
L'Indochine : de la conquête à la colonisation française (1847-1939) - Partie 1
Cet épisode a été réalisé avec le concours de l'ECPAD.
10 chapitres
- Introduction et géographie de la péninsule indochinoisePourquoi ce sujetL'Indochine est un conflit récent impliquant la France et la colonisation, une question polémique. Malgré ces caractéristiques, c'est une guerre méconnue comparée à la Guerre d'Algérie, d'où l'intérêt de trois épisodes pour couvrir ses origines, la guerre elle-même et ses conséquences.Caractéristiques géographiques• Large bande de terre occupée par de nombreux pays • 95% de montagnes couvertes de jungles • Fleuves importants la parcourant et la connectant aux grandes puissances voisinesPeuples principaux• Birmans à l'ouest avec le royaume d'Ava • Siamois avec le puissant royaume de Siam (actuelle Thaïlande) • Khmers avec le petit royaume du Cambodge • Vietnamiens avec le royaume du Đại NamPosition stratégiqueZone carrefour commercial entre l'Inde et la Chine, avec des influences culturelles diversifiées et des pays considérés comme marches pour les grandes puissances voisines.
- Structures politiques et influences chinoises au 19e siècleInfluence de la ChineL'impérialisme chinois est centré sur l'Empereur et Pékin, rayonnant depuis des siècles sur tous les pays alentours. Le Đại Nam paie tribut à la Chine, considérée comme la super-puissance régionale.Division vietnamienne• Tonkin et Annam : provinces nordiques sinisées, considérées comme civilisées • Cochinchine : province sudique perçue comme terre inculte et barbareDynastie des NguyễnMontée au pouvoir en 1802, s'installant à Huê comme capitale centrale. Leurs ancêtres du 17e au 18e siècle ont conquis la Cochinchine, anciennement cambodgienne. Après une guerre civile, les princes du Sud se sont emparés du pouvoir avec l'aide d'ingénieurs et officiers français sous Louis XVI.Présence occidentale naissanteDepuis le 17e siècle, missionnaires catholiques et marchands occidentaux se font remarquer dans la région. Les ingénieurs français fortifient Huê avec une citadelle façon Vauban.
- Expansion britannique et premières tentatives françaises (1842-1847)Poussée britannique• Consolidation des positions indiennes en attaquant la Birmanie • Première Guerre de l'opium contre la Chine • Traité de Nankin en 1842 et traité de Wangxia en 1843 ouvrant l'Inde et la Chine au commerce • Obtention de l'île de Hong KongAmbitions françaisesLa France souhaite les mêmes avantages que les Britanniques et rêve d'une présence renforcée en Asie avec sa propre concession. L'ambassadeur Théodose de Lagrené est envoyé en Chine dès 1843 pour réclamer une concession.Diplomatie et accordsLa France obtient le traité de Huangpu en 1844 garantissant la non-persécution des missionnaires catholiques. Cependant, la Chine et les puissances voisines refusent de céder de nouveaux territoires après l'agression anglaise.Première action militaireEn 1847, face aux massacres de chrétiens au Viêtnam et en Corée, la France dénonce une rupture du traité de Huangpu. Une petite escadre de deux navires bombarde les forts de Đà Nẵng le 15 avril 1847, mais l'action s'arrête net avec la Révolution de Février 1848.
- Reprise coloniale et changement de stratégie (1852-1860)Nouveau contexte politiqueLouis-Napoléon Bonaparte renverse la Seconde République en 1852 pour fonder le Second Empire. Les intérêts coloniaux reprennent : officiers de Marine, armateurs bordelais et marseillais, industriels lyonnais cherchant la soie chinoise, et l'Église désirant l'évangélisation.Alliance avec la Grande-BretagneEn 1856, la France s'engage aux côtés des Britanniques dans la Seconde Guerre de l'Opium contre la Chine. Cette pause avait permis aux Français de réfléchir : mieux vaut éviter Huê et chercher du côté sud du pays, en Cochinchine.Intérêts économiques en Cochinchine• Port de Sài Gòn idéalement placé sur le delta du Mékong • Énorme production de riz échangeable contre les soies chinoises • Fleuve Mékong remontant au nord vers la Chine du sud, potentiel d'autoroute fluviale • Cochinchine déconsidérée par la Chine, donc moins de risque de réactionObstacles diplomatiquesLe roi cambodgien Ang Duong se montre enthousiaste pour l'idée française, mais il est tributaire du royaume de Siam. Le roi Rama IV refuse catégoriquement, déclarant que la voie du Mékong est close et que le Siam ne tolère pas les Français. Les complexités politiques conduisent à abandonner le projet du sud.
