
L'erreur de la Russie face aux USA : l'Alaska russe
Les abonnés le savent, j'ai d'autres passions que l'Histoire : j'aime aussi le jeu vidéo, la technique audiovisuelle, et la musique papier.
9 chapitres
- Introduction et contexte historiqueSujet abordéExploration des acquisitions territoriales entre États, notamment comment la Russie a vendu l'Alaska aux USA en 1867, contrairement à ce que les tensions de la Guerre Froide pourraient suggérer.Précédents américains• Achat de la Louisiane aux Français • Acquisition de la Floride aux Espagnols • Occupation de l'Arizona et du Nouveau Mexique • Achat des Îles Vierges au Danemark en 1917Paradoxe géopolitiqueBien que Russes et Américains soient perçus comme ennemis depuis la Guerre Froide, ils ont historiquement négocié et échangé des territoires.Direction du récitLe voyage vers le Pacifique Nord pour découvrir pourquoi la Russie a vendu l'Alaska aux États-Unis.
- Les expéditions de Vitus BéringMission initialePierre le Grand commande au navigateur danois Vitus Béring de partir reconnaître la côte pacifique et déterminer si l'Asie et l'Amérique sont reliées ou séparées par un détroit.Premiers défis• Plus de trois ans pour traverser la Sibérie : huit mille kilomètres à travers forêts, marécages et volcans enneigés • Traversée finalement réalisée en 1728 • Découverte du détroit de Béring prouvant que l'Asie et l'Amérique sont deux continents différentsDeuxième expéditionLa tsarine Anne mandate Béring d'explorer le Japon, les îles Kouriles, la côte américaine et de conquérir l'Amérique en fondant villes, ports et églises, ce qu'il juge irréalisable mais entreprend quand même.Aboutissement tragiqueAprès huit ans de trajet, Béring embarque en 1741, explore brièvement l'Alaska mais doit hiverner sur l'île Béring où il meurt en décembre 1741 ; seuls quelques survivants reviennent en Russie.
- La ruée vers les fourruresMoteur économique• Les survivants de Béring reviennent avec des peaux de loutres de mer qui se vendent une fortune • En 1743, une expédition rapporte seule 1200 peaux de loutres et 4000 peaux de renards polaires • Les taxes sur l'exportation de fourrures représentent environ un tiers des rentrées d'argent de l'état russeExpansion géographiqueLes trappeurs sont obligés d'aller toujours plus loin vers l'Est en quête de fourrures, reconnaissant progressivement les îles Aléoutiennes et la côte américaine dans les années 1750.Tensions indigènesLes trappeurs, souvent criminels évadés et aventuriers sans scrupules, pillent et massacrent les populations locales ; les peuples Aléoutes répondent par les armes avec plusieurs milliers de morts jusqu'aux années 1760.Organisation commercialeLes marchands russes s'organisent en compagnies commerciales écoulant les fourrures vers le marché chinois en échange d'étoffes de soie, porcelaine et thé revendus en Occident ; la tsarine Elisabeth impose un officier cosaque sur chaque navire.
- La concurrence internationale et Grigori ChelikhovArrivée des rivaux• Les Espagnols fondent San Francisco en 1776 pour lutter contre le monopole russe • En 1779, trois navires britanniques découvrent à Petropavlovsk que les peaux de loutre valent deux ans de salaire de marins • La rumeur déclenche une ruée vers l'or dans tous les ports d'AngleterreVision de ChelikhovGrigori Ivanovitch Chelikhov, marchand d'Irkoutsk visionnaire et sans scrupules, comprend qu'il faut installer des colonies permanentes de l'autre côté de l'océan pour simplifier la logistique et maximiser les profits.Stratégie novatriceSa première expédition en 1783 embarque non seulement des chasseurs mais aussi des colons, enfants et femmes enceintes vers l'île Kodiak ; il vise à faire des autochtones Koniags des alliés et employés plutôt que des ennemis.Ambitions continentalesChelikhov fonde villages, sème des champs, encourage les mariages mixtes et crée une école ; il compte coloniser tout le Pacifique Nord et même lancer des navires vers le Sud pour concurrencer les Européens et Américains.
- L'échec de Chelikhov et la Compagnie russo-américaineRefus de Catherine IIEn 1788, Chelikhov se rend à Saint-Pétersbourg pour convaincre l'impératrice Catherine II mais elle refuse même de le recevoir ; obnubilée par l'Ouest et adepte du libéralisme d'Adam Smith, elle craint un conflit avec l'Angleterre ou l'Espagne.Expansion privéeJusqu'à la fin du 18e siècle, l'expansion russe en Amérique reste une entreprise 100% privée ; après la mort de Chelikhov, sa femme et ses associés poursuivent son travail.Prise de contrôle étatiqueEn 1799, le tsar Paul Ier signe un décret fondant la Compagnie russo-américaine avec un monopole sur toutes les activités commerciales au-dessus du 55e degré de latitude Nord ; le directeur Alexandre Baranov fonde Novo-Arkhangelsk sur le territoire Tlingit.Capitalisme d'exploitationLa Compagnie devient un pur produit du capitalisme du 19e siècle exploitant les territoires et populations uniquement pour verser des dividendes à ses actionnaires ; les navires étrangers chassent la loutre sans payer, revendent même des armes aux autochtones.
