
Les invasions barbares, un mythe ?
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- L'effondrement de Rome : un événement mythiqueContexte historiqueLa chute de l'Empire romain marque traditionnellement la séparation entre l'Antiquité et le Moyen Âge, bien que cette distinction soit discutée par les historiens.Perception populaire• L'Europe serait passée d'un Empire romain glorieux avec des citoyens en toge et des bâtiments en marbre à des sociétés d'agriculteurs illettrés vivant dans des huttes • Les invasions barbares sont souvent présentées comme l'explication simple et unique de ce déclinThéories alternatives• Décadence morale des Romains • Ramollissement dû au christianisme • Intégration excessive d'étrangers • Empoisonnement au plomb via les tuyauteriesComplexité du sujetPlus on se documente sur la chute de Rome, moins on comprend. L'histoire démontre que plus on creuse un sujet, plus on réalise sa complexité.
- Définir la chute : 410 et 476 réexaminéesQuestions préalables• Il faut distinguer l'Empire romain d'Orient de l'Empire romain d'Occident, qui se divise en 395 • Que signifie réellement l'effondrement d'une civilisation ? • Rome a-t-elle vraiment chuté ?Le sac de Rome en 410• Alaric est présenté comme un chef visigoth mais il était en réalité général de l'armée romaine • Il tentait depuis des années d'obtenir des ravitaillements et une meilleure situation pour ses troupes • Rome n'était plus la capitale de l'Empire d'Occident en 410, Ravenne étant préférée • La ville a connu des dommages bien pires, comme le grand incendie sous NéronLa destitution de 476• Romulus Augustule, âgé de 15 ans, était vu comme un usurpateur par l'empereur de l'Est • Son père avait été secrétaire d'Attila avant de placer son fils sur le trône • Odoacre, qui le destitue, était un soldat de l'armée romaine d'origine barbare • La plupart des gens n'ont probablement rien remarqué à l'époqueRéinterprétation moderne410 et 476 sont davantage des épisodes de guerres civiles que des guerres de civilisation. La notion de « rupture » a été créée à la Renaissance par les savants pour distinguer leur époque de celle qu'ils méprisaient.
- Qu'est-ce qu'un barbareQue signifie être barbare ?Concept romainPour les Grecs et les Romains, un barbare est tout celui qui ne parle pas leur langue et vit différemment. C'est un terme désignant ceux qu'on ne comprend pas, qui ne mangent pas comme eux et sentent mauvais.Justification de la supérioritéLes Romains font un portrait caricaturé des barbares pour justifier leur propre supériorité et leur traitement des peuples barbares comme des réservoirs d'esclaves potentiels.Réalité historique• Les peuples germaniques ne sont pas isolés : il existe du commerce régulier avec Rome car ils ont besoin de produits romains • Certains barbares sont totalement adaptés au mode de vie romain depuis longtemps • La différence entre Romains et barbares n'est pas aussi claire qu'on le croitExemple d'ArminiusArminius, chef germain qui inflige une défaite majeure aux Romains en 9 AD, avait grandi à Rome, était citoyen romain et connaissait parfaitement la littérature latine classique.
- La crise du IIIe siècle et l'intégration barbareInstabilité politique• Entre 235 et 285, en un demi-siècle, 21 empereurs se succèdent • Seuls 2 d'entre eux meurent de mort naturelle • La majorité sont des soldats prenant le pouvoir avant de le perdre peu après • Les guerres civiles sont presque permanentes, contrairement aux crises antérieuresCauses économiques• Les conquêtes apportaient le butin et les esclaves, essentiels à l'économie romaine basée sur l'esclavage • Sans nouveaux esclaves, crise économique entraîne famine et baisse démographique • Moins de population signifie moins d'hommes pour l'armée, aggravant la crise militaire • L'Empire peine à payer les troupes et les fonctionnairesMenaces externesLes peuples germaniques au nord profitent de l'instabilité, mais la menace majeure vient de l'Empire sassanide à l'est, un ennemi redoutable.Recours aux barbaresFaute de soldats, les barbares deviennent progressivement essentiels à l'armée romaine. Ils sont d'abord engagés comme auxiliaires, mais le phénomène s'accroît considérablement au fil du temps.
- Généraux barbares et fédérés : l'intégration systémiqueCarrières exceptionnelles• Au début du Ve siècle, Stilicon, le plus grand général romain d'Occident, est d'origine vandale • Il devient régent pour un temps, mais finit exécuté suite à des intrigues de cour • De tels carrières ne plaisaient pas à tout le mondeSystème des fédérés• Des peuples barbares sont chargés de défendre une partie de la frontière (le limes) en échange de compensation • À la fin du IVe siècle, les Goths sont fédérés sur le limes en Thrace, ayant fui l'avancée des Huns • Les fédérés exercent souvent une pression sur l'Empire pour plus de ressourcesNégociations et conflitsLes fédérés pouvaient s'opposer à l'Empereur ou lui accorder leur loyauté selon les compensations obtenues, quitte à piller une ville ou deux pour obtenir ce qu'ils voulaient.Continuité avec le passéCes méthodes n'étaient pas nouvelles : des siècles avant les invasions barbares, les guerres civiles romaines avaient déjà entraîné des violences atroces, avec des armées imposant leur loi par le sang.
