Époque contemporaine/La Grande Famine irlandaise (1845-1851)
La Grande Famine irlandaise (1845-1851)

La Grande Famine irlandaise (1845-1851)

Nota Bene27 min10 août 2020
12 chapitres
  • Introduction et contexte historique(0'001'51)
    La Grande Famine irlandaise (1845-1851) est l'une des dernières grandes famines européennes de l'histoire, ayant entraîné 1 million de morts et l'exil d'au moins 1 million d'Irlandais.
    Cette catastrophe survient en pleine période de progrès agricole et industriel, dans le Royaume-Uni, l'État le plus riche et puissant du monde à l'époque.
    • L'Irlande fait partie du Royaume-Uni depuis l'Acte d'Union du 1er janvier 1801 • La culture irlandaise reste distincte avec sa langue (gaélique) et sa religion (catholicisme) • L'Irlande occupe une position paradoxale : proche géographiquement mais perçue comme étrangère
    La Grande Famine n'a pas une seule cause mais résulte d'une combinaison de facteurs économiques, démographiques, sociaux et naturels.
  • Crise économique et structure sociale(1'515'21)
    • Les guerres napoléoniennes avaient renforcé le rôle d'exportateur agricole de l'Irlande • Après 1815, la fin des conflits et la réouverture au commerce européen font baisser les prix • En 1824, le libre-échange total est instauré entre la Grande-Bretagne et l'Irlande • Les industries anglaises, bien plus développées, écrasent le marché irlandais
    Entre 1750 et 1800, la population irlandaise double, passant de 2,5 à 5 millions d'habitants. En 1845, l'île compte 8,5 millions d'habitants.
    • 10 000 grands propriétaires fonciers (descendants de colons anglais et écossais) contrôlent les terres • Plusieurs niveaux de sous-location entre propriétaires et paysans • Entre 2 et 3 millions de prolétaires agricoles au bas de l'échelle sociale • Un tiers de la population (petits paysans) dépend régulièrement de l'aide publique
    Dans les trente années précédant la Famine, environ 1 million d'Irlandais émigrent aux États-Unis, tandis que d'autres rejoignent les villes industrielles de Grande-Bretagne ou l'Australie.
  • La pomme de terre et les crises récurrentes(5'218'03)
    Entre 1800 et 1845, l'Irlande enregistre pas moins de seize disettes causées par de mauvaises récoltes, mais le pays se relève toujours sans catastrophe majeure.
    • Excellentes qualités nutritionnelles, fournissant un régime équilibré avec du lait ou du poisson • Se cultive facilement dans les tourbières et sols acides irlandais • Rendements exceptionnels : jusqu'à 15 tonnes à l'hectare • Se conserve très bien, débutant à s'abîmer après 9 mois
    À partir de 1815, les céréales cultivées sont systématiquement exportées pour payer les loyers. Les paysans pauvres ne gardent que les pommes de terre pour leur subsistance. En 1845, 800 000 hectares (10 % de la surface totale) sont consacrés à la pomme de terre.
    Pour 3 millions d'Irlandais au XIXe siècle, les pommes de terre constituent l'essentiel du régime : patate matin, midi et soir.
  • Tensions politiques et contexte pré-famine(8'039'01)
    • Environ 80 % de la population irlandaise est catholique et se sent défavorisée par la domination britannique • Les Irlandais demandent la fin de l'Union et le retour d'un parlement national à Dublin • Les meetings et manifestations réunissent plusieurs centaines de milliers de personnes dans les années 1840
    Le gouvernement de Londres observe avec méfiance ces rassemblements pacifiques qui menacent de prendre un aspect plus violent.
    • Démographie galopante couplée à un fort ralentissement économique • Pauvreté profondément enracinée • Disettes récurrentes dues à la dépendance à un seul aliment de base • Tentation indépendantiste qui alerte le pouvoir central
    Il ne manque qu'une étincelle à ce contexte explosif : un champignon qui déclenche la catastrophe.
  • Le mildiou et la catastrophe agricole(9'0111'01)
    En 1845, le champignon phytophthora infestans se répand en Europe, probablement importé des États-Unis. Cette maladie, nommée mildiou, cause des pertes massives de récoltes sur le continent, en particulier en Belgique et Prusse.
