Époque contemporaine/Pourquoi Napoléon de Ridley Scott pose problème ?
Pourquoi Napoléon de Ridley Scott pose problème ?

Pourquoi Napoléon de Ridley Scott pose problème ?

Nota Bene18 min1 déc. 2023
10 chapitres
  • Introduction et contexte du débat(0'001'41)
    Le film Napoléon de Ridley Scott, sorti le 22 novembre en France, a provoqué de nombreux débats et conflits entre le public, les critiques, les éditorialistes et les historiens.
    Ridley Scott répond aux critiques en affirmant que c'est une fiction, que les historiens ne connaissent rien à Napoléon et qu'il ne fait que compter les boutons de manchettes sur les uniformes.
    L'auteur clarifie qu'il n'est ni un fan hardcore de Napoléon ni un détracteur, mais propose une analyse équilibrée sur les implications du film vis-à-vis de l'histoire.
    La question fondamentale est de déterminer ce qu'on peut faire avec les arrangements de l'histoire dans une fiction et pourquoi ces choix sont importants.
  • La question de la fiction historique(1'414'28)
    Scott affirme que l'histoire est composée d'événements rapportés, que beaucoup d'imaginaire existe dans les livres d'histoire après 400 ans de transmissions successives.
    Bien que Scott ait raison sur le fait que c'est une fiction, balayer le travail des historiens avec l'argument « tu n'y étais pas » alimenterait la défiance envers les historiens qui font un travail scientifique.
    Les historiens sont bien placés pour analyser comment les artistes représentent le passé, pour distinguer ce qui s'est produit de ce qui est un choix de réalisateur.
    Les œuvres historiques sont intéressantes précisément parce qu'elles permettent d'observer l'écart entre la réalité historique et sa représentation.
  • Les arrangements mineurs avec l'histoire(4'286'55)
    Napoléon n'était pas présent à l'exécution de Marie-Antoinette contrairement au film, mais ce choix symbolise l'époque et la transition du pouvoir en peu de plans.
    Le film montre Napoléon quitter l'île d'Elbe pour retrouver Joséphine, alors qu'elle était morte depuis un an. Ce choix relie deux trajectoires : le parcours politique et la relation amoureuse.
    Scott montre Wellington annonçant personnellement à Napoléon son exil à Sainte-Hélène, ce qui ne s'est jamais produit. Wellington et Napoléon se sont croisés de loin à Waterloo seulement.
    Ces arrangements peuvent s'expliquer par la volonté de montrer symboliquement les grandes transitions : fin de la royauté, Révolution, début du Premier Empire, et la défaite définitive de Napoléon.
  • Le mensonge des pyramides(6'558'50)
    • La bataille des Pyramides ne s'est pas déroulée sous les pyramides mais quinze kilomètres plus loin • L'artillerie française est montée tirant au canon sur la pyramide de Khéops
    Napoléon, en tant qu'artilleur de métier, n'aurait jamais gaspillé son artillerie sur un monument. Il l'aurait dirigée contre les ennemis situés juste en dessous des pyramides.
    Napoléon a mené une expédition en Égypte accompagné de 167 savants qui ont contribué à la naissance de l'égyptologie moderne. Montrer Napoléon détruisant la dernière merveille du monde contredit ce détail important.
    Le conseiller historique a expliqué que tout le monde savait que c'était faux, mais cela permettait de véhiculer une image très forte de Napoléon en tant que despote.
  • Le portrait problématique de Napoléon(8'5011'12)
    • Sur le champ de bataille : une brute impitoyable sans la moindre émotion • Dans le privé : une brute pitoyable, toxique et violente
    Scott montre Napoléon giflant l'impératrice le jour du divorce pour la forcer à signer plus vite. Cet événement ne s'est jamais produit, mais laisse des traces durables sur la perception du personnage.
    Scott prétend livrer un Napoléon personnel, mais son film s'appuie sur des travaux d'historiens. Il choisit simplement de privilégier certaines sources (la légende noire) et d'en écarter d'autres.
    Le récit du film est clairement celui de la propagande anglaise : Napoléon est présenté comme le seul responsable de tous les massacres, sans contexte géopolitique ni explication de ses actes.
