Moyen Âge/Les chevaliers hospitaliers de l'Ordre de Malte : de soldats à bienfaiteurs
Les chevaliers hospitaliers de l'Ordre de Malte : de soldats à bienfaiteurs

Les chevaliers hospitaliers de l'Ordre de Malte : de soldats à bienfaiteurs

Nota Bene22 minNov 21, 2022
L'Ordre se définit lui-même comme 'une force au service du plus fragile'
10 chapters
  • De la charité chrétienne aux origines de l'Ordre(0'005'06)
    Le christianisme connaît depuis le 3e siècle un essor du pèlerinage renforcé au Moyen Âge. La Terre Sainte et Jérusalem attirent les foules, et des accords de protection sont passés entre Charlemagne et le calife abbasside Harun al Rashid.
    La caritas, la charité, est l'une des trois vertus théologales supposées guider l'humanité. Elle signifie aimer Dieu pour lui-même et son prochain comme soi-même, une sorte de prière en action.
    • En 1048, les marchands d'Amalfi fondent le monastère bénédictin de la Sainte-Marie-Latine à Jérusalem • En 1080, un établissement féminin dédié à Sainte-Marie-Madeleine est ajouté • Chaque monastère dispose d'un hôpital pour accueillir pèlerins, malades et nécessiteux
    Gérard, bénédictin, renforce l'institution en la transformant en ordre religieux dédié à Saint-Jean-Baptiste. En 1113, le pape Pascal II reconnaît l'autonomie de l'Hôpital par la bulle 'Pie postulatio voluntatis'.
  • L'Ordre officiel et sa militarisation progressive(5'069'10)
    • La Règle rédigée par Raymond du Puy est confirmée par les papes Eugène III et Lucius III en 1153 et 1185 • L'Ordre comprend trois catégories : les frères chevaliers, les frères prêtres, et les frères servants • En 1130, le pape Innocent II donne à l'Ordre une enseigne de guerre : la croix blanche sur fond rouge
    L'Ordre reçoit de nombreuses donations de fiefs, villages et forteresses comme Beth Gibelin en 1136 et le Krak des Chevaliers en 1142. En tant que seigneurs féodaux, les Hospitaliers doivent assurer la défense de leurs domaines et protéger les populations.
    • Les Hospitaliers défendent le Krak des Chevaliers • Ils participent à la bataille d'Ascalon en 1153 • Ils combattent à Hattin en 1187 où les forces latines s'effondrent face à Saladin
    Malgré la militarisation, les dons, terres et revenus des commanderies servent uniquement au bon fonctionnement de l'Ordre et de sa raison d'être : l'Hôpital, transféré à Acre en 1187.
  • L'Hôpital de Jérusalem : merveille médiévale(9'1011'00)
    L'Hôpital mélange conceptions occidentale et orientale de l'hospitalité. La version occidentale privilégie l'accueil des étrangers et pèlerins. L'orientale se concentre sur la pratique médicale influencée par les écrits arabes et syriaques.
    • Peut accueillir en moyenne 1.000 malades, voire le double incluant la section réservée aux femmes • Répartition dans 11 grandes salles • Accueil de Chrétiens, Musulmans et Juifs conformément à la caritas • En cas d'affluence extrême, les chevaliers laissent leurs propres dortoirs aux malades
    L'établissement dispose de 4 médecins pas forcément membres de l'Ordre ni chrétiens, de 9 à 12 frères servants par salle, plusieurs chirurgiens, des sage-femmes et des nourrices pour les orphelins appelés 'enfants de Saint Jean'.
    • Vaisselle en argent aux propriétés antiseptiques • Draps propres, doux et changés régulièrement • Nourriture variée et de qualité : pain blanc, sucre, vin, pois chiche et viandes diverses
  • Continuité et réimplantations après les pertes(11'0013'23)
    • 1187 : Perte de Jérusalem à Saladin, reconstruction à Acre • 1291 : Chassés d'Acre par les Mamluks, installation à Limassol à Chypre • 1310 : Implantation à Rhodes • 1522 : Expulsion par Suleyman le Magnifique, 8 ans d'errance • 1530 : Installation définitive à Malte
    Après la perte d'Acre, les États Latins disparaissent. Les Templiers et Hospitaliers subissent une grave crise : on remet en question leurs privilèges et leur utilité. Des fusions sont envisagées aux conciles de Lyon en 1274 et de Salzbourg en 1291.
    En 1307, les Templiers sont arrêtés et en 1312 le pape attribue toutes leurs possessions occidentales aux Hospitaliers. L'Ordre s'enrichit considérablement et consolide sa position.
    Où qu'ils aillent et quelle que soit leur situation politique ou militaire, les Hospitaliers élèvent un nouvel Hôpital, rappelant leur raison d'être : le soin des malades.
  • Mutation en puissance maritime méditerranéenne(13'2315'12)
    En 1310, les Hospitaliers conquièrent Rhodes. L'Ordre devient de plus en plus souverain, battant monnaie et disposant d'un territoire propre.
    • Activité corsaire contre la marine ottomane • Combat contre les navires des pirates barbaresques • Lutte contre certains commerçants vénitiens qui abusent les pèlerins • Réputation d'excellents 'gendarmes de la Méditerranée' inspirant Richelieu et Colbert
    Alors que de nombreux ordres de chevalerie deviennent obsolètes et nationaux, ces 'chevaliers-marins' restent internationaux. Cette mutation inattendue permet finalement à l'Ordre de survivre jusqu'à la fin du 18e siècle.
