Les journalistes étaient-ils "mieux" il y a 100 ans ? - Naufrage du Titanic

Les journalistes étaient-ils "mieux" il y a 100 ans ? - Naufrage du Titanic

Nota Bene21 min26 oct 2020
Les journalistes étaient-ils "mieux" il y a 100 ans ? - Naufrage du Titanic
12 capitulos
  • Introduction et contexte du naufrage(0'002'38)
    La couverture médiatique contemporaine souffre de scoops plats, de lynchages médiatiques, d'intoxications et de battage répétitif au détriment d'autres actualités, souvent attribués à la BFMisation de l'actualité.
    Le naufrage du Titanic en avril 1912 a généré l'un des premiers scoops mondiaux traité en quasi-direct avec fausses infos, course au témoignage et coups médiatiques.
    • Dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, le plus gros paquebot du monde heurte un iceberg • Le navire coule en à peine plus de deux heures et demie en plein Atlantique Nord • 1500 personnes périssent pour seulement 700 rescapés
    Le Titanic était considéré comme insubmersible grâce à sa technologie moderne et la TSF. Les gens croyaient que les catastrophes maritimes ne se produiraient plus.
  • Les premiers signaux et l'incompréhension initiale(2'383'49)
    Dans la nuit du 14 au 15 avril, les stations radio terrestres américaines captent les appels de détresse du Titanic équipé d'un puissant appareil de TSF.
    • À bord du navire, membres d'équipage et passagers restent sereins car le danger semble improbable • À terre, peu de gens s'alarment de la situation • Après 2 heures du matin, le Titanic cesse d'émettre mais les opérateurs sont sceptiques
    Pendant quelques heures, le silence devient de plus en plus terrible. Les navires alentours avaient des radios beaucoup plus faibles et le Carpathia, premier arrivé sur les lieux, ne pouvait pas prévenir le continent.
    Au petit matin du 15 avril à New York, les rédactions s'agitent car il est impossible de ne pas traiter l'accident d'un paquebot de premier plan qui heurte un iceberg, mais on n'a aucune information.
  • La course aux informations et le premier scoop(3'494'48)
    L'Associated Press tente de contacter le vice-président de la compagnie en pleine nuit, mais celui-ci vient tout juste d'apprendre la nouvelle.
    • La plupart des journaux titrent sur l'accident en expliquant que le navire est en train de couler • Certains supposent et affirment que le paquebot a reçu des secours et est remorqué vers le Canada • Les journaux récapitulent les informations connues sur les passagers et les messages reçus
    En milieu de matinée, le rédacteur en chef du New York Times, Carr Van Anda, produit l'une des Unes légendaires annonçant que le Titanic a coulé, sans aucune confirmation.
    Ce coup journalistique va à l'encontre totale de l'éthique de la profession puisqu'il ne se base sur aucune confirmation, mais il s'est vite révélé payant.
  • Propagation de l'information et listes des victimes(4'486'52)
    En fin d'après-midi le 15, la nouvelle du naufrage parvint à la White Star Line. Le vice-président annonce la sinistre nouvelle à la presse et tous les journalistes fuient vers le téléphone le plus proche pour transmettre l'info.
    L'absence d'Internet et de communications internationales instantanées rend la propagation difficile. En France, il faut attendre plusieurs jours pour que la nouvelle soit confirmée et certains journaux continuent à dire que le Titanic est remorqué vers Halifax.
    • Obtenir les noms des survivants est très difficile car il n'existe pas de listes précises • La transmission se fait par Morse après appel à bord du Carpathia • L'opérateur du Carpathia avait passé une nuit blanche et était assisté par un opérateur rescapé aux chevilles gelées
    Les listes sont incomplètes et bourrées d'erreurs, causant une grande anxiété aux proches qui apprennent des décès puis découvrent que leur proche est vivant, ou inversement.
  • Histoires de survivants et cas dramatiques(6'528'14)
    • Michel et Edmond Navratil, âgés de 4 et 2 ans, sont deux enfants français seuls à bord • Leur père les avait enlevés à leur mère et voyageait sous faux nom • Les enfants sont sauvés sous leurs surnoms « Lolo » et « Monmon », personne ne connaît leur identité réelle
    La presse relaie leur photo jusqu'en France et dans le mois qui suit, leur mère les identifie. Michel Navratil devient le dernier rescapé masculin du Titanic et sa fille Élisabeth raconte l'histoire familiale dans plusieurs livres.
    Informé que deux enfants français attendaient à New York, Franck Lefebvre se rend aux États-Unis mais découvre qu'aucun des cinq membres de sa famille en troisième classe n'a survécu. Son immigration étant illégale, il est renvoyé en France.
    Franck Lefebvre termine sa vie dans les mines du Pas de Calais, celui-là même qu'il espérait échapper en immigrant aux États-Unis.
  • Les témoignages exclusifs et la course aux interviews(8'149'39)
    Harold Bride, opérateur radio rescapé du Titanic et l'une des liaisons du Carpathia avec la terre, est informé que le New York Times est prêt à acheter son témoignage pour une somme importante.
    Lorsque le Carpathia arrive à quai avec des entrées très surveillées, un journaliste s'infiltre jusqu'à la salle radio en accompagnant Guglielmo Marconi venu féliciter ses opérateurs.
    • Carlos F. Hurd du St Louis Dispatch voyage à bord du Carpathia et interroge les passagers • Le capitaine du Carpathia prive Hurd et sa femme de tout support d'écriture • Le couple doit user de tous les stratagèmes pour écrire, utilisant du papier toilette
    Selon la légende familiale des Hurd, un marin rebelle les aide à jeter un paquet d'interviews par-dessus bord, récupéré par un remorqueur et livré à la rédaction. Le récit de Hurd est à la Une le soir même.
