
L’Histoire du transport du gaz
14 capitulos
- Introduction et contexte stratégiqueEnjeu contemporainLe transport du gaz est un sujet crucial qui impacte directement la vie quotidienne, particulièrement avec les événements récents comme la guerre en Ukraine et le sabotage du gazoduc Nord Stream en 2022.Balises d'identificationLes petites balises en forme de toit de maison plantées sur les poteaux le long des routes et chemins marquent les réseaux souterrains. Les balises rouges indiquent l'électricité à haute tension, tandis que les balises jaunes signalent du gaz.Infrastructure françaiseLa France dispose d'environ 38 000 kilomètres de gros tuyaux de transport de gaz, principalement gérés par NaTran, qui exploite environ 85% du réseau français. C'est le deuxième réseau d'Europe.Caractéristiques techniques• Les conduites ont un diamètre entre 60 et 120 centimètres • La pression de fonctionnement est entre 60 et 80 bars • Le réseau transporte du gaz à haute pression vers les industries, distributeurs, centres de stockage et centrales électriques
- Origines et développement du gaz manufacturéDécouverte antiqueLe gaz existe depuis l'Antiquité dans les gisements naturels, avec des fuites occasionnelles dans les marais et près des volcans. Vers le 4e siècle avant notre ère, les Chinois utilisaient les émanations naturelles pour assécher l'eau salée et récupérer du sel.Révolution scientifique• À la fin du 18e siècle, savants et chimistes européens découvrent que le bois chauffé produit un gaz inflammable • Inventeurs clés : Philippe Lebon (France), Alessandro Volta (Italie), William Murdoch (Angleterre) • Le gaz de houille (charbon) s'avère plus efficace que le bois pour la production de gazÉclairage urbainLe premier usage du gaz manufacturé est l'éclairage public. Les villes construisent des réseaux de réverbères au gaz, permettant un meilleur éclairage des rues et une circulation plus sûre. Les falotiers allument manuellement les réverbères chaque soir.Époque industrielle• Dans les années 1840-1880, les villes grandissent et la consommation de gaz explose avec la Révolution industrielle • En 1880, l'Angleterre compte 460 usines à gaz et la France environ 600 • Le terme « usine à gaz » devient péjoratif pour décrire un processus complexe et lourd
- Structure et fonctionnement des usines à gazInstallations complexes• Construites près de voies ferrées pour l'acheminement du charbon • Équipées d'immenses cornues pour la distillation • Dotées d'épurateurs pour filtrer le gaz et de gros tuyaux partoutSystème de régulationLes gazomètres sont des énormes cylindres stockant le gaz et régulant sa pression avant distribution dans les petites canalisations menant aux habitations, généralement au rez-de-chaussée à l'époque.Signe de richesseLes anciens panneaux affichant « gaz à tous les étages » sur les façades indiquaient que le quartier n'était pas pauvre, car le gaz ne montait pas plus haut que le rez-de-chaussée à cette époque.Limitations géographiquesChaque ville doit construire sa propre usine car le gaz manufacturé est compliqué à produire et transporter. Cela fait rester le gaz une énergie urbaine, locale et secondaire derrière le charbon, le pétrole et l'électricité jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale.
- Découverte et exploitation du gaz naturelPremiers puits américainsWilliam Hart dans l'État de New York en 1821 est le premier à puiser dans les poches de gaz du sous-sol, créant un puits à peu plus de huit mètres de profondeur. Aujourd'hui, on extrait le gaz à 2 000 mètres de profondeur sans problème.Obstacles initiauxLe gaz naturel reste marginal aux États-Unis jusqu'au milieu du 19e siècle car il est plus difficile à transporter qu'un liquide comme le pétrole et requiert une technologie différente des pipelines d'hydrocarbures.Modernisation technologiqueDans les années 1880, les États-Unis développent les infrastructures gazières modernes permettant de transporter le gaz naturel depuis les gisements vers les villes. L'Europe bascule plus tard en raison des ressources locales de charbon et de l'absence de besoin urgent.Découverte française majeureEn 1951, un énorme gisement de gaz naturel est découvert à Lacq dans le sud-ouest alors qu'on cherchait du pétrole. C'est l'événement qui change tout pour la France et lance l'exploitation systématique du gaz naturel en Europe.
