
Business, stalker et escroqueries : le mariage au 19ème siècle
15 chapitres
- L'amour comme besoin fondamental et les mariages au 19e siècleContexte théoriqueL'amour fait partie des besoins fondamentaux de l'être humain selon Abraham Maslow, au même titre que la survie, la sécurité et l'estime de soi.Évolution des mentalitésChaque époque a une vision différente de l'amour. Au 21e siècle, les rencontres amoureuses se font principalement via les réseaux sociaux et applications numériques.Parallèle historiqueDes plateformes de rencontres ont été inventées dès le 19e siècle, bien avant l'ère numérique.Question directriceÀ l'époque du 19e siècle, était-il plus facile ou plus difficile de trouver l'amour comparé à aujourd'hui ?
- Les entremetteurs et la professionnalisation du métier de marieurPratique traditionnelleLes entremetteurs ont toujours existé, negotiant les unions entre familles. Cette activité n'était pas un métier à part entière mais plutôt une aptitude spécifique.Diversité socialeLes marieur pouvaient être de petits artisans ruraux, des mendiants, ou même des figures traditionnelles comme dans la pièce de Molière 'L'Avare' avec le personnage de Frosine.Transformation au 19e siècleAu début du 19e siècle, marier les autres devient une véritable profession avec son marché, ses prix et sa concurrence.Spécialisation des agentsSous la Monarchie de Juillet, les agents d'affaires (cabinets gérant les papiers personnels) se spécialisent dans la recherche de fiancées, créant ainsi une nouvelle profession.
- Villiaume et l'émergence des agences matrimoniales modernesConsultant matrimonialAu début du 19e siècle, il est possible pour un jeune homme d'aller consulter un agent d'affaires ou un notaire pour trouver une fiancée, négocier sa main auprès de sa famille, ou confier cette recherche à l'agent.Ambition de Villiaume• Villiaume est un agent d'affaires fantasque qui demande à Napoléon le monopole sur les mariages • Il souhaite centraliser toutes les offres de mariage du pays dans un 'bureau général et central' • Napoléon refuse, d'autant que Villiaume avait tenté de l'assassiner quelques années auparavantSuccès commercialVilliaume devient très célèbre à Paris. On sait qu'en entrant chez lui, on peut trouver tout : domestique, cocher, bonne à tout faire, ou bien un époux ou une épouse.Émergence de la concurrenceFace au succès, d'autres agents d'affaires deviennent agents matrimoniaux. Charles Henri Napoléon De Foy tient la plus grosse agence de Paris sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, enregistrant près de 7% des femmes mariées à Paris entre 1842 et 1849.
- Les techniques de l'agence De Foy : stalking et rabattageInscription masquéeDeux tiers des inscrits à l'agence De Foy sont des femmes, dont presque 50% sont inscrites sans le savoir.Système de rabatteurs• De Foy travaille avec des rabatteurs qui vendent des informations sur les bons partis de la capitale • Ces informations ressemblent à du vrai stalking : montant de la dot, héritage, adresse, horaires de promenade • Les rabatteurs incluent notaires, médecins et ecclésiastiques, bien placés pour vendre ces renseignements crucciauxSélection et présentationL'agent présente plusieurs fiches correspondant au profil du client. Une fois le choix fait, on passe à l'action en organisant une rencontre qui doit sembler due au hasard.Mise en scène élaboréeDes intermédiaires organisent des rencontres préparées à l'avance : le client peut être invité à une réception, ou rencontrer la jeune fille lors d'une promenade au parc ou à l'opéra, tout cela de manière orchestrée.
- Les modèles économiques des agences matrimonialesCommission sur la dot• Les plus grosses agences comme celle de De Foy fonctionnent en 'commission sur la dot' • Le client s'engage à payer entre 4 et 10% du montant de la dot de sa future épouse • On ne paie que si le mariage se faitRisque pour l'agentL'agent matrimonial doit être sûr de son talent et vraiment se donner à fond pour trouver des couples qui matchent, sinon il aura fait tout ce travail pour rien.Agences moins prestigieusesLes moins bonnes agences matrimoniales ne demandent pas de commissions sur la dot, mais plutôt des frais d'inscriptions dès le départ. C'est beaucoup moins cher mais fonctionne comme les sites de rencontre actuels : on paie d'abord, et on verra plus tard si ça marche.Accusations régulièresLes agences matrimoniales sont régulièrement accusées d'escroqueries et se retrouvent devant les tribunaux, alimentant les chroniques judiciaires.
