
L’histoire sombre de la Martinique
21 chapters
- Introduction et géographie des AntillesPerception communeLes Antilles et Caraïbes évoquent généralement des images de plages paradisiaques, de piraterie et d'aventures exotiques.Réalité historiqueL'histoire de l'archipel est en réalité triste et sanglante, particulièrement à partir du 16e siècle avec l'arrivée des Européens et le début de la colonisation.Divisions géographiques• Les Antilles incluent les Grandes Antilles (Cuba, Jamaïque, Haïti, République dominicaine, Porto Rico) • Les îles Caïmans • Les Petites Antilles où se situe la Martinique, entre la Dominique et Sainte-Lucie • Au sein des Petites Antilles : les îles du Vent et les îles sous le Vent, la Martinique faisant partie des îles du VentContexte du sujetLa Martinique est une île française des Caraïbes dont l'histoire mêle colonisation, traite transatlantique, esclavage et luttes sociales.
- Les peuples amérindiens avant la colonisationSources limitéesLes peuples amérindiens qui habitent l'archipel depuis 5 000 ans sont des peuples oraux, ce qui limite notre compréhension à des vestiges matériels ou des récits européens de seconde main.Civilisation céramisteVers le 6e siècle avant notre ère, une civilisation sédentaire céramiste s'installe en Martinique, provenant des Guyanes et du Venezuela, conservant d'abord des relations étroites avec le continent.Fragmentation culturelleÀ partir du 9e siècle, l'unité sociale se fragmente pour des raisons encore inconnues, créant une mosaïque de cultures insulaires dans les Grandes Antilles, Petites Antilles et Bahamas.Noms et identitésLes peuples des Petites Antilles s'appelaient les Kalinagos. Les Européens les désignaient comme Caribes (signifiant cannibales) pour les distinguer des Taïnos des Grandes Antilles appelés les 'bons sauvages'.
- Arrivée des Européens et premières colonisationsDécouverte européenne• Christophe Colomb arrive aux Bahamas en 1492 • Il explore les Petites Antilles lors de son second voyage en 1493 • Les Espagnols délaissent les Petites Antilles pour s'installer dans les Grandes Antilles, plus riches en métaux précieuxStéréotypes persistantsLe regard des colons sur les populations amérindiens crée deux figures durables : le 'bon sauvage' taïno et le Caribe menaçant sans foi, sans loi et sans roi, résistant activement à l'invasion coloniale.Protection temporaireL'image négative des Kalinagos les protège temporairement de la colonisation espagnole. Anglais, Hollandais et Français ne font que des escales jusqu'au début du 18e siècle, y compris pour attaquer les galions espagnols.Débuts de la colonisationEn 1635 commence la colonisation française de la Martinique menée par Pierre Belain d'Esnambuc avec le soutien du cardinal Richelieu. 150 colons et des missionnaires capucins débarquent depuis Saint-Christophe, s'installent à l'ouest et chassent les Kalinagos.
- Établissement du système économique esclavagisteDébuts des cultures• Production initiale de tabac, roucou et indigo • Cacao à partir des années 1660 • Crise économique à la fin du 17e siècle pousse les planteurs vers la monoculture de canne à sucre • Exportations secondaires de cacao, café et coton à partir des années 1730Introduction de l'esclavageLes premiers esclaves venus d'Afrique arrivent après 1635. Une dynastie de marchands rouennais signe en 1639 pour importer des esclaves dans les plantations de tabac. Jusqu'aux années 1660, l'esclavage n'est pas encore systématisé et provient surtout de la flibuste.Main-d'œuvre initialeLes planteurs font appel à des 'engagés', aussi appelés 'trente-six mois', ouvriers blancs tenus de servir trois ans dans des conditions très dures, avant d'obtenir s'ils survivent un petit lopin de terre.Propriété et gouvernanceLa Martinique est rachetée en 1650 par Jacques Dyel du Parquet, militaire et planteur esclavagiste qui gouverne l'île depuis 1636. Un recensement de 1660 montre que près de la moitié de la population est composée d'esclaves.
- Résistance kalinago et tragédie finaleOrganisation de la résistanceLes Kalinagos s'organisent depuis les îles voisines et le Nord-Est de l'île à Capesterre pour résister à l'invasion coloniale et à l'augmentation des colons cherchant des terres.Tensions escaladées• La mort du gouverneur Jacques Dyel du Parquet en 1658 met le feu aux poudres • Les colons sont endettés auprès des négociants métropolitains • Les Kalinagos sont accusés de cacher des esclaves en fuite, les marrons • Un accord de paix est signé mais jamais respectéMassacre et expulsionEn 1658, 600 hommes menés par Pierre Dubuc de Rivery avec des missionnaires jésuites et dominicains attaquent et massacrent les Kalinagos. Les survivants fuient vers la Dominique d'où ils organisent des expéditions punitives.Fin tragique et légendeUne légende raconte que les derniers survivants se suicident en se jetant d'une falaise appelée 'Tombeau des Caraïbes'. En réalité, une poignée de Kalinagos reste en Martinique et les Français signent avec eux un traité de paix en 1660.
