Époque contemporaine/Depuis quand on sourit sur les photos ?
Depuis quand on sourit sur les photos ?

Depuis quand on sourit sur les photos ?

Nota Bene13 min24 oct. 2022
13 chapitres
  • Introduction et annonce du projet Callisto(0'001'08)
    L'auteur accueille les spectateurs avec enthousiasme et annonce un grand projet à venir.
    Collaboration avec Calie depuis 2014, grande passionnée de puzzles, pour lancer une marque de puzzles appelée Callisto.
    • Trois premiers puzzles inspirés par des mythes et légendes • La naissance de Tahiti avec l'artiste Mouette • La légende chinoise de la fête des lanternes par Coliandre • Le mythe grec de Callisto par la dessinatrice Cy
    Invitation à soutenir le projet via KisKissBankBank et à envoyer une photo avec un sourire après réception des puzzles.
  • La question centrale : pourquoi sourire sur les photos ?(1'081'59)
    Aujourd'hui, sourire sur les photos est un réflexe naturel, notamment au moindre selfie de smartphone, et les gens demandent de dire 'cheese' ou 'ouistiti'.
    En regardant les vieilles photos du 19e siècle, les gens sourient très rarement et font parfois carrément la moue.
    La transformation du sourire dans les photos reste une question centrale : pourquoi les gens se sont-ils mis à sourire à un moment donné ?
    Malgré la simplicité apparente de la question, les recherches sur le sujet sont peu nombreuses et les historiens débattent encore sur cette énigme.
  • L'étude de Berkeley : mesurer le sourire sur un siècle(1'593'24)
    Une étude d'envergure réalisée dans les années 2010 par cinq chercheurs américains, essentiellement de l'université Berkeley en Californie, qui ont compté les élèves souriant dans les yearbooks.
    • Échantillon s'étendant de 1900 à 2000, soit un siècle complet • Près d'un millier d'albums analysés, soit 37 921 clichés très exactement • Corpus divisé entre hommes et femmes • Chaque photo numérisée, recadrée et analysée par logiciel pour compter et mesurer les sourires
    En un siècle, le sourire s'est considérablement multiplié sur les albums photo des étudiants, avec une année pivot en 1930. Les femmes sourient environ 20% plus que les hommes.
    Il s'agit d'une étude américaine portant sur des photos d'étudiants américains, ce qui limite la généralisation des résultats à d'autres régions et populations.
  • Première hypothèse : les contraintes techniques de la photographie(3'244'49)
    • La photographie a commencé en 1839 avec un processus délicat et en rapide évolution • Les premiers appareils nécessitaient une manipulation très précise selon des paramètres établis d'espace et de luminosité • Le développement se faisait rapidement via un procédé humide utilisant du collodion liquide • Le photographe devait transporter un mini-laboratoire en plus de son appareil
    Le sourire est instantané et fugitif, ce qui ne correspond pas à la photo d'atelier très préparée et posée, nécessitant de maintenir une expression pendant longtemps.
    Le sourire crispé-figé bloque le visage au bout de quelques secondes, et maintenir cette expression longtemps cause une tension faciale désagréable.
    • Certaines photographies du 19e siècle montrent bien des personnes souriant, donc c'était techniquement possible • Le marché de la pornographie de l'époque présente des sourires faussement naturels • La retouche photo était déjà couramment employée pour corriger les défauts dentaires
  • Deuxième hypothèse : l'hygiène dentaire comme frein(4'495'22)
    L'absence de sourire serait due à la mauvaise hygiène dentaire : quand on sourit, on montre ses dents, et les gens avec des dents abîmées préféreraient ne pas sourire.
    On n'est pas certain que les gens du 19e ou début 20e siècle se lavaient moins les dents. La mauvaise hygiène dentaire de cette époque reste une hypothèse crédible mais non totalement prouvable.
    La retouche photo était déjà couramment employée dans les ateliers de l'époque, et un problème de dent pouvait être effacé sans aucune difficulté.
    Cette hypothèse, bien que plausible, ne suffit pas à expliquer seule pourquoi les gens ont cessé de sourire et puis recommencé.
  • Troisième hypothèse : l'influence de la publicité et des médias(5'226'43)
    La multiplication des sourires dans les magazines publicitaires aurait influencé les photographes, professionnels et amateurs, qui reproduiraient des sourires par simple imitation des modèles dominants.
    Le sourire devient un motif, une façon de faire qui se démocratise et devient une norme sociale, bien qu'elle ne soit pas naturelle : avant, on ne souriait pas car on n'avait pas de raison.
    L'influence de la publicité et des affiches de cinéma coïncide avec l'année pivot 1930. Christina Kotchemidova pointe la marque Kodak et ses affiches à l'influence prononcée, bien que son implantation varie selon les continents.
    • Cette théorie n'est pas réellement vérifiable sans textes ou témoignages de l'époque • Il y a corrélation entre la publicité qui sourit et les gens qui sourient, mais pas de causalité prouvée • Les manuels de photographies Kodak de 1930 à 1960 n'indiquent pas la nécessité d'un sourire photographique
  • Redéfinition : qu'est-ce qu'un sourire photographique ?(6'438'09)
    Selon l'historien André Gunthert, le sourire photographique découle des conventions historiques du portrait, et les premiers portraits photos reprennent les codes de la peinture traditionnelle de la Renaissance.
