechnique d'imagerieL'équipe du chercheur Brent Seales utilise la tomodensitométrie 3D (CT-scan) pour mesurer l'absorption des rayons X, permettant de numériser et reconstruire en 3D les structures internes et de dérouler virtuellement les couches de papyrus enroulées.Découverte d'Ein GediEn 2016, l'équipe a réussi à lire un rouleau carbonisé d'Ein Gedi datant du 3e-4e siècles : un exemplaire du Livre du Lévitique dont l'encre contient du métal, la rendant lisible sous les rayons X.Bibliothèque romaine• La villa d'Herculanum contenait une bibliothèque romaine complète carbonisée lors de l'éruption du Vésuve en 79 • Découverts au 18e siècle, les papyrus ont d'abord été pris pour des bûches de charbon • De nombreuses techniques ont été testées avec plus ou moins de succès, détruisant souvent les rouleaux analysésIntérêt des techniques non-invasivesL'imagerie médicale permet d'accéder aux textes sans détruire leur support, ce qui est l'avantage principal de ces approches.
- Déchiffrement du Challenge VésuveMachine learning appliquéeL'IA est entraînée à identifier des caractères complets dans d'autres textes connus, les résumant à des alignements de points. Face à des caractères partiellement effacés, quelques taches d'encre suffisent pour dessiner les caractères complets et probables.Concours lancé en 2023• En mars 2023, des entrepreneurs de Silicon Valley ont lancé le Challenge Vésuve • Objectif : déchiffrer au moins 140 caractères d'un rouleau fourni avant la fin de l'année • Prix : 700 000 dollars pour les gagnants, financés par des investisseurs et des passionnés sur les réseaux sociauxRésultats et gagnants• En octobre 2023, Luke Faritor, stagiaire de Space X âgé de 21 ans, a déchiffré le premier mot entier : 'pourpre' • En janvier 2024, les trois gagnants ont reçu leur prix de 700 000 dollars • Les équipes ont pu déchiffrer environ 5% du premier parcheminNature du texte découvertLe rouleau est un texte inédit de l'Antiquité encore inconnu, portant sur le plaisir, un sujet très important dans la philosophie épicurienne.
- Limites et implications du déchiffrementAbsence de validationLes résultats du Challenge Vésuve n'ont pas été validés par la communauté scientifique car aucune publication n'a été soumise à des journaux scientifiques à comité de lecture.Défis techniques restants• Le travail a été fait sur les colonnes de fin de rouleau, la partie la plus facile à lire • Le centre du rouleau sera beaucoup plus complexe car il est très écrasé • Plusieurs mains différentes ont possiblement participé à l'écriture, ce qui nécessiterait d'adapter le programme pour chaque mainFrontière du réel et de l'inventionL'IA peut inventer des mots où il n'y en a pas, proposant des fictions probables mais incertaines. Ces pseudo-sources demandent aux chercheurs une grande prudence.Vérification critiqueLes chercheurs doivent distinguer ce qui est visible sur les images et ce qui existe réellement sur l'objet. La séparation des rôles entre informaticiens et philologues augmente le risque de biais et d'erreurs.
- Autres projets d'IA en recherche historiqueProjets actuels• Le DECRYPT Project déchiffre des manuscrits, lettres et correspondances européennes présentes dans les archives • Récemment, ils ont déchiffré la correspondance secrète de Marie Stuart, reine d'Écosse, alors qu'elle était emprisonnée en AngleterreLogiciel Ithaca• En plus de déchiffrer les caractères, il attribue une date temporelle et spatiale au texte • Il a complété 62% des lacunes, daté les textes à 30 ans près, et obtenu 71% d'exactitude géographique • Le logiciel est gratuit et mutualise 78 000 inscriptions qui s'améliorent avec chaque nouveau texteFonctionnalités avancéesIthaca propose aussi des mots manquants, fournissant pour chaque blanc une liste de mots possibles triés par probabilité, servant de super assistant sans remplacer le chercheur.Questions éthiquesL'IA ne crée que des pseudo-sources probables mais incertaines, demandant une grande prudence aux chercheurs qui manipulent ce matériau.
- Deep Learning et analyse automatiséeConcept du Deep LearningL'apprentissage profond consiste à laisser un programme informatique analyser des données de manière autonome. Son réseau neuronal convolutif, inspiré du cerveau humain, fait passer l'information à travers différentes couches de neurones pour gagner en précision.Avantages de l'autonomieL'ordinateur détermine lui-même les critères pertinents et évite les biais d'analyse humains, ce qui rend les résultats plus neutres et objectifs.Applications archéologiques• Le projet ArchAIDE, utilisé depuis 2016, reconstitue la forme des poteries à partir de simples fragments • À partir de milliers de fragments scannés en 3D, l'ordinateur forge ses propres critères de texture, forme et poids • Un robot de l'université de Rennes a pu détecter automatiquement des cairns néolithiques dans le Morbihan grâce aux images LIDARFiabilité comparativeL'IA se trompe moins souvent qu'un chercheur humain, notamment pour les tâches comme déterminer le sexe d'un squelette, car elle ne surinterpète pas les nuances.
- Impact sur le travail des historiensGain de temps majeurL'IA accélère la partie la moins gratifiante du travail de l'historien, comme la retranscription en paléographie pendant des jours et des jours.Deux trajectoires possibles• Réduction du temps : un doctorant n'aura plus besoin de 3 ans pour sa thèse • Augmentation d'analyse : en 3 ans, le chercheur peut analyser beaucoup plus de sourcesAmélioration de la qualitéEn augmentant la quantité de sources analysées, la qualité de l'analyse suit. L'IA pourrait aider à produire de meilleures thèses ou des chercheurs moins fatigués abattant plus de travail.Conditions de réussiteL'IA est un outil spécifique : mal utilisé ou appliqué à un mauvais objectif, il peut induire en erreur. Il n'a de valeur que s'il est bien utilisé par des spécialistes.
- Risques de dépendance et perte d'expertisePerte progressive de compétencesEn philologie, les doctorants perdent progressivement la compétence linguistique, notamment la lecture du grec et du latin, ces tâches étant confiées à des lemmatiseurs et des systèmes de traduction automatique.Paradoxe du gain de tempsOn gagne du temps avec l'IA, mais il faut se poser la question de ce qu'on y perd et des erreurs que ces outils peuvent entraîner.Nécessité d'appropriationL'IA n'attendra pas la recherche pour avancer, donc les chercheurs doivent s'en emparer au plus vite pour en maîtriser l'usage.Nouvelles disciplinesDe nouveaux métiers apparaissent dans la recherche historique avec le développement des Humanités numériques, nécessitant une formation continue des chercheurs.
- Applications grand public et implications futuresDomaines d'application additionnels• Transmission et histoire publique • Communication et mise en scène historique • Outils ludiques pour le grand publicUtilisation grand publicL'IA s'applique aussi à la transmission historique, notamment avec des chatbots fictifs comme un faux chatbot de Napoléon au musée Napoléon, qui servent de jeux et supports ludiques.Séparation des mondesLes archéologues, historiens et historiens de l'art continuent de travailler sur les vrais documents, vraies lettres de Napoléon et vrais chantiers de fouilles, indépendamment des utilisations grand public.Questions en suspensL'impact populaire de l'IA sur la perception commune de l'Histoire représente un problème distinct qui pourrait faire l'objet d'une autre discussion.