- Expansion de l'esclavage et économie sucrièreBoom sucrierÀ partir de la seconde moitié du 17e siècle, la monoculture de canne à sucre domine l'économie de l'île et sculpte entièrement son paysage jusqu'au milieu du 20e siècle. Les sucreries essaiment en Martinique et Saint-Pierre devient la capitale des Antilles françaises.Systématisation du commerce• Le commerce triangulaire se met en place entre 1673 et 1700 • Le nombre d'esclaves en Martinique est multiplié par sept • Les ports de Nantes et Bordeaux se développent et prospèrent • Des forts comme celui de Gorée sont construits sur les côtes africainesRôle de Louis XIVLouis XIV devient un artisan majeur de la traite transatlantique dans l'empire colonial français. Il récompense les planteurs possédant plus de 100 esclaves en les anoblissant à partir de 1680. En 1674, il met fin au monopole de la Compagnie des Indes occidentales en fondant la Compagnie du Sénégal dirigée par l'Amiral Jean-Baptiste du Casse.Conditions des esclavesLes manufactures à sucre consomment littéralement des esclaves, pour la plupart très jeunes, qui meurent rapidement, épuisés par un travail intensif sous le fouet et très insuffisamment nourris. Les planteurs les considèrent comme des outils remplaçables.
- Code Noir et encadrement religieuxCadre légalEn 1685, l'édit de mars affirme la supériorité de la justice royale sur celle des maîtres et le monopole de la religion catholique. Cet édit ne sera nommé 'Code Noir' que bien plus tard en 1718 par un imprimeur parisien cherchant un titre accrocheur pour vendre son livre.Missions religieuses• Depuis le 17e siècle, l'organisation royale cherche à maintenir un contrôle sur les colonies en évangélisant les esclaves • Les ordres religieux présents aux Antilles sont chargés de cette mission • La couronne de France confie l'instruction des blancs créoles et la formation des élites à ces ordres • La culture européenne est diffusée parallèlementAutorités religieusesMissionnaires jésuites et dominicains engagent une compétition macabre pour fonder de nouvelles paroisses sur les terres nouvellement conquises aux dépens des Kalinagos.Populations créolesLes blancs créoles sont les populations européennes nées dans les colonies. Ils constituent une élite coloniale formée par les ordres religieux et instruits différemment des esclaves evangelisés.
- Guerres intercoloniales et rivalités européennesCycles de conflitsDès la fin du 17e siècle s'amorce un cycle de conflits : les quatre guerres intercoloniales opposent entre 1688 et 1763 la France et la Grande-Bretagne pour le contrôle de l'Amérique du Nord.Guerre de Sept Ans• Les Anglais attaquent la Martinique en 1759 mais échouent • Ils reviennent en 1762 et réussissent à prendre l'île • Un an plus tard, le traité de Paris est signé et la guerre prend fin • La Martinique est restituée à la France mais confirme la domination britanniqueRevanche françaiseLa France prend sa revanche lors de la Révolution américaine de 1778 en s'engageant aux côtés des Treize Colonies contre la Grande-Bretagne.Batailles martiniquaisesLa Martinique est engagée en 1779 et 1780 dans deux batailles navales appelées 'la bataille de la Martinique'. En 1782, la France tente sans succès d'envahir la Jamaïque tenue par les Anglais.
- Révolution française et premiers mouvements abolitionTempête révolutionnaireEn 1789 éclate la Révolution française, marquant le début du lent, long et douloureux chemin vers l'abolition de l'esclavage qui va emporter avec elle toutes les Antilles françaises, Martinique y compris.Premiers actes• Dès août 1789, avant l'arrivée des nouvelles des premières journées révolutionnaires, des esclaves sentant le vent de la liberté écrivent une lettre réclamant leur liberté • Les rédacteurs sont férocement réprimés • Le vent insurrectionnel gagne toutes les Petites AntillesRévolte haïtienneEn 1791 éclate la révolte des esclaves et des libres de couleur à Saint-Domingue, l'actuel Haïti, marquant une escalade majeure.Démographie martiniquaiseÀ cette époque, la Martinique compte 81 130 esclaves pour seulement 10 635 blancs et 5 235 libres de couleur composés majoritairement de métissés et de noirs libres.