- Les crises et l'isolement colonialAttaque de 1803Les indigènes Tlingit attaquent Novo-Arkhangelsk en 1803 avec des armes vendues par les navires étrangers, saccagent le village et plantent les têtes de plus de 80 hommes sur des pieux face à la mer ; Baranov assiste impuissant à l'effondrement depuis Kodiak.Problèmes logistiques• Le ravitaillement doit faire un si long trajet qu'il arrive souvent avarié • Les échanges de courrier prennent presque deux ans • Les armes et vêtements arrivent rarement et à tarif exorbitant • Les colons sont régulièrement touchés par le scorbut ou la famineSolution éphémèreNikolaï Rezanov explore le Sud et découvre que les riches terres californiennes pourraient ravitailler les colonies ; Baranov fonde Fort Ross à 150 km de San Francisco en 1812 comme grenier à blé fortifié.Nouvel échecSan Francisco se sent menacé, restreint son commerce avec les Russes ; les Amérindiens sous-payés et maltraités fuient ; les Russes doivent les capturer et les forcer à travailler ; Fort Ross s'avère non rentable et est vendu en 1841 à John Sutter.
- La découverte de l'Amour et le déclin de l'Amérique russeNouvel axe stratégique• En 1849, le capitaine Nevelskoï découvre l'embouchure du fleuve Amour, cru non navigable • Cette nouvelle route fluviale change tout en éliminant la traversée de la Sibérie • De 1860 à 1880, 14.000 colons russes descendent le fleuve • En 1859, la ville de Vladivostok est fondée pour dominer l'OrientGuerre de CriméeEn 1853, la France, le Royaume-Uni et l'Empire ottoman déclarent la guerre à la Russie ; les Russes renforcent hâtivement leurs ports du Pacifique mais une flotte franco-britannique rase Petropavlovsk au Kamtchatka.Isolation et dépendanceLes Russes d'Amérique sont coupés du monde dans les années 1850 et doivent se tourner vers les marchands états-uniens pour leur ravitaillement, marquant l'effective américanisation de l'Amérique russe.Abandon colonialL'Amérique russe devient trop lointaine, trop isolée et non rentable face au potentiel de la Mandchourie ; on décide qu'il rapporterait plus d'argent de la vendre pour investir et consolider la Sibérie asiatique.
- La vente de l'Alaska aux États-UnisArgumentation russe• Les colonies ne rapportent plus rien à la Russie dont elles sont coupées • Seulement un millier de Russes y vivent • De l'or a été découvert, attirant des colons américains qui épuisent les richesses du sol • La Russie serait incapable de se défendre en cas de conflit ; il vaut mieux vendre avant de se faire pillerNégociationLe 16 décembre 1866, le tsar offre l'Alaska aux États-Unis plutôt qu'au Canada dominé par les Britanniques pour humilier les Anglais ; en mars 1867, les négociateurs s'accordent sur 7 millions 200.000 dollars, équivalent à 126 millions aujourd'hui.Réactions mitigées• Côté américain : la presse critique cet achat inutile et le traité manque d'être rejeté par le Congrès • Côté russe : stupéfaction devant le prix dérisoire pour une terre aussi vaste • Un lobbying intensif et des pots-de-vin permettent au Congrès de ratifier l'accord le 9 avril 1867Accomplissements occultésNovo-Arkhangelsk, reconstruite en 1804, a protégé les loutres de mer, diversifié son économie avec bois, charbon, poisson, baleine et glace ; malgré ces succès, les colons russes dégoûtés retournent massivement en Asie submergés par les Américains.
- Épilogue et bilan de la venteNom nouveauL'Amérique russe devient Alaska, signifiant le grand pays dans la langue des Aléoutes locaux.Perspectives opposées• Pour les Russes : accord désastreux au vu des ressources naturelles • Pour les Américains : contrat du siècle transformant une colonie non rentable en actif précieux • Malgré les promesses de liberté religieuse et protection des propriétés privées, les colons russes quittent massivementSuccès économiqueGrâce à toutes ses ressources naturelles, l'Alaska est devenue rapidement rentable pour les États-Unis ; en seulement 80 ans, elle a remboursé 450 fois son prix d'achat.Questions contrefactuellesComment les guerres mondiales et la Guerre Froide auraient-elles tourné si l'Alaska était restée russe ? Cette uchronie pose la question de l'impact géopolitique d'une simple décision commerciale du 19e siècle.