    L'Irlande, avec son climat très humide, offre les conditions idéales à la propagation du mildiou. Le champignon prolifère rapidement et fait pourrir les tubercules précieux.
    • 1845 : récolte décimée à 40 % • 1846 : sécheresse en début d'été, puis pluies diluviennes et mildiou anéantissent la récolte, hiver particulièrement rigoureux • 1847 : mildiou frappe un peu moins mais revient fortement • Cinq années consécutives de plantations anéanties
    De 15 millions de tonnes de pommes de terre en 1844, la production est divisée par 5 en 1846. La survie de 3 millions d'Irlandais dépendant de la patate est mise en jeu.
  • Idéologie britannique et inaction(11'0115'28)
    L'Angleterre, berceau de la théorie du libre-marché, adopte une politique de non-intervention massive. Le gouvernement considère que l'État ne doit pas intervenir pour ne pas entraver la liberté d'entreprendre.
    • Thomas Malthus observe que la population croît plus vite que les ressources • Sa solution prône le contrôle de la population et le rejet d'aide aux pauvres • Il considère la famine comme « l'ultime recours de la nature » pour résoudre la surpopulation • Les économistes anglais voient la crise comme un châtiment mérité des Irlandais
    • Certains anglicans considèrent le mildiou comme une punition divine • Les Irlandais sont perçus comme hérétiques catholiques méritant la désapprobation de Dieu • Les journaux londoniens qualifient l'Irlande de « nation de mendiants » • Les Irlandais sont traités comme les indigènes des colonies, en sujets de seconde zone
    À Londres en 1845, on ne se presse pas pour envoyer de nourriture en Irlande. On considère avec un ton paternaliste qu'un peu de fermeté remettra ce peuple dans le droit chemin.
  • Mesures gouvernementales inefficaces(15'2818'13)
    Le gouvernement achète du maïs aux États-Unis et le revend en Irlande. Les Irlandais affamés doivent acheter la nourriture mise à leur disposition. L'État s'engage seulement à conserver des prix coûtants sans bénéfice.
    • Devant la persistance de la crise, les distributions gratuites sont refusées • Les Irlandais doivent mériter l'aide gouvernementale en travaillant sur des chantiers publics • Construction de routes et de ponts lancées pour l'occasion • Politiques de travail forcé : 'bosse ou crève'
    Un changement de gouvernement à Londres en 1846 considère les dépenses excessives. Les chantiers publics attirent tant d'hommes que cela entraîne l'abandon des terres agricoles, aggravant le problème au lieu de le résoudre.
    • Les sociétés privées Quakers organisent des soupes populaires et distribuent matériel agricole et semences • En 1847, le gouvernement organise à son tour des soupes populaires avec des rations faibles • Cela fonctionne et les Irlandais meurent moins • Les distributions gratuites sont arrêtées fin 1847 après une meilleure récolte
  • Poor Law et consolidation des terres(18'1320'41)
    La Poor Law de 1847 (loi sur la pauvreté) conditionne l'aide alimentaire aux personnes possédant moins d'un dixième d'hectare (1000 m²).
    • Forcer les locataires à céder leur bail pour obtenir l'aide • Favoriser la concentration de grands domaines • Convertir vers l'élevage, plus rentable et nécessitant moins de main-d'œuvre • Profiter de la détresse pour réorganiser le système de propriété
    De peur de perdre leurs terres et les maisons construites dessus, nombreuses familles renoncent à l'aide alimentaire et se laissent mourir de faim sur leur petit lopin.
    • Ceux qui s'entassent dans les workhouses développent des maladies : choléra, typhus, dysenterie • La promiscuité et l'épuisement des corps propagent les épidémies • Environ 300 000 Irlandais meurent dans les camps de travail d'État • Situation sanitaire désastreuse à tous les niveaux
  • Bilan humain et causes des décès(20'4123'09)
    • 1 million de morts entre 1846 et 1851 • 1 million d'exilés • En six ans, le quart de la population a disparu • Cataclysme démographique sans précédent
    La faim n'est directement responsable que d'un dixième des décès environ. Le reste des victimes succombe aux maladies favorisées par l'affaiblissement : œdèmes, dysenteries, diarrhées, fièvre typhoïde, choléra, typhus.
