Époque contemporaine/Marc Bloch : l’historien qui combattait les nazis
Marc Bloch : l’historien qui combattait les nazis

Marc Bloch : l’historien qui combattait les nazis

Nota Bene26 min15 juin 2026
Marc Bloch, résistant, cofondateur des Annales, auteur du célèbre 'Apologie pour l'Histoire', a révolutionné la discipline en lui donnant une approche plus globale, plus humaine, loin des simples dates et des faits bruts.
9 chapitres
  • Introduction et contexte du Panthéon(0'00 → 1'45)
    Depuis 12 ans, Nota Bene transmet sa passion pour l'Histoire en tissant des liens avec des historiens, des musées et des institutions. L'Histoire n'est pas juste une suite d'événements passés, mais un outil essentiel pour comprendre le présent.
    Marc Bloch a révolutionné la discipline historique au XXe siècle en lui donnant une approche plus globale et humaine, loin des simples dates et des faits bruts.
    En juin 2026, Marc Bloch entre au Panthéon, reconnaissant son rôle de résistant et d'historien majeur. Il rejoindra des figures comme Mirabeau, Voltaire, Jean Moulin et Simone Veil.
    Comment cet historien, père de famille et professeur, est-il devenu une figure du danger aux yeux de l'occupant nazi ? Comment la science historique peut-elle devenir un acte de révolte ?
  • Origines familiales et formation intellectuelle(1'45 → 3'19)
    Marc Bloch naît à Lyon le 6 juillet 1886 dans une famille juive alsacienne. Sa famille fait partie des 'optants', Alsaciens qui ont choisi de rester Français après la défaite de 1870-1871.
    Son père Gustave Bloch, professeur d'histoire ancienne à Lyon et la Sorbonne, lui transmet l'exigence de rigueur intellectuelle et le goût pour l'enseignement. Il grandit dans un milieu républicain, dreyfusard et proche des cercles socialistes.
    • Entre à l'École Normale Supérieure en 1904 • Obtient l'agrégation d'histoire et de géographie en 1908 • Séjourne à Berlin et Leipzig pour découvrir nouvelles approches historiques • Devient pensionnaire à la Fondation Thiers de 1909 à 1912 • S'intéresse à la sociologie d'Émile Durkheim et à la psychologie collective
    Contrairement à son père, Bloch se passionne pour le Moyen Âge, une époque alors moins explorée dans les milieux universitaires. Il commence à enseigner en lycée à Montpellier en 1913.
  • La Première Guerre mondiale et ses leçons(3'19 → 5'46)
    Bloch est mobilisé en 1914 comme sergent d'infanterie. Patriote et fonctionnaire, il considère la défense de la France républicaine face au militarisme du IIe Reich comme une nécessité et un devoir.
    Blessé et malade mais toujours volontaire, il retourne au front et gravit les échelons. Il termine la guerre comme capitaine dans le service des essences, décoré de la Croix de Guerre avec quatre citations et la Légion d'Honneur.
    • Rédige ses souvenirs de guerre immédiatement après sa blessure • Explore la réflexion sur la mémoire et l'oubli • Laisse des légendes évocatrices sur les photographies de guerre • Publie en 1921 'Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre'
    Pour Bloch, la guerre n'est pas qu'une expérience militaire mais aussi un terrain d'observation anthropologique. Il y observe les croyances collectives et les réflexes sociaux face au danger, mélangeant le terrain et les archives, la mémoire et la critique des sources.
  • Strasbourg et la révolution historiographique(5'46 → 8'28)
    Après la guerre, Bloch rejoint l'université de Strasbourg redevenue française. C'est plus qu'un poste académique : c'est un symbole de reconstruction d'une institution républicaine d'excellence après 48 ans d'annexion allemande.
    Le gouvernement français envoie une génération exceptionnelle de professeurs à Strasbourg. Aux côtés de Bloch : Lucien Febvre en histoire moderne, André Piganiol en histoire romaine, Maurice Halbwachs en sociologie, et des géographes et économistes.
    En 1920, Bloch soutient sa thèse 'Rois et serfs, un chapitre d'histoire capétienne' sur l'affranchissement des serfs en Île-de-France. À une époque où l'histoire politique dominait, il s'intéresse déjà à des thématiques sociales et économiques.
    En 1929, Bloch et Febvre fondent la revue 'Annales d'histoire économique et sociale'. Ils visent à sortir l'histoire de ses vieux schémas en intégrant l'économie, la sociologie, la géographie et la démographie pour comprendre les sociétés en profondeur.
  • L'effrondrement de 1940 et L'Étrange Défaite(8'28 → 9'12)
    Malgré ses 53 ans en 1939, une polyarthrite invalidante et une famille nombreuse, Bloch se réengage pour redevenir militaire. Il se déclare 'le plus vieux capitaine de l'armée française' et est affecté au Service des essences des armées.
    Voyant de très près l'effondrement militaire et moral de la Troisième République en 1940, Bloch écrit de juillet à septembre 1940 'L'Étrange Défaite. Témoignage de 1940', un manuscrit qui deviendra très célèbre.
