L’Histoire est-elle manipulée par les médias ?

L’Histoire est-elle manipulée par les médias ?

Nota Bene28 min21 nov 2019
L'Histoire et les médias : une relation complexe entre propagande, manipulation et vulgarisation scientifique
11 capitulos
  • La propagande historique à travers les régimes autoritaires(0'003'00)
    L'histoire a souvent été utilisée comme instrument de propagande, présentant une vision biaisée du passé pour diffuser un discours politique.
    • Les nazis glorifiaient une Allemagne ancienne des Germains pour critiquer la démocratie de Weimar • Les fascistes italiens rêvaient d'incarner les nouvelles légions romaines • La France de Vichy célébrait les Gaulois et Vercingétorix pour idéaliser les racines rurales • L'URSS effaçait de la mémoire les opposants à Staline en grattant littéralement les photos
    Aujourd'hui, la Russie déforme l'histoire de la Seconde Guerre mondiale pour justifier son intervention en Ukraine, affirmant que les Ukrainiens auraient collaboré avec les nazis.
    Les régimes autoritaires utilisent les médias d'État, les manifestations relayées par la presse locale, et les mouvements comme les « régiments immortels » pour mobiliser la population derrière le pouvoir.
  • La manipulation médiatique en démocratie : compétition et buzz(3'006'00)
    En France, les médias sont soumis à une concurrence extrême. Pour se distinguer, ils poussent le curseur plus loin, induisant des effets pervers.
    • Des personnes développent des thèses farfelues pour des raisons politiques ou par quête de notoriété • Les médias reprennent ces thèses par ignorance ou en connaissance de cause pour faire du buzz • L'indignation générée soulève du trafic internet et vend du papier • Les historiens qui répondent génèrent à leur tour des clics et des revenus publicitaires
    Celui qui sème la polémique n'étant généralement pas historien de formation, il se positionne comme rebelle face à l'université qui tenterait de le faire taire, une posture qui fonctionne auprès du public.
    Les historiens face à ces polémiques sont dans l'impasse : réagir prolonge la visibilité de la fausse information, ne rien faire laisse les faussaires occuper le devant de la scène.
  • Les obstacles scientifiques et temporels de la vulgarisation historique(6'008'20)
    Certaines questions historiques se heurtent à des problèmes de définition. Par exemple, comment définir les Gaulois quand cet ensemble de peuples n'a laissé aucune trace écrite et n'a été décrit que par des observateurs extérieurs comme Jules César.
    Les médias manquent de temps pour expliquer les complexités du passé. Les interviews rapides d'historiens sur les chaînes d'information continue ne suffisent pas face à la puissance des relais médiatiques de personnalités publiques.
    L'expression « nos ancêtres les Gaulois » prononcée par un politicien n'est pas un propos d'historien mais un slogan servant à exclure une partie de la population française ou à construire un « nous » factice.
    De plus en plus d'historiennes et d'historiens descendent dans l'arène médiatique pour tenter d'expliquer les complexités du passé et ses usages, voyant les polémiques comme une opportunité de diffuser le savoir.
  • L'équilibre faux des talk-shows et la crédibilité scientifique(8'2010'15)
    Dans un monde médiatique où le talk-show est devenu la règle, il est courant de mettre sur un même plan plusieurs points de vue, quand bien même l'un d'eux serait faux, pour assurer le spectacle plutôt qu'un discours pédagogique.
    Ceux qui critiquent les historiens les dépeignent comme des gens seulement motivés par leur idéologie, ce qui implique que tout le monde est parti pris et donc que tout le monde est légitime pour parler d'histoire dans les médias.
    Un problème similaire existe avec la science sur le climat, où des climatosceptiques sont régulièrement invités sur les plateaux alors qu'un consensus existe au sein de la communauté scientifique.
    Le travail de sélection devrait être fait en amont par les journalistes et les créateurs de contenu, qui doivent comprendre que l'histoire est une science exigeant de sérieuses connaissances et un esprit critique.
  • L'usage politique de l'histoire par les gouvernements et politiciens(10'1514'23)
    Pour les hommes et femmes politiques, les événements et sociétés anciennes ne sont pas des phénomènes complexes à analyser mais un moyen de mobiliser un électorat contre les adversaires.
    • La célébration d'un âge d'or ancien permet d'affirmer qu'il y a aujourd'hui un déclin dont le politicien serait le remède • Les leaders célèbrent des grands personnages dont ils affirment être les héritiers : De Gaulle, Jaurès, Robespierre, ou Jeanne d'Arc
    En France, Charles Martel et la bataille de Poitiers de 732 sont depuis quelques années récupérés par une partie de l'extrême droite dans le contexte de la montée de l'islamophobie.
    Les commémorations sont couvertes par les médias, relayées en direct sur les chaînes infos et les réseaux sociaux, comme celle du 10 mai célébrant l'abolition de la traite et l'esclavage, qui génère régulièrement des polémiques.
  • Le cas Pétré-Grenouilleau et la loi Taubira : polarisation des historiens(14'2317'26)
    En 2004, Olivier Pétré-Grenouilleau publie un essai « Les traites négrières » chez Gallimard. Une interview du 12 juin 2005 dans Le Journal du Dimanche met le feu aux poudres quand il critique la loi Taubira en confondant crime contre l'humanité et génocide.
    • La loi Taubira de 2001 reconnaît la traite et l'esclavage comme crimes contre l'humanité • L'article 4 de la loi de février 2005 souhaite intégrer aux programmes scolaires « le rôle positif de la colonisation » • Des députés proches de la droite radicale cherchent à « répondre » à la loi Taubira
    Deux camps se forment chez les historiens : Liberté pour l'histoire autour de Pierre Nora, critique sur les confusions historiques de la loi Taubira, et le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire autour de Gérard Noiriel, s'attaquant à l'article 4 glorifiant la colonisation.