- La réputation scandaleuse et l'inspiration culturelleHonte publiqueLes affaires d'agences matrimoniales sont moquées publiquement. Des hommes qui se sont fait avoir par des promesses de riches héritières témoignent à la barre, ce qui devient un spectacle pour les chroniqueurs et le public.Succès littéraire• L'agence matrimoniale devient un thème classique de la littérature du 19e siècle • On la retrouve dans les romans feuilletons et les théâtres de vaudevilles • Des auteurs comme Labiche et Feydeau l'exploitent largementAtouts dramatiquesL'agence matrimoniale est le lieu idéal pour créer des quiproquos faciles entre personnages qui ne se sont jamais rencontrés, avec héritages, vieilles tantes acariâtres et pères avares.Mauvaise imageLes agences sont accusées de vendre des illusions et des faux-espoirs, mais aussi de servir de paravent à des 'maisons de rendez-vous' cachant des activités de prostitution.
- Le paradoxe de la demande : mal vu mais très couruPersistance de la demande• Malgré la mauvaise réputation, l'activité ne faiblit pas et le nombre d'agences augmente durant tout le siècle • La bourgeoisie y va à reculons mais y va quand même • Les urgences (grossesse inattendue, ruine familiale, dettes de jeu) font recourir rapidement aux agencesMobilité socialeL'agence matrimoniale peut être l'unique canal pour accéder à un degré social supérieur.Paradoxe fondamentalC'est mal vu mais très couru. C'est une décision de vie fondamentale mais on la règle sous le manteau. C'est exposé au grand jour dans les pubs de journaux, mais les agences promettent 'célérité et discrétion'.Discrétion mise en scène• Les agences se logent à des adresses discrètes dans des petites rues, loin des quartiers bourgeois • Certaines ont des couloirs à sens unique pour éviter les croisements • Elles conseillent aux clients de se faire déposer quelques rues avant l'agence et de récupérer toute correspondance
- Les critiques de Félix Platel et la peur de la surveillanceVision alarmisteEn 1880, le journaliste Félix Platel voit le 'marché du mariage' comme un 'nouveau champignon qui s'étend sur la société parisienne', symptôme des dérives de la société moderne.Réseau invisiblePlatel affirme que cinquante ou soixante agences font 'manœuvrer une société invisible qui correspond à chaque ramification de la société visible, comme le Paris souterrain correspond à chaque rue du Paris où nous vivons'.Chasseurs de dots• Ce réseau opaque serait constitué de 'chasseurs de dot' dépistant les grandes fortunes et les dots colossales • Ces professionnels cherchent à prélever une part des millions • Pour une famille bourgeoise, c'est une armée invisible source d'inquiétudeMenace quotidienneChaque promenade en ville, chaque sortie au parc devient une potentielle embuscade tendue par quelqu'un qui n'aime pas forcément l'enfant mais qui en veut à l'argent de la famille.
- Les petites annonces matrimoniales et leur révolution démocratiqueOrigines anciennesLes petites annonces sont loin d'être une nouvelle invention et sont déjà bien connues au 18e siècle.Apparition révolutionnaire• À partir de la Révolution Française, les annonces matrimoniales s'y font une place grâce à un contexte propice • Les mariages aristocratiques et bourgeois sont critiqués comme de simples alliances stratégiques • En 1791, deux nouveaux journaux voient le jour : 'Le courrier de L'Hymen' et 'L'indicateur des mariages'Idéal révolutionnaireLes directeurs prônent un idéal d'égalité des chances devant les bons mariages, rendant publique la connaissance de l'état du marché matrimonial pour tous les citoyens.Succès et disparitionLes deux titres reçoivent des lettres retranscrites sous forme de petites annonces très synthétiques, mais disparaissent rapidement avec la fin de la Révolution.