    • Les défenses immunitaires des mal nourris sont beaucoup plus basses • La sous-nutrition entraîne des véritables épidémies • Hygiène rudimentaire au milieu du XIXe siècle dans les populations misérables • Médecins utilisent des méthodes archaïques comme les saignées ou prescrivent du whisky
    • Les paysans se jettent sur toutes les herbes comestibles : pissenlit, oseille, ortie • Ce régime ne fournit que très peu de calories et aggrave les diarrhées et dysenteries • Recours probable au cannibalisme selon les pratiques des grandes famines, mais mal documenté • Seules quelques archives judiciaires mentionnent des comportements anthropophages
  • Émigration et diaspora irlandaise(23'0924'23)
    L'émigration massive n'est pas due qu'à la faim : les Irlandais partent pour rejoindre leur famille à l'étranger. À partir de 1845, les migrations sont telles que l'Irlande perd des habitants pendant presque un siècle.
    • Environ 1,5 million de départs causés par la Famine • Toutes les régions et classes sociales sont touchées • Phénomène particulièrement accentué chez les paysans pauvres du Sud et de l'Ouest • Population se réforme en quartiers à majorité irlandaise sur la côte est des États-Unis
    • Conditions de voyage déplorables : entassement par milliers • Navires appelés « bateaux-cercueils » ravagés par les épidémies • Plusieurs dizaines de milliers d'Irlandais meurent en traversant l'océan • Maladies épidémiques accompagnent les émigrants même après l'embarquement
    Plus de 10 % des habitants des États-Unis ont des origines irlandaises aujourd'hui. La diaspora irlandaise devient un atout important pour ce pays nouveau ayant besoin de main-d'œuvre.
  • Conséquences linguistiques et mnésiques(24'2326'03)
    La Grande Famine accélère le déclin de la langue irlandaise gaélique. Cette langue est surtout parlée dans les régions du Sud et de l'Ouest, les plus pauvres et celles ayant compté le plus de morts et d'émigrés.
    • La Grande Famine revient sur le devant de la scène seulement avec son 150e anniversaire en 1995 • Nombreux travaux d'historiens se penchent sur la question à cette occasion • Le débat se renouvelle, en particulier autour de la responsabilité anglaise • L'oubli pendant des générations reste un phénomène remarquable
    • Syndrome post-traumatique à l'échelle d'un peuple : choc trop violent pour être réalisé • Dépossession des paysans de leurs terres, auxquelles les souvenirs familiaux étaient attachés • Exil d'un million d'habitants disséminant la population • Mémoire orale difficile à constituer sans continuité territoriale et généalogique
    Tony Blair, premier ministre britannique en 1997, reconnaît officiellement que le gouvernement du Royaume-Uni au XIXe siècle n'a pas fait le nécessaire. La gestion de la crise reste polémique et ravive les tensions entre le Royaume-Uni et la République d'Irlande.
  • Portée historique et leçons(26'0327'34)
    En pourcentage de population tuée (environ 12 %), la Grande Famine irlandaise est de loin la plus meurtrière de l'époque contemporaine, même si des famines en Chine et Inde ont fait plus de victimes en quantité absolue.
    • La Famine n'est pas survenue dans un contexte guerrier, contrairement à la majorité des famines • L'île était une province centrale du plus grand et riche empire du monde à l'époque • Le Royaume-Uni disposait des ressources pour prévenir la catastrophe • L'inaction était un choix politique, non une fatalité naturelle
    • Les catastrophes ne sont pas uniquement causées par les éléments naturels • Elles sont davantage les conséquences de mauvais choix politiques • Les idéologies verrouillées et préjugés contribuent aux désastres humanitaires • Le manque de protection des populations vulnérables aggrave les crises naturelles
    Depuis 2008 en Irlande, le National Famine Commemoration Day a été institué pour rappeler que les catastrophes sont évitables à condition de le vouloir. Ce jour de mémoire symbolise l'engagement à ne pas répéter les erreurs du passé.