    • La défaite n'est pas seulement militaire, elle est intellectuelle, morale et politique • Il accuse les chefs d'armée figés dans leurs certitudes, incapables de comprendre la guerre moderne • Il s'en prend à une partie de la bourgeoisie française qui préfère voir Hitler l'emporter • Il identifie l'alliance tacite entre la réaction et la lâcheté qui précipita le pays dans l'abîme
    L'Étrange Défaite est un acte de résistance en soi. Ce n'est pas un livre écrit pour les honneurs mais un cri de lucidité lancé en pleine tempête. Pour Bloch, comprendre, c'est déjà combattre.
  • Persécution, clandestinité et résistance(9'12 → 12'03)
    Avec l'arrivée du gouvernement de Vichy, Bloch est exclu de la fonction publique en vertu des lois antisémites de 1940. Refusant de se séparer de sa famille, il reste en France malgré les refus des autorités américaines de l'accueillir.
    Son appartement parisien est réquisitionné et sa bibliothèque expédiée en Allemagne. Jérôme Carcopino le fait temporairement réintégrer à la faculté de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, puis il est transféré à Montpellier en 1941.
    • Continue de publier anonymement dans la revue les Annales sous le pseudonyme Marc Fougère • Entre 1941 et 1943, rédige 'Apologie pour l'Histoire ou Métier d'historien' dans des conditions matérielles très difficiles • Cet ouvrage testament expose sa vision du travail d'historien avec rigueur critique et refus de l'histoire fataliste • Publié en 1949 après sa mort, devient un ouvrage clé pour les historiens
    Lorsque les Allemands envahissent la zone libre en novembre 1942, Bloch bascule dans la clandestinité. En 1943, il rejoint la Résistance à Lyon au sein des Franc-Tireurs puis des Mouvements Unis de la Résistance, devenant responsable régional en Rhône-Alpes.
  • Martyrdom et héritage historiographique(12'03 → 15'09)
    Le 8 mars 1944, Bloch est arrêté à Lyon par la Gestapo après une réunion de Résistance. Torturé à Montluc par les hommes de Klaus Barbie, il ne livre aucun de ses camarades. Le 16 juin 1944, il est fusillé avec 27 autres résistants à Saint-Didier-de-Formans, à quelques jours de la libération de Lyon. Il avait 58 ans.
    Marc Bloch reste dans l'Histoire comme l'un des rares intellectuels de son époque à être mort les armes à la main. Il reste fidèle jusqu'au bout à son double engagement : celui de l'intellectuel et celui du citoyen.
    • Les Rois Thaumaturges (1924) : histoire des mentalités et du pouvoir symbolique royal • La Société Féodale (1939-1940) : enquête sur les liens sociaux médiévaux avec approche interdisciplinaire • Apologie pour l'Histoire (1949) : réflexion sur le sens et l'utilité de l'histoire, manuel pour historiens en formation
    Après les années 1970-80, avec les débats sur Vichy, l'œuvre de Bloch connaît un renouveau. À partir des années 1990, son héritage est pleinement réhabilité. Il devient le 'saint patron' des historiens, symbole du savant rigoureux et du résistant engagé.
  • La révolution des Annales et transformation de la discipline(15'09 → 22'10)
    Marc Bloch et Lucien Febvre créent les Annales pour sortir l'histoire de ses vieux schémas. Ils en ont assez d'une discipline réduite aux batailles, aux rois et aux diplomates. Leur objectif est de comprendre les sociétés en profondeur en étudiant les structures économiques et les mentalités collectives.
    • Ouvrir l'histoire aux autres sciences sociales : sociologie, économie, géographie, anthropologie • L'historien ne peut plus se contenter des chroniques et des parchemins • Analyser cartes, monnaies, statistiques, objets et paysages • Éclairer le fonctionnement concret d'une société
    Les Annales s'adressaient aussi aux élites économiques et politiques, convaincus qu'une histoire sociale et économique pouvait aider à comprendre les crises. Dès les années 1930, la revue traite des sujets d'actualité avec la méthode historienne : crise de 1929, montée du nazisme, URSS stalinienne.
    Bloch et Febvre cherchent à expliquer les phénomènes sociaux et à mettre au jour les structures invisibles qui conditionnent les événements. L'historien doit regarder le monde dans lequel il vit pour mieux comprendre le passé, restant attentif aux réalités sociales et économiques de son époque.
  • Continuité intellectuelle et influence institutionnelle(22'10 → 26'06)
    Malgré la guerre et la censure allemande, la revue survit sous le titre 'Mélanges d'histoire sociale'. Après la mort de Bloch, Febvre puis Braudel assurent la continuité. Les Annales deviennent au fil des décennies la revue d'histoire la plus influente au monde.
    • Après la guerre, Lucien Febvre obtient la création de la Sixième Section de l'EPHE, dédiée à l'interdisciplinarité • Cette section devient le foyer des Annales imposant peu à peu leur programme scientifique • Dans les années 1970, la Sixième Section devient l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) • Les Annales sont toujours hébergées à l'EHESS, propriété de l'école, personnel financé par l'institution
    Marc Bloch n'est pas d'abord mis au premier plan après sa mort, son héritage irrigue peu à peu les institutions. Même s'il n'a pas connu l'EHESS de son vivant, le lien reste très fort, dépassant la simple tradition pour devenir une continuité intellectuelle revendiquée.
    En juin 2026, Marc Bloch entre au Panthéon pour son œuvre historique et son engagement dans la Résistance. Il est la double figure du rénovateur de la discipline et du héros civique, mélangeant pensée du temps long et engagement pour le présent.