- L'expansion des annonces matrimoniales au 19e et 20e sièclesAdoption populaireDes particuliers utilisent les petites annonces pour trouver l'âme sœur, une habitude qui s'étend progressivement.Transformation politiqueAvec les grandes lois sur la liberté de la presse de la Troisième République, la presse à grand tirage explose. Les petites annonces, payantes mais moins chères que les commissions d'agences, se multiplient.Démocratisation de la clientèle• Les annonces deviennent moins chères à la ligne, popularisant leur usage avec abréviations • BSTR signifie 'bien sous tous les rapports' • 'Pressée' peut indiquer une grossesse en cours de route • 'PR 92' signifie courrier à un bureau de poste pour rester anonymeMises en gardeLes abréviations sont très cryptiques et les annonces matrimoniales peuvent se mélanger à des annonces de prostitution, cachant des possibilités d'arnaques.
- Les escroqueries au mariage par annonces et le cas LandruEscrocs célèbres• Evelyne Leal et Justine Pesnel sont un duo d'escrocs passant plusieurs fois devant les tribunaux entre 1887 et 1908 pour escroquerie au mariage • Elles publient une annonce alléchante d'une jeune et riche orpheline prête à livrer sa fortuneTechnique d'arnaque• Justine joue la marieuse et envoie sa photo à tous les prétendants • Elle demande des frais d'inscriptions ou des dédommagements • Les concurrents paient pour voyages, cadeaux, loges à l'opéraStratagème d'ajournementTout cela n'existe pas et le mariage n'aura jamais lieu. Il y a toujours une excuse pour le retarder : opposition familiale, absence à l'étranger, ou décès soudain d'une pneumonie.Affaire Landru• Henri Désiré Landru, escroc déjà actif avant la guerre, utilise les petites annonces pour promettre le mariage à des dames dans la quarantaine • Il les assassine dans sa villa de Gambais pourvue d'un sous-sol • On attribue 11 victimes au 'Barbe Bleue de Gambais'
- Les marraines de guerre et l'évolution du marché des rencontresInstitution du marrainagePendant la Première Guerre mondiale, les rencontres par annonces jouent un nouveau rôle pour trouver des Marraines de Guerre, pensées comme une institution familiale soutenant le moral des soldats.Réalité des demandes• En réalité, dans les journaux des tranchées, les combattants ne recherchent pas une mère de substitution • Les contenus sont légers, voire érotiques, offrant une vitrine au marché du sexe • La revue 'Fantasio' intitule la rubrique 'le flirt sur le front'Après la guerreLe marché ne disparaît pas : la presse galante offre désormais un service de rencontres amoureuses et sexuelles, distinct des annonces matrimoniales traditionnelles.Reprise nuptialeAprès la saignée du conflit, les populationnistes s'inquiètent d'un célibat féminin de masse et veulent accélérer la nuptialité. De nouvelles revues matrimoniales apparaissent à petit prix.
- Le succès du Chasseur Français et les annonces de masse au 20e siècleClasses populaires mobiliséesLes classes populaires bondissent sur l'opportunité bon marché des annonces : petits commerçants, fonctionnaires, employés de bureaux trouvent un espace d'expression.Exode rural et agriculteursLes agriculteurs commencent à subir dans les années 1930 l'exode rural des jeunes filles et recourent aux annonces.Rubrique du Chasseur Français• C'est dans les années 1930 que le magazine 'Le Chasseur Français' ouvre sa rubrique 'Mariages' • Elle connaît un tel succès que le magazine reste associé à cette image d'entremetteur des campagnes • Ce n'était pourtant pas sa ligne éditoriale de baseContexte des Années FollesC'est la folie de l'amour des Années Folles de l'entre-deux-guerres : on se rencontre, on danse, on s'aime, on fait des gosses, mais on fait aussi de mauvaises rencontres.
- Le déclin des annonces sur papier et la transition numériqueImpact de LandruLe procès retentissant de Landru horrifie le grand public en 1921. Son insolence et sa conviction que les petites annonces permettaient des disparitions rapides sans preuves alimentent la controverse.Fin de l'âge d'orCe n'est pas Landru mais la Seconde Guerre mondiale qui met fin à l'âge d'or des petites annonces matrimoniales. Après guerre, ces magazines ont en grande partie disparu.Persistance minoritaireLes petites annonces sur papier existent toujours aujourd'hui, mais sont désormais très minoritaires face aux applis de rencontres.Continuité des pratiquesIl y a une continuité dans les pratiques : on est juste passé de l'ère de la culture imprimée à celle du numérique. Ces sources anciennes sont très utiles pour la recherche historique et permettent de comprendre comment les gens concevaient le mariage et comment cette pensée a évolué.





