
Le désastre de la 1ère exécution sur une chaise électrique
8 capitulos
- La quête d'une mort civiliséeContexte historiqueAu 19e siècle, la société américaine cherche à remplacer les anciens modes d'exécution jugés barbares et cruels. La pendaison publique, héritée de l'Angleterre, est progressivement remise en question par la presse.Réformes initiales• Années 1830 : fin des exécutions publiques sur les places • Les mises à mort deviennent semi-privées, organisées par les shérifs locaux dans les prisons • Objectif : éviter les foules en délire qui assistent au spectacle macabreProblèmes de la pendaison• La corde est parfois trop courte ou trop longue • Les bourreaux s'y prennent mal et les condamnés agonisent dans d'atroces souffrances • Spectaculaires mares de sang lors des exécutions ratéesSolution envisagéeUne commission d'État dans les années 1880 étudie plus de 30 façons différentes d'exécuter un être humain. La guillotine française reçoit les meilleurs avis, mais son association à la Révolution française et la Terreur la rend inacceptable pour la justice américaine.
- L'idée du dentiste et l'intervention d'EdisonGenèse de l'inventionEn 1881, le dentiste et ingénieur Alfred P. Southwick de Buffalo entend parler d'un homme électrocuté par un générateur électrique qui serait mort sur le coup. Il envisage l'électricité comme alternative à la pendaison.L'électricité du moment• L'électricité est associée au futur, à la lumière, à la splendeur et à la magie • C'est le début du règne de deux sources d'énergie : le pétrole et l'électricité • La population reste réticente, associant l'électricité à la foudre et aux incendiesPosition d'Edison• Edison refuse catégoriquement d'utiliser ses compétences pour ôter la vie • Il s'oppose frontalement à la peine de mort • Il refuse que son courant continu soit associé à la mortRevirement stratégiqueEdison finit par accepter, mais impose une condition : utiliser le courant alternatif de son rival Westinghouse. Il voit l'occasion de discréditer ce courant et crée même un nouveau verbe : se faire "Westinghouser" pour dire électrocuter.
- La guerre des courantsContexte industrielEdison et son rival George Westinghouse se battent pour le monopole de la distribution d'électricité aux États-Unis. Il faut persuader chaque grande ville américaine d'adopter l'un ou l'autre courant.Différences techniques• Courant continu (DC) : l'énergie circule dans un sens avec voltage unique, comme l'eau dans un tuyau • Courant alternatif (AC) : permet via un transformateur de produire et transporter l'électricité à distance, puis de diminuer le voltage • Le courant continu exige une production et consommation au même endroit et voltage, et utilise du cuivre très coûteuxEnjeux majeursAu-delà de la science, il s'agit de gros business. Celui qui aura la meilleure réputation et les meilleurs contrats verra son courant devenir la norme nationale.Tactique d'EdisonEdison organise des tournées dans tout le pays pour démontrer la dangerosité du courant alternatif en électrocutant des animaux sur la place publique, tentant de faire peur aux populations.
- La construction de la chaise électriqueÉquipe d'invention• Alfred P. Southwick : médecin curieux à l'origine de l'idée • Thomas Edison : puissant industriel qui commande le projet • Harold Pitney Brown : ingénieur électricien qui devient le réel inventeur de la chaise électriqueIntentions communesLes trois hommes partagent un but commun : bâtir le progrès. L'électricité promet un nouveau monde de villes sans ténèbres, de profit sans concurrence, et de mort sans souffrance.Design et préparation• Liens pour attacher le condamné à la chaise • Masque cachant les yeux du condamné • Électrodes placées sur le crâne et à la base de la colonne vertébrale • Petites éponges imbibées d'eau salée, liquide très conducteur, placées entre la peau et les électrodesCalculs théoriquesUne décharge de 1 000 volts doit provoquer une perte de conscience puis un arrêt cardiaque rapide, aboutissant à une mort sobre et silencieuse. La chaise a été testée sur un cheval la veille, qui s'est effondré.
