1907 : la plus grosse mutinerie de l'armée française

1907 : la plus grosse mutinerie de l'armée française

Nota Bene14 min3 oct 2022
12 capitulos
  • Introduction - Manifestations et intervention militaire(0'001'04)
    Les manifestations publiques mélangent espoir, déception et confrontation, risquant parfois de tourner à la violence. Certains envisagent d'envoyer l'armée pour gérer les manifestants.
    Si l'armée d'un pays combat ses propres citoyens, n'est-ce pas une forme de guerre civile ? Cette idée extrême date d'une époque où c'était effectivement l'armée qui gérait les manifestations avec ses armes de guerre.
    L'épisode traite d'une occasion où les choses ont tourné bizarrement - pas tout à fait mal, mais pas tout à fait bien non plus.
    Le récit commence par l'histoire avant d'en tirer les conclusions.
  • La IIIe République - Ordre, liberté et forces de maintien(1'042'02)
    La IIIe République sonne comme liberté aux oreilles, mais c'est un régime très différent du nôtre. Elle ne considère pas la manifestation comme un droit nécessaire.
    • Terminer le temps des révolutions après la Révolution Française, la Restauration, les guerres royalistes/bonapartistes, la 2e République devenue empire, l'invasion prussienne de 1870 et l'anarchie de la Commune de 1871 • Le mot d'ordre est : de l'ordre !
    Il n'existe pas de forces de police comme les CRS. C'est donc l'armée qui gère l'ordre public, composée de conscrits - jeunes gens effectuant un service militaire de deux ans dans leur région d'origine.
    Vouloir la paix publique en utilisant une force guerrière crée un paradoxe : manifester devient un pari mortel.
  • Les risques de la répression militaire - Entre discipline et fraternisation(2'023'31)
    • Les fusillades contre les manifestants sont un risque réel, particulièrement craint lors des mouvements sociaux • Le 1er mai 1891 à Fourmies, 9 habitants (surtout des femmes) sont tués par la troupe • Le fusil Lebel connaît son sanglant baptême du feu
    Les conscrits étant des fils du peuple et non des soldats de métier, les révolutionnaires espèrent qu'ils refuseront de tirer sur leurs semblables, désobéiront, fraterniseront ou retourneront leurs armes contre leurs officiers, comme lors de la Commune de Paris en 1871.
    Le slogan populaire « crosse en l'air » existe - un soldat manifeste son insoumission en portant son fusil à l'envers. Cela arrive parfois, mais reste rare.
    Pour éviter les mutineries, la discipline militaire est terrible : les fortes têtes sont envoyées en Afrique dans des compagnies disciplinaires ou des bagnes militaires. Moins de 2% des conscrits posent problème.
  • La crise viticole du Languedoc - Causes de l'insurrection(3'314'31)
    Au début du 20e siècle, le Languedoc viticole produit 40% du vin français et s'autoproclame la capitale mondiale du vin. Les petits vignerons se syndicalisent en coopératives marquées à gauche, socialistes ou communistes.
    En 1904, un climat merveilleux irradie les vignes de rayons solaires. La croissance monte à toute vitesse et on embauche à tour de bras pour les vendanges, mais sur le marché, les vins de tous les pays affluent.
    • On est en surproduction totale : le vin n'a plus aucune valeur • On vend du « vin à l'heure » - le client paie pour rester un temps donné et peut engouffrer tout le vin qu'il veut comme de l'eau du robinet • En juin 1907 la crise agricole est totale
    L'ensemble du secteur, des propriétaires terriens aux ouvriers journaliers, est impacté. Le Languedoc, se sentant abandonné par la France du Nord, se trouve dans une situation pré-insurrectionnelle.
  • Départ de Béziers - Mobilisation et rumeurs(4'315'54)
    • Début juin, le 100e Régiment d'Infanterie de Narbonne exprime sa solidarité avec les vignerons en chantant L'Internationale - un hymne révolutionnaire inacceptable aux yeux de l'armée • Le 9 juin, les conscrits locaux sont aussitôt consignés dans leurs quartiers
    Pour les remplacer, on fait venir un régiment lointain, le 139e de ligne d'Aurillac, à près de 300 km de là. Le 19 juin à Narbonne, ces jeunes soldats ont moins de mal à faire feu sur des inconnus. 5 manifestants meurent sous les balles.