    Le débat révèle une divergence plus profonde sur le rôle de l'historien dans l'espace public : Liberté pour l'histoire prétend refuser tout rôle politique, tandis que le CVUH milite pour une participation active au débat démocratique et une présence médiatique.
  • Les polémiques récurrentes sur l'enseignement de l'histoire à l'école(17'2619'53)
    L'enseignement de l'histoire est un enjeu politique depuis très longtemps. C'est sous la IIIe République que le roman national a pu être diffusé par l'école. Aujourd'hui, les médias relaient un certain discours politique favorisant certains points de vue.
    • 1979 : Le Figaro Magazine titre « On n'enseigne plus l'histoire de France à nos enfants » avec le soutien d'Alain Decaux • 2012 : Le Figaro Magazine titre « Qui veut casser l'histoire de France ? » • 2016 : Une énième réforme des programmes provoque de nouvelles polémiques
    À chaque fois, les critiques affirment qu'on n'apprend plus la chronologie, qu'on veut faire de la repentance, que les « grands hommes » ont disparu. Ces arguments sont facilement vérifiables comme faux mais sont relayés sans contradiction par les journalistes.
    Les polémistes s'appuient sur une lecture biaisée des manuels et non des programmes. Presque aucun n'est enseignant ou historien. La réponse des enseignants et historiens se fait dans des tribunes ou réseaux sociaux, les invitations à forte audience étant rares.
  • Les réseaux sociaux : contre-discours et risques de contre-propagande(19'5323'28)
    Sur Twitter, Facebook, les blogs et sites web, ainsi que dans quelques émissions télévisées « de niche », des internautes proposent des contre-discours à celui des médias mainstream, particulièrement des chaînes infos.
    • Parfois cela donne des choses très solides tant que les intervenants ne sortent pas de leur domaine de spécialité • Cela donne aussi des résultats aussi inquiétants que le discours réactionnaire critiqué • On peut lire que « la traite et l'esclavage ne sont pas enseignés aux élèves », discours inverse mais aussi faux que celui affirmant ce thème remplace les Lumières
    Beaucoup d'internautes cherchent une contre-propagande plutôt qu'un discours scientifique. Dans les deux cas, c'est une utilisation politique, partisane et biaisée de l'histoire.
    Le révisionnisme en histoire est à la mode, dans la lignée des théories complotistes. Il devient de plus en plus difficile de trouver un discours scientifique ou de vulgarisation honnête qui ne torde pas l'histoire à des fins idéologiques.
  • Les menaces autoritaires contre la liberté historienne et journalistique(23'2825'02)
    • Réduire progressivement les crédits alloués à la recherche historique • Abandonner d'énormes programmes d'archéologie et de patrimoine • Légiférer pour empêcher des recherches sur des sujets brûlants dont les faits contrediraient la vision des gouvernants
    En avril 2014, la Russie impose une loi interdisant toute critique du régime soviétique dans les médias ou les réseaux sociaux. En Pologne, le gouvernement ultraconservateur a voté une loi menaçant de poursuite les historiens affirmant que des Polonais ont activement participé à la Shoah.
    En Pologne, cette législation a désigné les historiens comme des « traîtres » et des agents de l'étranger dans les médias publics contrôlés par l'État. En février 2019, des militants ultraconservateurs ont perturbé un colloque à Paris sur la Shoah en Pologne.
    L'exemple polonais montre qu'il existe un lien fort entre liberté de la presse et liberté des historiens. Le recul de l'une entraîne forcément le reflux de l'autre.
  • Conclusion : vigilance démocratique et état de la France(25'0226'06)
    En France, il n'existe pas d'instrument de propagande centrale de l'histoire et il n'y a pas de ministère de la propagande. Cependant, il y a des abus et il faut rester vigilant, c'est indispensable.
    • Avoir des médias aux ordres qui noient toute parole contradictoire dans un flux continu d'informations • Empêcher l'existence d'une profession d'historien indépendant • Contrôler un service public de l'histoire, l'archéologie et du patrimoine qui tempérerait les volontés de mainmise sur le passé
    Certains États y arrivent très bien malheureusement. Cette tendance est visible partout, même dans des États réputés démocratiques, sous le coup des politiques libérales de réduction des services publics.
    Le gouvernement actuel français veut que l'enseignement de l'histoire conduise les élèves « à aimer la France ». Ce récit national n'a pas besoin d'historiens et leurs analyses, mais plutôt de mythographes inventant un passé idéalisé.
  • Partenariat : Alt-Frequencies, un jeu critique sur la propagande médiatique(26'0628'43)
    Alt-Frequencies est un jeu vidéo ou audio narratif produit par ARTE, où le joueur se retrouve plongé dans un univers avec une boucle temporelle de trois minutes contrôlée secrètement par le gouvernement pour manipuler le vote populaire.
    • Le joueur incarne un personnage conscient de la situation • Il dispose d'une radio pour tenter de faire bouger les choses • On scrute des radios pour repérer des informations à divulguer ou influencer d'autres radios • C'est un puzzle-game audio où l'exploration est centrale
    À travers cet élément de gameplay, Alt-Frequencies met en lumière les travers des médias : la manipulation de l'information, la recherche du buzz, la propagande, et les talk-shows où l'on donne la parole à n'importe qui.
    Le jeu dure quelques heures et est disponible sur PC, Android et iOS. C'est un plus significatif car, étant principalement audio, on peut y jouer en déplacement comme si on écoutait la radio interactive.