  • Les deux légendes de Napoléon(11'1212'15)
    Le film présente Napoléon selon la légende noire : un personnage grossier, une brute épaisse, un fou meurtrier, sans nuance ni explication, exactement comme le voyaient ses ennemis au 19e siècle.
    L'autre extrême est la légende dorée qui voit Napoléon comme le fondateur de la France moderne, un nouveau Alexandre dont même les défaites seraient glorieuses, en oubliant comment tout cela s'est terminé.
    Le film se termine par une longue liste de batailles avec le nombre de morts à chaque fois, désignant clairement Napoléon comme responsable sans explorer le contexte ou les responsabilités partagées.
    Le film ne pose jamais la question de savoir pourquoi Napoléon agit ainsi ou pourquoi l'Europe des monarchies s'oppose à lui, laissant les spectateurs incompréhensifs face à la stratégie et la géopolitique.
  • Droit de critiquer et légitimité des historiens(12'1513'21)
    Ridley Scott a le droit absolu de réaliser le film qu'il souhaite et personne ne peut l'en empêcher, même si cela implique des erreurs historiques volontaires.
    À partir du moment où Scott choisit de montrer son Napoléon, il n'existe rien qui interdit aux historiens d'en faire l'analyse, y compris l'analyse historique.
    Scott défend son droit d'avoir une opinion sur Napoléon, mais refuse celui des historiens qui travaillent scientifiquement sur le même sujet. Cette asymétrie est fondamentalement injuste.
    Les historiens rappellent que derrière toute perception d'une époque ou d'un personnage existe l'état de la recherche : ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas.
  • Critique cinématographique personnelle(13'2115'20)
    Le film manque de véritable fil narratif intéressant et reste fragmenté. Sans connaissance du contexte historique, les spectateurs se sentent perdus et ballottés.
    Le film ne crée aucune relation émotionnelle avec le personnage de Napoléon. Il n'y a aucune empathie qui se dégage, contrairement à d'autres films montrant des personnages problématiques qui suscitent des émotions.
    • Relativement peu de batailles et celles-ci ne sont pas efficaces à l'écran • Les effets spéciaux d'explosions et de fumées sont comparables à ceux de courts métrages youtubeurs • Quelques scènes rappellent les effets spéciaux de Destination Finale
    Avec 200 millions de dollars de budget, le film aurait pu être une fresque grandiose. Ridley Scott avait créé Gladiator (pas très historique mais cinématographiquement incroyable) et peut-être espérait-on mieux.
  • Trois améliorations pour unifier le film(15'2017'27)
    Montrer beaucoup plus de soldats anglais aurait permis de comprendre que l'Empire britannique joue un rôle absolument majeur avec une diplomatie ultra agressive, donnant une vraie fresque historique accessible à tous.
    Montrer plus l'ambition et la planification de Napoléon aurait créé un personnage plus crédible. Le film montre ses hésitations mais manque de scènes où il décide, s'affirme et s'impose, essentiels pour un stratège.
    L'absent majeur est le soldat français, espagnol, autrichien, hollandais et d'autres nationalités qui porte le coup d'État, les guerres et les campagnes de Napoléon. Cet élément explique tout : le 18 brumaire, le retour d'Elbe et Waterloo.
    Ces trois éléments auraient créé un film plus ouvert au public, avec corps et unité, permettant de comprendre et surtout de ressentir l'émotion. L'auteur suggère que le film aurait dû s'appeler « Joséphine ».
  • Conclusion et bilan final(17'2718'19)
    En mettant de côté la fidélité historique, le film souffre d'une absence de véritable unité narrative. C'est un ensemble fragmenté qui ne crée aucune connexion émotionnelle avec le spectateur.
    On ne peut pas compatir avec une femme riche qui s'ennuie sur son canapé quand la scène précédente montre 10 000 soldats mourir dans la boue. Le focus sur la relation avec Joséphine déloge le film de tout contexte cohérent.
    Malgré tout, ce débat autour du film a le mérite de faire parler de Napoléon, d'ouvrir des discussions et d'échanger sur les problématiques de la représentation historique.
    Que le film soit une fresque historique, un biopic ou une chronique du quotidien, une coquille vide reste triste. C'est un film qui manquait de corps, d'unité et surtout de capacité à faire ressentir l'émotion attendue.