- Transition vers le gaz naturel et nouvelles utilisationsInfrastructure de transportGaz de France (GDF) prend en charge le transport du gaz de Lacq. En 2005, son activité de transport est séparée pour devenir GRTgaz, puis NaTran en 2025. Le rôle reste central : transporter le gaz dans des gros tuyaux à haute pression.Distinction transport-distribution• Le transport concerne les gros tuyaux à haute pression gérés par NaTran • La distribution concerne les petites canalisations arrivant chez les particuliers, gérée par GRDF • Le gaz distribuable a une petite flamme bleue caractéristique et une odeur volontaire ajoutée pour détecter les fuitesRemplacement rapideL'exploitation du gaz de Lacq commence en 1957. Le gaz naturel remplace rapidement le gaz manufacturé. La dernière usine à gaz française ferme en 1972, soit en quinze ans seulement, marquant la fin d'une époque.Découvertes européennes• Les découvertes se multiplient dans les années 50 et 60 en mer du Nord et du côté de Groningue aux Pays-Bas • La demande augmente fortement, notamment pour le chauffage des particuliers • Le gaz naturel ouvre de nouveaux usages industriels avec des volumes sans rapport avec ceux des usines à gaz
- Avantages industriels du gaz naturelUsages spécifiquesL'électricité sert à éclairer les ateliers et faire tourner les machines et moteurs. Le gaz naturel est nécessaire pour fabriquer du verre, de l'acier et du ciment, où il permet d'atteindre de très hautes températures pendant longtemps.Avantage environnemental relatifPar rapport à des alternatives comme le charbon ou le fioul lourd, le gaz naturel est beaucoup moins polluant, ce qui justifie le soutien des pouvoirs publics au développement du gaz dans les années 50-60.Demande croissanteLa France et l'Europe comprennent rapidement que le gaz de Lacq ne suffit pas. On importe du gaz hollandais (gaz B), mais ce n'est pas suffisant non plus pour répondre à la demande croissante.Solution innovante françaiseLa France développe le Gaz Naturel Liquéfié (GNL), qui consiste à refroidir le gaz à -160° pour le liquéfier. Cela réduit le volume 600 fois, permettant le transport par des bateaux méthaniers partout dans le monde.
- Gazoducs et géopolitique mondialeTransformation globaleLe gaz devient une ressource mondiale avec les gazoducs et le transport maritime. Ce qui était hier une énergie locale (usines à gaz) devient une industrie nationale (gisements), puis une question géopolitique majeure.Distribution inégale• Les grandes réserves mondiales se concentrent en Amérique du Nord, Russie et Moyen-Orient • De nombreux gros consommateurs de gaz naturel n'ont pas de gisements dans leur sous-sol • Cette injustice naturelle crée une dépendance mécanique des pays sans ressources gazièresParadigme Guerre FroideAprès la Seconde Guerre mondiale, l'Union Soviétique vend du gaz à l'Europe de l'Ouest malgré l'alliance transatlantique, car elle en possède beaucoup en Sibérie et c'est moins loin. C'est un bon deal économique pour les deux côtés malgré la Guerre Froide.Résistance américaineEn 1982, le président Reagan tente de bloquer la construction du gazoduc reliant l'Europe à la Sibérie, mais l'Europe tient bon. L'Allemagne et l'Italie deviennent dépendantes du gaz russe en première place.
- Ère post-Guerre Froide et dépendance énergétiqueNouvelle dynamiqueAprès la chute du Mur en 1989 et la disparition de l'URSS, les anciennes républiques soviétiques regagnent des marges de manœuvre. L'Ukraine devient cruciale car une énorme partie du gaz russe passe sur son territoire.Négociations tendues• Entre Moscou et Kiev, les négociations sont âpres concernant le prix du gaz pour l'Ukraine et les tarifs de transit • En 2009, les tensions aboutissent à la fermeture du robinet de gaz par la Russie pendant presque deux semaines • Les prix explosent, impactant les industriels et les consommateurs européensPrise de conscienceTout le monde réalise que le gaz n'est pas juste du gaz, mais une question de souveraineté et de sécurité énergétique.Réactions européennes• L'Union Européenne planifie la diversification de ses approvisionnements • Les réseaux de transports se connectent à l'échelle européenne pour faciliter la circulation du gaz dans toutes les directions • Les États construisent des terminaux GNL pour ne pas dépendre uniquement du gaz russe
- Contournement de la Russie et risques géopolitiquesProjets alternatifs• On développe des gazoducs contournant la Russie, comme le corridor Sud passant par la Turquie pour acheminer du gaz de l'Azerbaïdjan vers l'Europe, opérationnel depuis 2020 • La Pologne construit des terminaux GNL pour sécuriser son approvisionnementDépendance persistanteEn 2021, plus de 40% du gaz naturel consommé en Europe vient encore de Russie. L'Allemagne a particulièrement investi dans les gazoducs Nord Stream 1 et 2 passant sous la Baltique.Rationalité stratégiqueEntre 2010 et 2020, Nord Stream était un choix économique défendable pour sécuriser les approvisionnements et donner des perspectives stables à l'industrie allemande. L'argument était que l'interdépendance dissuaderait la confrontation.Réalité brutaleQuand Vladimir Poutine décide de passer la seconde en Ukraine en février 2022, la théorie de l'interdépendance s'effondre face à la réalité.