    • Les portraits de la Renaissance incluaient la pose en studio avec des attributs et accessoires évoquant la profession ou le rang • La représentation était très ritualisée et bourrée de conventions • La plupart des peintures anciennes ne dessinaient pas de sourire, sauf exceptions comme la Joconde
    • Le 17e siècle hollandais contient des figures souriantes dans les scènes 'de genre', s'écartant des canons dominants • Ces scènes triviales montrent des gens ordinaires : paysans, cuisiniers, marieuses, buveurs et joueurs en train de sourire ou rire • Ces œuvres comportent une 'chouette collection de trognes' expressives
    Si la peinture traditionnelle intégrait de rares sourires, la photographie qui l'imite a naturellement fait pareil au début.
  • La domination de la retenue et les normes sociales du 19e siècle(8'099'15)
    Montrer publiquement qu'on est heureux ne paraissait pas évident : le rire et les pleurs étaient parfois considérés comme relevant de la nature animale, et en société, ça ne se faisait pas.
    La maîtrise de soi dans l'espace public a connu son âge d'or au 19e siècle, contrôlée par les élites bourgeoises avec une véritable hiérarchie des valeurs caractérisée par l'historienne Agnès Walch.
    Le 'moi' de l'espace public est une image qui doit raconter la réussite et la culture, et surtout pas l'animalité ou la nature de la personne.
    Sourire était considéré comme quelque chose d'immature et d'incontrôlable, incompatible avec la photographie d'époque qui était avant tout une question de représentation hyper calibrée et sérieuse.
  • Contrast entre portrait et reportage : la clé de la transformation(9'1510'20)
    • La photographie de portrait est une question de représentation hyper calibrée et sérieuse, sans sourire • Le reportage vidéo avec caméra argentique est une image d'enregistrement beaucoup plus brute, instantanée et spontanée
    La spontanéité du reportage vidéo est peut-être la clé pour comprendre comment le sourire s'est démocratisé dans les photographies.
    En 1914, Charles Lansiaux réalise un reportage montrant des Parisiens souriants et expressifs, tandis qu'à la même époque les portraits traditionnels restent très stéréotypés. Ce contraste est important et plutôt bizarre.
    Le large spectre des émotions est pensé autour de deux pôles : le sérieux contrôlé du portrait et l'expressivité spontanée du reportage, sans être complètement séparé.
  • L'innovation technologique : du procédé humide au développement à sec(10'2011'02)
    Le procédé humide à collodion liquide est remplacé par un procédé de développement à sec, libérant la photographie de son mini-labo hyper contraignant.
    • Les négatifs peuvent être transportés sans développement immédiat • Le développement des photos peut être remis à plus tard • Cette flexibilité favorise l'émergence d'une photographie amateur
    Les photos de voyage et de famille deviennent possibles, et l'album familial devient un nouveau support de présentation de soi, privilégiant la spontanéité.
    Dans l'espace privé, la maîtrise de soi n'a pas lieu d'être, et les photos privées montrent des interactions détendues, amicales, légères et conviviales, s'éloignant des standards rigides de la photo professionnelle.
  • Inversion des normes : quand les professionnels imitent les amateurs(11'0211'39)
    Les nouvelles aspirations remplacent peu à peu la norme du passé, et les photos de type amateur deviennent tellement nombreuses que la vapeur s'inverse.
    Les photographes professionnels découvrent la pratique amateur chez leurs amis et connaissances, ce qui développe une véritable esthétique de l'expressivité.
    Le sourire devient systématique, et le photographe ordonne : 'Say Cheese !', tu dois sourire, c'est comme ça ! La pratique devient une obligation plutôt qu'une expression naturelle.
    • L'esthétique de l'expressivité se développe dans la caricature, la presse et le cinéma • Ces formes médiatiques se répandent dans tout l'espace public • Le moment exact de cette bascule reste difficile à dater précisément
  • La bascule complete : résistance et acceptation du sourire obligatoire(11'3912'03)
    En 1933, un article anonyme intitulé 'Ne souriez pas s'il vous plaît' critique le changement en cours, notant que les portraits photographiques donnent une impression d'incohérence et de hâte.
    L'article dénonce 'cet éternel sourire, cette exposition de dents à laquelle le film nous a habitués' comme en flagrante contradiction avec les visages des vieilles peintures.
    Apparemment, le changement vient d'avoir lieu au moment où l'article est écrit, et il y a déjà des gens qui protestent contre cette nouvelle norme.
    Aujourd'hui, le sourire photo est une évidence, et les spectateurs comprennent mieux pourquoi cette transformation s'est produite au cours du 20e siècle.
  • Conclusion et réflexion historiographique(12'0313'04)
    Quelques informations manquent, mais c'est aussi ça l'histoire : un éternel texte à trou où on ne possède que quelques éléments pour comprendre le passé.
    Les images et photographies constituent la source principale pour reconstruire cette histoire, car les textes et témoignages directs de l'époque restent silencieux sur cette transformation.
    Les historiens du futur pourront s'appuyer sur les milliers de photos prises aujourd'hui pour comprendre notre époque et nos façons de nous représenter.
    Invitation à prendre des photos, à sourire et à profiter du présent, en privilégiant sa bonne nature. Remerciements aux collaborateurs et appel à s'abonner à la chaîne.