- William Kemmler : le premier condamnéContexte judiciaireJoseph Chapleau, initialement sélectionné comme premier condamné, bénéficie d'une commutation de peine 4 jours avant son exécution. La chaise doit être transférée à la prison d'Auburn, à 300 km de distance.Profil de Kemmler• Fils d'un couple de bouchers morts prématurément par l'alcool • Alcoolique notoire, illettré, sans le sou et sans instruction • A tué sa femme Mathilda "Tillie" Ziegler à coup de hache lors d'une beuverie extrêmeEnjeu politiqueGeorge Westinghouse, rival d'Edison, entend parler de l'attaque sournoise et finance les avocats de Kemmler pour faire appel. Il lance également une alerte médiatique : courant continu ou alternatif, la mort par électrocution sera forcément violente et cruelle.Préparation du condamnéRéveillé une heure plus tôt, Kemmler se rase les cheveux, met sa cravate et son plus beau costume, puis prend un solide petit déjeuner. À 6h38, il entre calmement dans la pièce d'exécution.
- Le désastre de l'exécutionPréparation de la salle• 17 personnes encadrent le condamné : témoins, médecins chargés d'observer et de constater le décès • Erwin Davis, le premier "Électricien d'État", est présent • Kemmler déclare : "Messieurs, je vous souhaite à tous bonne chance, je vais dans un bel endroit, et je suis prêt à partir!"Premier choc échoué• Décharge de 1 000 volts initialement prévue • William convulse violemment pendant près de 17 secondes • Il respire toujours après l'arrêt du courant, l'effet recherché n'a pas eu lieuDeuxième décharge catastrophique• Les médecins affolés ordonnent une nouvelle décharge immédiatement • Le générateur a besoin de temps pour se recharger, William agonise pendant de très longues minutes • Montée directe à 2 000 volts lors de la seconde déchargeConséquences horribles• Les vaisseaux sanguins éclatent sous le choc • Les parties du corps où sont collées les électrodes dégagent de la fumée • Une odeur immonde envahit toute la pièce • Les journalistes présents la qualifient d'expérience sale, répugnante, douloureuse et cruelle
- Retombées et héritage de l'électrocutionRéactions immédiates• Le New York Times titre : "Pire que la pendaison!" • George Westinghouse déclare que le bourreau aurait mieux fait d'utiliser une hache • L'ère pré-guillotine semble préférable à cette exécutionDéfaite d'Edison• Edison perd sa "guerre des courants" : c'est le courant alternatif qui finit par être adopté dans tous les États-Unis • Le verbe "Westinghouser" ne s'impose jamais dans l'usage populaire • Les distinctions scientifico-industrielles entre alternatif et continu ne convainquent pas les gensNormalisation inattendueBizarrement, le scandale finit par retomber. La chaise électrique est améliorée et finit par être adoptée comme principal mode d'exécution aux États-Unis, malgré l'échec cuisrant de 1890.Statistiques d'utilisation• 4 441 personnes exécutées par électrocution au total • Immense majorité d'hommes adultes, contre 27 femmes et 57 mineurs • New York : 963 électrocutés entre 1890 et 1963
- Évolution du débat sur la peine de mortAbandon progressifLa chaise électrique est progressivement abandonnée à la fin du 20e siècle au profit d'alternatives comme l'injection létale. Le Nebraska reste le seul État pratiquant encore la chaise électrique sans autre choix.Tendance mondiale positive• Sur 197 pays, 145 sont abolitionnistes • La peine de mort n'existe plus dans de nombreux endroits du monde • Les pays abolitionnistes ne sont pas forcément les plus peuplésPratiques persistantes• Pays en Asie et Afrique pratiquent encore la peine de mort • Méthodes utilisées : décapitation, pendaison, étranglement, lapidation • Le débat sur la "mort décente" reste d'actualitéRéflexion finaleLe progrès présenté comme une solution s'est avéré être un retour à des méthodes bien plus barbares que celles étudiées par la commission originelle. L'enfer est pavé de bonnes intentions.