- Barbares et Romains : frontières flouesCaractéristiques partagées• La plupart des barbares du Ve siècle sont chrétiens, même si leurs tendances religieuses diffèrent • La langue n'est plus un critère distinctif : les barbares parlent généralement le latin au Ve siècle • Le mode de vie s'rapproche de plus en plus de celui de RomeSépultures barbaresLes tombes barbares, contenant beaucoup de matériel guerrier peu romain et peu chrétien en apparence, posent problème aux archéologues. Elles ne se trouvent pas dans les terres supposément barbares d'origine, suggérant plutôt l'émergence de nouvelles pratiques.Adaptation des noms• Les barbares romanisent parfois leurs noms • Inversement, des Romains purs évoluent vers des noms aux sonorités barbares • Ces changements sont généralement des choix d'adaptation à l'élite dominanteCas de Sidoine Apollinaire• Évêque d'Auvergne au Ve siècle vivant sous domination wisigothique, ses lettres montrent comment son opinion sur les Wisigoths évolue avec le temps • Il loue d'abord le roi wisigoth Théodoric II comme plus romain que les Romains • Plus tard, capturé confortablement, il se plaint que les Goths sentent mauvais et font du bruit la nuit • Puis il change à nouveau d'avis, trouvant pratique de travailler pour la cour wisigothique
- Le choc des civilisations : réalité ou illusion ?Continuité malgré les changements• Il y a eu des épisodes particulièrement violents • Les barbares ont créé des royaumes au sein de l'Empire mais souvent en préservant le lien avec Rome • Même les Vandals en Afrique du Nord aspiraientà conserver le contact avec l'EmpireDéfinition du collapse• L'Empire d'Occident a disparu en 476 • Rome survit dans ce qu'on appelle l'Empire byzantin, que ses habitants considéraient comme l'Empire romain légitime • La vie rurale n'a probablement pas beaucoup changé entre la domination romaine et les royaumes francsTransformation progressive• La transition était déjà commencée depuis longtemps sur les plans politique, religieux, social et vestimentaire • Le pantalon avait remplacé la toge bien avant la chute de l'Empire • Le changement s'est opéré par des évolutions lentes plutôt que par une rupture claire et brutaleSynthèses barbaresLes barbares ont réalisé de grandes synthèses, notamment sur le plan juridique, et ont transformé progressivement la société sans tout détruire.
- Réinterprétations historiques : la construction du mytheProjections renaissances• À la Renaissance, les savants créent la notion de rupture pour distinguer leur époque du Moyen Âge qu'ils méprisent • Tout ce qui semblait négatif au Moyen Âge est attribué aux barbares • L'art gothique est nommé ainsi comme s'il était une création barbare, ce qui est totalement fauxHéritage réattribué• La domination des seigneurs serait-elle un héritage barbare ? Non : à la fin de l'Empire, les réformes fiscales avaient déjà créé la suprématie de grands notables • Le partage des royaumes barbares est attribué à la barbarie, mais les Romains avaient déjà pratiqué cela à l'échelle de leur EmpireInfluence politique XIXe siècle• L'image moderne du barbare destructeur apparaît quand les savants français s'intéressent à l'Italie • L'image du barbare du nord-est violent et dévastateur s'impose à partir du XIXe siècle en France • Pour les historiens patriotes français, le barbare représentait l'ancêtre des Allemands, un ennemi à diaboliserRéceptions contradictoires• Pour les Allemands de la même époque, les barbares germains étaient des ancêtres glorieux ayant régénéré Rome • Ces positions caricaturées se sont propagées dans l'art, la littérature et plus tard le cinéma • Chaque contexte relit la période des invasions barbares selon ses préoccupations actuelles
- Théories contemporaines et usages politiquesObsessions contextuelles• Les scandales sanitaires ont donné naissance à la théorie de l'empoisonnement au plomb • Chaque fois que notre société vit un événement, cela devient un prétexte pour questionner notre passé • En notre temps, la crise climatique est ajoutée comme explication de la chute de RomeApproches modernes• Dans une époque où les identités nationales se mélangent, beaucoup adoptent une approche centrée sur les transferts culturels, les échanges et les transformations • L'historien Bruno Dumézil offre une approche détaillée de cette périodeUsages géopolitiquesCertains relient la période des invasions barbares au contexte géopolitique contemporain, utilisant les Goths et Francs pour dénoncer les migrations qu'ils craignent et tracer des parallèles avec une supposée décadence.Réflexions finales• Les sources ne nous permettront jamais de comprendre précisément ce qui s'est passé : tout dépend de l'angle d'analyse • Ce qu'on écrit sur les barbares en dit plus sur celui qui tient la plume que sur eux • Le Moyen Âge n'était pas un retour total à l'Antiquité, mais une transformation progressive