  • Les mensonges et les embellissements(9'3910'58)
    Les journalistes se battent pour avoir autant de témoignages que possible, mais certains témoins mentent ou enjolivent les choses, et parfois ce sont les journalistes qui le font à leur place.
    Paul Chevré, passager français, est cité racontant avoir vu le capitaine Smith se tirer une balle. Cela est impossible car Chevré a quitté le navire dans le premier canot, bien avant la dernière fois où Smith est vu vivant. Chevré dément dans la presse.
    • D'autres journaux publient des explosions imaginaires • Le navire est présenté comme brisé en deux sous le choc de la collision • D'autres fantaisies sont inventées et propagées
    Luis Klein, habitant de l'Ohio, raconte avoir été membre d'équipage et affirme que tout l'équipage était ivre lors de la collision. Convoqué par le sénateur enquêteur, il disparaît mystérieusement de son hôtel avant son audition pour ne pas se parjurer. Aucun Luis Klein n'a jamais fait partie de l'équipage.
  • L'enquête sénatoriale et les critiques médiatiques(10'5811'47)
    Comme le Titanic transportait des passagers américains et l'équipage est sur le sol américain, le sénateur William Alden Smith du Michigan obtient de tenir une commission interrogeant les membres d'équipage pour déterminer les causes du naufrage.
    • Smith ne connaît rien à la marine et pose de nombreuses questions naïves • Il faut lui expliquer que « couler par la proue » et « couler par l'avant » signifient la même chose • Quand il demande à un officier de quoi est composé un iceberg, l'officier agacé répond « de glace, je suppose »
    Les caricaturistes s'en donnent à cœur joie. Cependant, Smith est bien moins stupide qu'il ne le laisse croire et tire des conclusions pleines de bon sens sur la sécurité en mer.
    La presse cherche à tout prix un coupable à clouer au pilori, tous les éléments étant réunis pour une grosse shitstorm sans besoin de Twitter.
  • Joseph Bruce Ismay, le bouc émissaire(11'4713'44)
    Joseph Bruce Ismay, président de la compagnie White Star Line, se trouvait à bord et a le malheur de survivre. Avant même l'arrivée à New York, il est la cible d'une campagne de diffamation.
    William Randolf Hearst, l'un des plus grands patrons de presse américains, ne peut pas le blairer depuis qu'Ismay avait refusé de lui donner des informations. Cet ego blessé forge la figure de « Brute Ismay ».
    • Ismay aurait lancé le Titanic à toute vitesse pour battre des records • Il aurait fait des pieds et des mains pour sauver sa vie en premier • Il aurait agi de façon criminelle selon la légende construite
    En réalité, Ismay sauve sa vie en partant dans un des tout derniers canots qui n'était pas plein. Plusieurs témoignages rapportent qu'il avait aidé à l'évacuation. Sur la vitesse, les archives prouvent clairement qu'Ismay s'y opposait et le Titanic n'était pas conçu pour être le plus rapide.
  • Exploitation éditoriale et productions culturelles(13'4416'16)
    • Lawrence Beesley, passager de deuxième classe, publie en mai un livre détaillé racontant son récit du naufrage • Le colonel Archibald Gracie rassemble des témoignages pour compléter le sien et publier « The Truth about the Titanic »
    Nombreux « Instant books » sont publiés avec plus ou moins de rigueur pour surfer sur la vague du drame, un peu comme tous les ouvrages publiés après événements frappants, des campagnes présidentielles aux gilets jaunes.
    • Cartes postales et brochures sont produites • Des partitions musicales et chansons rendent hommage au drame avec plus ou moins de bon goût • Des produits sont lancés dès que le navire coule
    En mai sort le film « Saved from the Titanic » avec l'actrice Dorothy Gibson, elle-même rescapée du Titanic, portant la même robe que la nuit du naufrage. En été 1912, un film allemand de 40 minutes raconte l'histoire du navire du départ au naufrage.
  • Rumeurs, complots et imposteurs(16'1617'32)
    Dès le 17 avril, un mystérieux télégramme circule laissant croire que la White Star Line a menti en dissimulant le naufrage pour réassurer le navire. Cela est impossible car aucune assurance n'aurait pu prendre ce risque et aucune preuve ne peut corroborer la provenance du message.
    Nombreuses rumeurs circulent selon lesquelles des gens auraient « annulé au dernier moment » leur voyage ou l'auraient « pressenti », sans qu'on puisse le prouver.
    • Les imposteurs sont légion, donnant même des interviews à la radio pour les plus audacieux • Certains parviennent même à tromper des historiens confirmés • Un prétendu rescapé raconte qu'il avait survécu en montant sur l'iceberg
    Lorsqu'en 1999 une maison d'édition française publie un disque de témoignages oraux, on y trouve trois imposteurs passés sous le radar, dont un qui raconte avoir survécu en montant sur l'iceberg.
  • Conclusion et parallèles contemporains(17'3221'14)
    On a trop souvent tendance à penser que le monde de l'information va de pire en pire et qu'Internet a profondément modifié notre manière de nous informer.
    Les scandales qui ont touché les chaînes d'info dans leur traitement irresponsable des attentats de 2015 témoignent des ravages de « l'info en continu » et de la course à l'audimat.
    Tout cela n'a rien de nouveau. Dans le mauvais goût et l'outrance, dans la propagation des rumeurs et le battage médiatique, nos ancêtres d'il y a un siècle faisaient aussi bien que nous, avec moins de moyens.
    On ne sait pas s'il y a de quoi être fiers de constater que les journalistes d'il y a 100 ans n'étaient pas meilleurs que ceux d'aujourd'hui dans leur gestion de l'information et des crises.