    Les hommes du 17e de Ligne de Béziers reçoivent l'ordre de se rendre à Agde pour des exercices de tirs - une routine réglementaire qui se maintient comme si de rien n'était, mais le contexte crée des doutes.
    • Les rumeurs vont bon train : le vrai but serait-il d'éloigner le 17e de son foyer pour le remplacer par des soldats venus d'ailleurs ? • Les troupes et régions ont un esprit de corps - les Lorrains en Lorraine, les Alsaciens en Alsace • La jeunesse armée abandonnera-t-elle Béziers à la merci d'un régiment étranger ?
  • Marche vers Agde - Appels populaires et premiers actes de désobéissance(5'546'27)
    À son départ, le 17e est harangué par la population qui l'exhorte à ne pas les abandonner. On crie : « Ne partez pas ! Crosse en l'air ! Crosse en l'air ! ». Certains soldats répondent à la foule en suscitant des vivats.
    La gendarmerie à cheval, qui encadre la colonne des marcheurs, commence à s'inquiéter. Le peuple suggère une mutinerie : prendre les armes, tenir les rues, devenir une milice citoyenne locale prête à affronter les troupes de France.
    Tandis qu'ils avancent sur la route d'Agde, les appels populaires se multiplient dans les villages qu'ils traversent. C'est un appel à l'insoumission qui s'amplifie à chaque étape.
    Le 20 juin au soir, arrivés à Agde, la révolte éclate - la plus importante mutinerie militaire en France en temps de paix depuis la Révolution Française.
  • La mutinerie - Prise de pouvoir et armement des troupes(6'277'46)
    À 21 heures, en quelques instants, les officiers et sous-officiers de carrière sont dépassés, submergés et malmenés. Ceux qui tirent le sabre sont roués à coups de crosses.
    • Les conscrits veulent rentrer à Béziers pour protéger leurs proches • Une discussion s'engage : quelques officiers ont reçu des coups, mais ce n'est pas la mort • Mais si on pille les munitions d'Agde, on bascule définitivement
    S'armer en masse signifie devenir maître de la situation, assumer son destin, signifier qu'on est prêt à tout et admettre l'auto-défense. Béziers contre le reste du monde - aucun retour en arrière possible.
    • Les portes de la poudrière sont enfoncées : 12.000 munitions de Lebel sont distribuées aux 500 mutins • Les caporals chargés de la répartition sont identifiés comme meneurs • Sous une forme de démocratie directe, les chefs sont désignés par cette distribution commune • L'attribution des cartouches soude le groupe, l'organise et lui donne but et légitimité
  • Le retour à Béziers - Confrontation et négociation(7'469'28)
    La colonne rebelle repart vers Béziers : une marche forcée de 35 km à pied en bon ordre, au son de la musique militaire. Mais sur la route, le 17e est intercepté par la colonne du général Lacroisade commandant le 81e de ligne de Rodez et une escouade de cavalerie.
    • Le général fait avancer les cavaliers, mais les mutins, en bon ordre, mettent la baïonnette au canon • Une baïonnette Lebel de 4 kg est un véritable épieu tranchant, suffisant pour entailler les jambes des chevaux ou leur ouvrir le ventre • Lacroisade recule les cavaliers et ordonne aux piétons de fixer aussi leurs baïonnettes
    Un choc frontal au corps-à-corps menace. Les mutins n'ont pas de chaîne de commandement stricte - tout repose sur le sang-froid de chacun. Le caporal Fondecave, militant socialiste du régiment qui fait figure de chef, s'avance et défie le 81e de « tirer sur le peuple ».
    Les mutins tirent plusieurs salves de semonce, visant à côté pour manifester qu'ils ne veulent pas faire de victimes mais que leurs armes sont prêtes si besoin. Face à cet avertissement, le général préfère céder et les rangs s'ouvrent.
  • Entrée triomphale - Symboles et célébration(9'2810'31)
    Les mutins entrent dans Béziers à 5 heures du matin. L'ambiance a radicalement changé : on est passé du désespoir du départ à la joie du retour.
