Contemporary era/La période la plus fantasmée de l’histoire anglaise
La période la plus fantasmée de l’histoire anglaise

La période la plus fantasmée de l’histoire anglaise

Nota Bene19 minDec 22, 2025
9 chapters
  • L'Angleterre en crise de 1812(0'011'46)
    En mai 1812, le Royaume-Uni fait face à des troubles majeurs : répression en Irlande contre les sociétés secrètes catholiques, expulsion des highlanders en Écosse, émeutes généralisées inspirées par la Révolution française, et assassinat du premier ministre deux semaines plus tôt.
    Le prince régent George, responsable des affaires du gouvernement, s'avère complètement ignorant de la gravité de la situation. Il confesse à Lord Moira ne pas avoir reçu de nouvelles de ses ministres depuis trois à quatre semaines.
    Le Régent fond en larmes et s'engage avec passion à se mettre au service du peuple et à redresser la situation, bien que sa sincérité soit discutable.
    Cette scène, documentée dans la correspondance du politicien Thomas Creevey, illustre le contexte troublé dans lequel évoluent les personnages des romans de Jane Austen et des séries modernes comme Bridgerton.
  • Jane Austen et son héritage(1'462'54)
    Jane Austen est une superstar littéraire dont l'œuvre a été adaptée partout depuis plus de 250 ans. Ses romans et ceux de ses contemporains comme Byron, Shelley et Dickens ont bénéficié de l'enthousiasme du Régent pour les artistes et scientifiques.
    Bien que la vie de Jane Austen semble dénuée d'intérêt surface, ses romans capturent le quotidien de son époque. Qui sait lire entre les lignes découvre la totalité de la société de son temps.
    • Née en 1775 au moment de la Révolution américaine • Âgée de 14 ans au début de la Révolution française • Environ 18 ans lors de l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne avec la France en 1793 • A connu la mort de sa cousine Eliza dont le mari français a été guillotiné
    Jane Austen ouvre la voie aux grands écrivains des décennies suivantes en remettant en question les notions traditionnelles de privilège aristocratique, idée que le titre de gentleman doit se mériter plutôt que s'hériter.
  • La Régence anglaise et le Régent(2'545'29)
    • Prince Georges déclaré régent le 5 février 1811 à l'âge de 48 ans, suite à la folie du roi Georges III • Réputé pour ses dettes de jeu, beuveries, mariage clandestin avec une catholique et ses rapprochements avec les ennemis politiques de son père • Plus intéressé par la décoration de ses demeures que par les affaires du gouvernement • Unanimement méprisé mais paradoxalement crucial pour l'époque
    La Régence anglaise désigne une période plus large allant de 1795 à 1830, marquée par l'influence du Régent et caractérisée par une époque de raffinement et de culture.
    Malgré ses défauts, le Régent était convaincu de l'importance des artistes, scientifiques et historiens. Son enthousiasme a insufflé une créativité sans précédent chez Lord Byron, Frances Burney, Walter Scott, William Turner, John Keats, Mary Shelley, Charles Dickens et Jane Austen.
    La régence a duré 10 ans et a marqué les esprits comme une époque de raffinement et de culture, devenant une période fantasmée de l'histoire anglaise.
  • La structure sociale : gentry et héritage(5'297'17)
    Les personnages de Jane Austen appartiennent à la gentry, la petite noblesse terrienne non titrée. Cette classe regroupe les grands propriétaires terriens, les gentlemen et les fils et filles cadets possédant argent, terres, manières, connexions ou éducation.
    Seul le fils aîné peut hériter en Angleterre. Pour les fils aînés de la gentry, exercer une profession était mal vu car ils avaient déjà le « gros lot » en héritant. Leur rôle était d'être rentiers, bien que gérer un domaine comme Pemberley soit une entreprise énorme.
    Les domaines rassemblaient des exploitations agricoles, des biens en location et des ressources naturelles. Bien que l'idéal soit d'aller à la chasse et de ne rien faire, maintenir un domaine en bonne santé financière requiert du travail, surtout sans une bonne gestion.
    Au cours du 19e siècle, une mauvaise gestion a mené à la quasi-faillite de nombreuses grandes familles. Certaines ont tenté de redresser leur situation par des mariages avantageux avec des héritières américaines, les « nouveaux riches ».
  • Carrières honorables pour les fils cadets(7'1710'54)
    Les fils cadets doivent trouver comment subvenir à leurs besoins tout en restant gentlemen. Aucune carrière trop manuelle n'est envisageable, car cela serait une honte pour leur statut social.
    • Pasteur ou clergyman : perçoit 10% des richesses produites sur la paroisse, plus un logement et un lopin de terre. Le propriétaire du domaine choisit généralement le pasteur. • Officier dans l'armée : la famille peut acheter directement un poste d'officier, permettant une carrière rapide avec les bonnes connexions • Officier dans la Marine : contrairement à l'armée, on ne peut pas acheter son rang. Gagnait souvent et rapidement contre les Français. Permet de faire fortune par la redistribution des prises. • Avocat, notaire, et à la limite banquier
    Wickham dans Orgueil et Préjugés incarne la supercherie : il ne fait partie que des milices locales levées par loterie à partir des années 1790, pas du vrai régiment prestigieux. Ces milices rassemblent principalement des hommes pauvres dans des conditions de vie difficiles.