- Campagne du Nord et traité de Saigon (1859-1862)Casus belli du NordL'empereur vietnamien Tự Đức fait exécuter des missionnaires chrétiens, dont des Espagnols venus des Philippines. Cette erreur fatale déclenche une 'Sainte Alliance', une mini croisade de 1859.Tentative sur HuêUn corps d'infanterie de Marine française obtient le soutien des chasseurs Tagals (Espagnols et Philippins). Tous débarquent au port Đà Nẵng puis marchent sur Huê, mais la capitale, trop bien fortifiée par les ingénieurs français, reste imprenable.Repiement vers le sudEn 1860, la Seconde Guerre de l'Opium se termine avec la victoire franco-britannique. Les deux puissances se partagent le gâteau indochinois : l'Ouest pour les Britanniques, l'Est pour les Français. Sài Gòn tombe très facilement.Consolidation françaiseDevant le fait accompli, l'empereur reconnaît le port franc de Sài Gòn géré par des étrangers. Le traité de Saigon de 1862 cède une partie de la Cochinchine à la France. Sài Gòn devient l'escale la plus convoitée en mer de Chine avec une ligne de bateaux à vapeur Marseille-Sài Gòn en 34 jours.
- Expansion vers le Tonkin et création de l'Union IndochinoiseDécouvertes exploratrices• L'exploration du Mékong à partir de 1866 révèle qu'on ne peut pas naviguer dessus • Les explorateurs Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier découvrent Angkor et les temples khmers du Cambodge • Découverte du Fleuve Rouge au Tonkin avec la grande ville fluviale de Hà Nội et le port de Hải PhòngStratégie expansionnisteLe Fleuve Rouge permet d'accéder directement à la province chinoise du Yunnan. En 1870, l'idée d'ajouter Hà Nội à Sài Gòn est dans tous les esprits. Bien que la IIIe République fait de belles promesses pour freiner la colonisation, les intérêts financiers à Sài Gòn sont déjà engagés.Unification administrativeEn 1887, le gouverneur-général Jean-Louis de Lanessan efface la diversité des colonies, protectorats et principautés. Un système commun, l'Union Indochinoise, est créé sous une direction unique depuis Hà Nội au Tonkin, où le gouverneur-général concentre toujours plus de pouvoirs.Expansion progressive• 1867 : Cochinchine devient colonie française gérée par un amiral-gouverneur • Cambodge, Annam, Tonkin et principautés laotiennes deviennent protectorats avec des résidents-supérieurs dictant indirectement • 1898 : Guangzhouwan pris comme territoire à bail pour 99 ans
- Résistance vietnamienne et contrôle français (1885-1911)Appel au RoiDès 1885, lorsque Huê tombe aux mains des Français, le régent impérial Tôn Thất Thuyết emmène le jeune empereur Ham Nghi dans les montagnes du nord à la frontière sino-tonkinoise. Ils lancent l'Appel au Roi, un ordre de révolte général avec la Chine dans le dos et des alliés puissants.Alliés des rebelles• Seigneurs thaïs de la Rivière Noire • Rebelles Pavillons Noirs chinois • Négociants cantonnais fournissant de l'armement moderne • Position au Nord bloquant l'accès à la Chine et razziant les plaines du Fleuve RougeStratégie françaiseLe commandant Pennequin comprend en 1888 que qui tient la montagne tient les plaines. Il joue sur les divisions : le jeune empereur Ham Nghi est désavoué et remplacé par Đồng Khánh. Pennequin s'allie les maîtres des douze principautés thaïs, isole et repousse les Pavillons Noirs, puis arme les villages de la Haute-Région avec des montagnards de mille ethnies.Fin de la résistance• 1888 : Ham Nghi capturé et exilé à Alger • Mandarins collaborant avec les Français pourchassent eux-mêmes les rebelles à la tête de milices vietnamiennes • 1911 : Mort de Hoàng Hoa Thám, dernier grand chef rebelle, marquant la fin de la résistance des Mandarins