    • Ils marchent au pas dans les rues • L'orchestre du régiment joue des airs de guerre mais aussi des hymnes insurrectionnels comme L'Internationale • La population est galvanisée et approche ses protecteurs
    Tous les mutins lèvent plusieurs fois la crosse en l'air pour dire : nous ne tirerons jamais sur nos frères. Ce geste a été immortalisé par un photographe le jour même, devenant une carte postale.
    • Les mutins prennent la pose face à l'objectif, conscients d'écrire une page de l'histoire • Le geste est antimilitariste mais ils considèrent leur action comme légitime • Le geste est répété en parodiant une cérémonie militaire avec défilé devant le drapeau tricolore et clairons sonnant l'appel
  • Résolution et clemency - La fin de la crise(10'3111'50)
    Après la rigolade, Béziers se plonge dans le silence. L'attente est longue de l'aube à 14h. Une rumeur signale alors l'arrivée de gendarmes à cheval. Les soldats, baïonnette au canon, forment un carré sur les marches du théâtre et tirent deux salves dans les platanes pour signaler qu'ils ont toujours des cartouches.
    Le général Bailloud, commandant le 16e corps d'armée, entre dans Béziers dans l'après-midi. Prudent, il joue la carte de l'apaisement plutôt que de la répression.
    • En théorie, le code de justice militaire prévoit la mort pour les meneurs et le bagne à perpétuité pour tous les autres • Mais Bailloud et les caporals négocient : aucune sanction individuelle ne sera prononcée à l'égard des hommes du 17e • C'est une proposition si généreuse que les mutins acceptent dès la fin de la journée
    • Le gouvernement tient parole : les coupables sont envoyés à Gafsa en Tunisie pour finir leur service militaire normalement, sans compagnies disciplinaires • Clemenceau, Président du Conseil, fait face à une crise grave politique, économique et sociale • En épargnant les fautifs, il parvient à calmer très rapidement la situation dans tout le sud de la France
  • Contexte historique - L'héritage révolutionnaire français(11'5012'46)
    Comment comprendre que des jeunes gens, sans engagement politique pour la plupart, osent soudain accomplir le rêve des révolutionnaires les plus durs ? Psychologiquement, c'est dur à capter.
    • La réponse réside dans l'imaginaire collectif présent dans l'histoire à long terme • Presque 120 ans plus tôt, la Révolution Française a fait naître l'idéal d'une république sociale où le citoyen insurgé exerce sa souveraineté le fusil à la main
    • Le sans-culotte de 1792 incarne cet idéal révolutionnaire • Les barricadiers de 1830 et 1848 ont perpétué cette tradition • Les communards de 1871 l'ont prolongée • En 1907, cette mémoire est vivace dans une ville très à gauche comme Béziers
    Les jeunes conscrits n'ont pas d'engagement politique conscient, mais ils baignent dans cette tradition révolutionnaire française qui rend légitime la rébellion armée du peuple contre l'autorité.
  • Conséquences historiques - Changements et mémoire(12'4614'47)
    La IIIe République, plutôt libérale, bourgeoise et autoritaire, a négocié cette fois-ci. Mais elle sait aussi casser des grèves et des mouvements - jusqu'en 1914 des fusillades meurtrières frappent régulièrement les cortèges des mouvements sociaux.
    • Les conditions du service militaire sont considérablement durcies après l'événement • Désormais, la plupart des conscrits font leur service loin de chez eux, parfois à l'autre bout du pays • Pour les générations d'appelés, une permission signifie un long voyage en train pour passer seulement quelques heures avec les proches
    • La mémoire de la mutinerie est restée puissante, surtout dans le sud du pays • Elle a été remaniée avec le temps : son caractère insurrectionnel a été gommé, réécrit, effacé au profit d'un récit plus lisse et consensuel
    L'année même de la révolte, le chansonnier Montéhus compose « Gloire au 17e ». Il décrit des jeunes soldats face à leurs propres parents parmi les manifestants, auxquels on ordonne de faire feu mais qui refusent - une histoire où la fraternité prédomine sur l'insurrection.