    L'objectif de toute carrière est d'avoir une situation permettant de se marier, car entretenir une femme et des enfants selon son rang coûte relativement cher. Un gentleman ne peut généralement se marier qu'après 30 ans, une fois bien établi.
  • Condition des femmes et mariage(10'5412'50)
    Les femmes sont légalement des éternelles mineures. Célibataires, elles restent sous l'autorité de leur père ; mariées, sous celle de leur mari. Leur fortune passe entièrement à l'époux lors du mariage, sauf si le contrat le spécifie, ce qui est rarement le cas.
    Pour la gentry et la noblesse, les seules professions envisageables sont dames de compagnie, professeures ou gouvernantes. Ces postes sont « honorables » mais réputés difficiles et peu rémunérés, comme l'illustre Jane Eyre.
    Sans fortune personnelle ou sans proche fortuné pour subvenir à ses besoins, faire un bon mariage est le seul moyen de gagner son indépendance. Avec le divorce presque impossible, il faut ne pas se tromper dans ce choix unique.
    • Les mariages arrangés motivés uniquement par l'argent sont perçus comme de mauvais goût depuis la fin du 18e siècle • Il est de bon ton de se marier par amour, ou du moins que cela en ait l'apparence • Mais il faut aussi marier avec la bonne personne d'un rang similaire capable de subvenir aux besoins • C'est hypocrite mais au cas par cas dans la réalité
  • Difficultés matrimoniales et démographie(12'5015'29)
    Le nombre de femmes célibataires dépasse largement celui des hommes disponibles en raison des guerres avec la France. C'est pourquoi Mme Bennet dans Orgueil et Préjugés est angoissée de devoir caser cinq filles sans dots pour les rendre attrayantes.
    Dans une petite ville de campagne, on fait vite le tour des bons partis à 20 km à la ronde. Sans train et en calèche, les déplacements sont limités. Ceux qui en ont les moyens se rendent à Londres durant la saison parlementaire, entre novembre et le début de l'été.
    • La ville grouille de monde durant la saison parlementaire, offrant l'occasion de se frotter au gratin • Les agendas des aisés sont remplis de danses, bals, réceptions, garden parties, opéra, théâtre, promenades, shopping • L'espoir des parents est de voir leurs filles mariées au plus vite, idéalement au début de la vingtaine • Devenir vieille fille est considéré comme pathétique : un poids financier et source de moquerie
    Dans la réalité, nombreuses femmes sont moins enthousiastes face au mariage. Sans méthode de contraception efficace, la vie d'une femme mariée est ponctuée de nombreuses grossesses et mourir en couche n'était pas rare. Devenir veuve offrait peu d'avantages.
  • Pauvreté et inégalités sociales(15'2917'21)
    • Malgré l'imaginaire idyllique de la Régence, jamais on n'avait vu autant de pauvreté • La loi des enclos de 1773 permet aux propriétaires terriens de clôturer leurs terres • Les paysans sans terre propre perdent accès aux terres collectives où ils cultivaient, faisaient paître leur bétail et ramassaient du bois • L'augmentation de la population, les guerres coûteuses et les mauvaises récoltes aggravent les pénuries alimentaires
    Pour s'en sortir, les paysans n'ont d'autres choix que de fuir vers les villes en espérant profiter des débuts de la Révolution industrielle. Cependant, les nouvelles technologies remplacent les artisans qualifiés par des travailleurs moins chers et moins formés, parfois même des enfants.
    Sans travail ni moyens de subsistance, les malheureux s'installent dans des bidonvilles insalubres et surpeuplés. La majorité se tourne vers une vie de crime, facilitée par l'absence de police professionnelle et centralisée. Les veilleurs payés par la ville sont plus souvent ivrognes qu'efficaces.
    Le Régent et l'architecte John Nash séparent intentionnellement Londres en deux avec Regent's Park et Regent Street, terminée en 1819. Cette division architecturale renforce les inégalités économiques entre l'Ouest huppé et l'Est travailleur, permettant aux classes aisées d'ignorer la vue, les odeurs et les sons des moins chanceux.
  • Gouvernement et transformation littéraire(17'2119'11)
    Les aristocrates qui gèrent le pays ne sont pas là pour représenter le peuple, mais pour protéger les intérêts des hommes que la haute naissance a désignés comme dirigeants naturels. Le peuple ne peut que s'y soumettre, ce système restant en place pendant de nombreuses décennies.
    Même la gentry, alliée naturelle de l'aristocratie, n'est plus insensible aux injustices dont souffre le peuple. Beaucoup trinquent devant les taxes astronomiques que le gouvernement lève sur absolument tout.
    Dans les romans du 18e siècle, la classe sociale était une évidence : la noblesse ou la gentry vous plaçait au-dessus des autres sans que personne ne puisse le remettre en cause. Jane Austen change tout cela dans un monde en pleine mutation.
    • Dans Orgueil et Préjugés, Lizzie refuse d'épouser Darcy précisément parce qu'il pense être un gentleman par sa naissance seule • Pour Austen, le titre de gentleman doit se mériter, non s'hériter • Elle ouvre la voie à George Eliot, Thomas Hardy, Elizabeth Gaskell et Charles Dickens • C'est pourquoi il est important de pouvoir parler d'elle aujourd'hui