    Tous les bénéfices servent à fortifier Rhodes puis Malte, et surtout à construire, agrandir, embellir et améliorer les hôpitaux. Rhodes doit construire plusieurs établissements à cause de son succès.
  • Excellence médicale à Malte aux siècles des Lumières(15'1216'53)
    • La 'Sacrée Infirmerie' possède 11 salles • Capacité de 300 malades, puis 550 malades en 1789 • Services spécialisés : hôpital féminin, maladies des yeux, blessures, maladies ophtalmiques • Salles de chirurgie et de médecine, quartiers pour contagieux et malades mentaux, balcons pour convalescents
    • Lazaret pour quarantaine des personnes susceptibles d'apporter une épidémie • Situées au port pour accueillir malades directement depuis navires • Premières méthodes d'anesthésie : chiffon imbibé d'opium ou heaume frappé avec maillet
    • École de Médecine fondée en 1575 • École de Pharmacie, Chirurgie et Anatomie fondée en 1676 • À la pointe du progrès scientifique du temps
    À Malte, sur 4.000 entrées par an, l'Hôpital ne compte que 8% de mortalité. En comparaison, à Paris à la même époque, la Charité enregistre 13% et l'Hôtel Dieu 25% de mortalité.
  • Fin d'une époque : révolution et réorientation(16'5318'30)
    • En 1792, la Révolution française s'empare des commanderies • En 1798, Napoléon s'empare de Malte au nom du Directoire et pille l'Hôpital • On soupçonne que la vaisselle en argent ait fini au fond de la baie d'Aboukir
    Le grand Maître Ferdinand von Hompesch abdique après la perte de l'île. Le tsar Paul Ier devient de facto grand maître pendant 3 ans, mais le pape refuse sa reconnaissance car il est marié et orthodoxe.
    De 1805 à 1879, l'Ordre n'a tout simplement plus aucun Grand Maître. Seuls des Lieutenants du Grand Magistère gèrent l'Ordre et engagent des pourparlers pour lui fournir un territoire.
    • En 1806, le roi de Suède offre l'île de Gotland, mais les Hospitaliers préfèrent attendre • En 1823, la Grèce rebelle appelle les Hospitaliers à Rhodes : irréalisable • En 1830, la France annexe l'Algérie et l'Angleterre ne peut plus céder Malte
  • Renaissance humanitaire et diplomatie moderne(18'3019'38)
    L'Ordre s'implante définitivement au Palazzo Malta, l'ancienne résidence de son ambassadeur à Rome. C'est le tournant : les pertes territoriales marquent la fin du rôle militaire mais sa souveraineté reste intacte.
    Méditant sur les épreuves, les Hospitaliers y voient une opportunité plutôt qu'un échec. La fin du rôle militaire offre l'occasion inespérée de revenir à la seule raison d'être : la charité.
    • Trains-hôpitaux créés en 1877 • Assistance lors de la guerre des Boers, conflits italiens, guerre franco-prussienne • Révolte des Boxers en Chine, deux Guerres Mondiales, Vietnam, Biafra, Ouganda, Yougoslavie
    Aujourd'hui, les Hospitaliers interviennent auprès des victimes de guerres et catastrophes naturelles, mais aussi des personnes démunies, nécessiteuses, âgées, handicapées, SDF, migrants, malades : les 'pauperes Christi' de notre époque.
  • Prestige historique et efficacité diplomatique(19'3820'43)
    • Ordre religieux et laïc de l'Église Catholique depuis 1113 • Sujet de droit international • Entretient des relations diplomatiques avec plus de cent états • Relations avec l'Union Européenne et statut d'observateur permanent aux Nations Unies
    L'Ordre utilise son prestige historique et sa renommée diplomatique affûtée au fil du temps. Neutre, impartial et apolitique, il peut mener des missions là où de simples ONG ont parfois du mal à intervenir.
    Pendant la guerre de 1870, un membre de l'Ordre est quasi dépouillé de son hôpital de 600 lits par l'armée prussienne. En montrant son insigne, les soldats arrêtent tout, le saluent et rendent les honneurs.
    Les soldats prussiens reconnaissent dans la simple croix à huit pointes l'une des plus anciennes institutions de l'Histoire occidentale, et respectent le prestige de l'Ordre.
  • Continuité millénaire et essence intemporelle(20'4322'20)
    • L'Ordre n'est plus à Jérusalem, Rhodes ou Malte • Il n'est plus militaire • Les Nations modernes ont remis en question son rôle politique
    Près de 1.000 ans après sa fondation, l'Ordre demeure résolument hospitalier, fidèle à sa raison d'être originelle : la caritas et le soin des plus fragiles.
    De moines-soldats engagés dans la défense des États latins d'Orient, les Hospitaliers sont devenus des bienfaiteurs internationaux, adaptant leurs méthodes et objectifs aux réalités de chaque époque.
    Avec 120.000 salariés et bénévoles dans le monde agissant dans la solidarité, la santé et les secours, l'Ordre incarne une institution médiévale qui a su se transformer tout en conservant ses valeurs fondatrices.