- Structure et inégalités de la colonisationCadre administratifL'Union Indochinoise est surnommée la perle de l'empire, colonie d'exploitation la plus rentable de son époque. Cependant, le système colonial repose sur une archi faible administration : seulement 42 000 Européens sur 21 millions d'habitants, soit 1 seul colon pour 544 colonisés. La stratégie est de diviser pour mieux régner.Rôles et divisions• Paysans : travaillent les terres • Chinois : commercent • Mandarins : gèrent les affaires courantes • Français : gouvernent et encadrent une armée de tirailleurs vietnamiensDémographie et migrationsBoom démographique : population passe de 16 à 21 millions entre 1906 et 1931. Les Vietnamiens, avec 15 millions d'individus, en profitent le plus. Une infra-colonisation vietnamienne s'opère, relégant Khmers, Laotiens et minorités ethniques. Les Viets migrent dans tout le territoire, prenant des emplois de cadres intermédiaires et surtout de coolies dans les mines et plantations.Inégalités persistantes• Territoire immense : 736 000 km² contre 550 000 pour la France • 95% de montagnes quasiment vides • Infrastructure favorisant les zones rentables au détriment du Laos et Cambodge • Discriminations salariales : cadres formés localement touchent 4 fois moins que leurs collègues venus de France
- Économie de l'exploitation et crise de 1931Modèle d'exploitationL'Indochine est une colonie d'exploitation visant le profit, pas la dépense. Paris rogne les budgets, les emprunts sont insuffisants. Ce sont les indigènes qui payent le prix de leur développement. Seules les zones rentables reçoivent infrastructure, routes et chemin de fer.Monopoles et ressources• Alcool et opium : deux mamelles de l'Indochine, financent les coûts administratifs • Étain du Laos • Charbon et métaux non ferreux de l'Annam et du Tonkin • Production agricole : riz, hévéas, café, thé, coton, mûriers, sucre, coprah, poivre, cannelle, indigo • Régie de l'Opium continue jusqu'en 1954, finançant parfois 2/3 du budgetDéséquilibres économiquesLa crise de 1931 touche un pays à 95% paysan. Malgré une production énorme, l'exportation vers la France, le Japon et la Chine couplée à une croissance démographique rapide crée une absurdité : on produit tout ce qu'il faut mais on souffre de la faim. Le remembrement des terres en immenses propriétés plonge la paysannerie dans la misère.Beneficiaires et inégalités• Armateurs bordelais, marseillais et havrais • Soyeux lyonnais • Sidérurgistes français • Classe franco-indochinoise intermédiaire mêlant Français, Chinois et Vietnamiens • Aucun bénéfice pour le Français moyen, centralisation des profits
- Mouvements de résistance et radicalisation intellectuelleAlternatives spirituelles• Faux messies prétendant chasser les Occidentaux, comme lors de la révolte méo chez les H'mong • Sociétés secrètes chinoises • Sectes politico-religieuses éphémères • Bouddhisme réformé et caodaïstesRévoltes régionalesLes groupes ethniques des Hauts Plateaux entrent fréquemment en révolte. Les troupes coloniales, Légion, police et miliciens annamites et tonkinois sont sans cesse mobilisés pour combattre. La Sûreté coloniale fait tourner les bagnes de Poulo-Condore et Lao Cai à plein régime.Blocage systémiqueLes administrateurs proposent des réformes, mais trop tardives et inefficaces. Le Front Populaire lance une grande enquête sans succès. La situation reste bloquée. La journaliste Andrée Viollis écrit en 1935 dans Indochine SOS que la rapacité de certains a compromis tout dialogue.Radicalisation jeunesseLa jeunesse instruite du pays, formée aux idées occidentales mais frustrée par les discriminations, se tourne vers des partis de plus en plus radicaux au début des années 1930. On commence à parler d'une révolution imminente, qui sera le sujet du prochain épisode.