- Rupture post-invasion et indépendance énergétiqueRéduction drastique• En 2023, l'Europe a importé 18 milliards de m³ de gaz russe, soit 10 fois moins qu'en 2018 (175-180 milliards de m³) • C'est un basculement majeur : depuis 40 ans, le gaz circulait de l'est vers l'ouest ; depuis 4 ans, le gaz arrive de l'ouestInversions majeuresDepuis 4 ans, le gaz arrive de l'Amérique du Nord vers l'est de l'Union européenne. Le gaz russe est passé de 40% des importations européennes à moins de 11%, avec un objectif de zéro en 2027.Prix énergétiquesCette transition a un prix : les tarifs du gaz ont augmenté significativement, reposant la question de l'indépendance énergétique.Enjeu environnementalBien que le gaz soit moins polluant que le fioul lourd, il reste une énergie fossile. La solution consiste à consommer moins et remplacer le gaz naturel par des gaz renouvelables, enjeu à la fois écologique et géopolitique.
- Transition vers le biométhane et gaz renouvelablesProduction française• La France est devenue leader européenne du biométhane en 2023 avec près de 800 installations • Les installations se reconnaissent par les grandes bâches vertes recouvrant des cuves • En 2023, la production de biométhane représentait 13,5 TWh/an, équivalent de deux réacteurs nucléairesMatière première• Les installations utilisent des biodéchets : déchets verts et boues de stations d'épuration • Aussi des effluents d'élevage : excréments de vache, de chèvre, crottes et bouses • La fermentation produit du méthane, exactement le gaz bio nécessaire pour remplacer le gaz naturelDouble avantage• Injecter les déchets dans un méthaniseur empêche le méthane de partir dans l'atmosphère • C'est une énergie renouvelable produite localement sans nouvelles dépendances géopolitiquesCompatibilité réseauLe biométhane s'injecte dans le réseau actuel sans problème car chimiquement, c'est exactement pareil que du gaz naturel. NaTran peut utiliser l'infrastructure existante pour cette transition.
- Hydrogène bas carbone et projets européesEnjeu technologiqueL'hydrogène bas carbone pose des défis supplémentaires par rapport au biométhane : molécules plus petites, contraintes différentes et usages variés pour décarboner les industries ou la mobilité maritime.Adaptation existanteCe n'est pas un saut dans l'inconnu : une partie du réseau NaTran existant pourrait être adaptée pour transporter de l'hydrogène sans révolution technologique majeure.Projets européens• H2med : dorsale européenne reliant le Portugal, l'Espagne, la France et l'Allemagne pour transporter 2 millions de tonnes d'hydrogène bas carbone par an • BarMar : hydrogenoduc sous-marin reliant Barcelone à Marseille • HY-FEN en France : connexion entre Bouches-du-Rhône et Moselle, reliant les bassins industriels régionaux aux sites de production et stockageDéveloppement progressif• mosaHYc doit relier la France à l'Allemagne d'ici 2030 • Ces projets dessinent une nouvelle carte des petites balises jaunes sur les routes de France et d'Europe
- Avenir des réseaux et valorisation du carboneBiométhane dans le réseau existantLe biométhane circule dans les mêmes canalisations que le gaz naturel sans modifications. Au fil du temps, la part de biométhane augmente progressivement tandis que celle du gaz naturel diminue.Nouvelles canalisationsD'autres conduites pourraient être adaptées ou conçues spécialement pour transporter de l'hydrogène, transformant graduellement les infrastructures.Transport de carboneÀ l'avenir, les réseaux de NaTran pourraient servir à transporter du CO2 « fatal », c'est-à-dire les émissions de carbones incompressibles que l'industrie ne peut pas éviter.Cycle complet• L'idée est de capter ce CO2 • Puis le stocker ou le valoriser pour réduire l'impact environnemental • Cela revient partiellement aux origines avec production locale d'énergie
- Conclusion et perspective historiqueSymbole historiqueLes petites balises jaunes le long des routes représentent une longue histoire, un riche passé, mais aussi un futur en transformation complète.Évolution complète• De l'énergie locale des usines à gaz du 19e siècle • Vers une industrie nationale avec les gisements des années 1950 • À une ressource géopolitique mondiale avec les gazoducs et méthaniers • Jusqu'à une transition énergétique vers le renouvelablePartenariat informatifNaTran a fourni une documentation exceptionnelle et a été extrêmement transparent sur sa démarche et ses enjeux, montrant une clarté remarquable sur les défis de ces métiers.Remerciements• Merci à Jean-Christophe Piot pour la formidable synthèse du sujet technique • Merci à NaTran pour l'ouverture et la transparence