- Rochambeau et le décret d'abolition de 1794Nomination de RochambeauEn 1792, Rochambeau est nommé gouverneur de la Martinique par l'Assemblée législative pour asseoir le nouveau pouvoir révolutionnaire et faire appliquer un décret élevant au rang de citoyens les hommes de couleur libres.Insurrection contre-révolutionnaire• Une insurrection contre-révolutionnaire éclate contre ces mesures • L'assemblée coloniale entre en dissidence • Elle ne reconnaît la République qu'en janvier 1793 • Rochambeau parvient finalement à débarquer un mois plus tard et dissout l'assemblée colonialeDécret d'abolitionLe 4 février 1794 (16 Pluviôse An II), le décret abolissant l'esclavage dans toutes les colonies est voté à Paris.Occupation anglaiseLe décret n'a pas le temps d'entrer en vigueur en Martinique car l'île tombe aux mains des Anglais quelques semaines plus tard avec le soutien des grands planteurs qui rétablissent l'Ancien Régime et maintiennent l'esclavage. L'occupation dure jusqu'en 1802 quand la paix d'Amiens est signée avec la Grande-Bretagne par Napoléon.
- Napoléon et restauration de l'esclavagePolitique napoléonienneNapoléon va maintenir l'esclavage et retirer la nationalité française aux anciens esclaves affranchis, contredisant les principes révolutionnaires.Brève paixLa paix d'Amiens est de courte durée, rompue quelques mois plus tard en 1803. La guerre reprend entre la France et la Grande-Bretagne.Réoccupation anglaise• Les Anglais réoccupent la Martinique de 1809 à 1814 • Ils répriment férocement une révolte d'esclaves et de libres de couleur en 1811 • Avec la défaite de Napoléon et le traité de Paris du 30 mai 1814, les Anglais rendent la Guadeloupe et la Martinique à la France • Les Anglais gardent Sainte-Lucie et l'île de TobagoPoursuite des combatsDurant le 19e siècle, le combat des libres de couleur et des esclaves pour l'égalité des droits et la fin de l'asservissement se poursuit, marqué par des révoltes d'esclaves notamment celle du Carbet en 1822.
- Avancées timides et obstacles du 19e siècleReconnaissance partielleEn 1833, la charte coloniale reconnaît très partiellement des droits aux libres de couleur mais y ajoute un cens, un seuil d'imposition conditionnel à l'accès au vote, si élevé qu'il exclut quasi l'intégralité des libres de couleur.Fin progressive de la traite• La traite transatlantique est progressivement condamnée puis interdite sous Louis XVIII et Louis-Philippe • La traite de contrebande se poursuit • L'esclavage reste légalAbolition officielleEn avril 1848, sous la Seconde République, l'esclavage est officiellement et définitivement aboli, notamment grâce à l'action de Victor Schœlcher, sous-secrétaire d'État à la Marine et aux Colonies.Révolte martiniquaiseAvant même l'application du décret, les esclaves de Martinique se révoltent le 22 mai 1848 pour réclamer l'abolition immédiate, qu'ils obtiennent le 23 mai 1848.
- Compensation aux maîtres et engagés asiatiquesIndemnités contre-productivesL'article 5 du décret d'abolition prévoit une compensation financière, mais non pour les anciens esclaves victimes de l'exploitation, mais pour les anciens propriétaires ayant dû abandonner l'esclavage.Chiffres de l'indemnité• 29 millions de francs-or sont distribués en indemnités • 4 397 bénéficiaires reçoivent ces fonds • Cela représente 409 francs-or par esclave • L'objectif est de dissuader les esclaves de quitter les coloniesPerpetuation des inégalitésMalgré l'abolition, les békés, descendants des maîtres d'esclaves, continuent de contrôler la majorité des terres. La plantocratie s'attache à remplacer l'ancienne main d'œuvre servile par des engagés sous contrats.Immigration forcée• Entre 1850 et 1888, 25 509 Indiens sont introduits en Martinique • 9 080 Africains sont amenés • 2 500 Chinois arrivent • Ces travailleurs proviennent de Pondichéry, Madras, Calcutta, Chine et Afrique
- Fin de l'âge du sucre et catastrophe naturelleCrise sucrièreEntre 1884 et 1905, la canne à sucre concurrencée par la betterave s'enfonce dans une énorme crise de surproduction. Les planteurs décident de baisser les salaires et d'augmenter la cadence du travail.Mouvements ouvriers• Des grèves massives éclatent en réaction • La plus importante entraîne la mort de dix ouvriers agricoles tués par les autorités coloniales • Les gens de couleur commencent à s'affirmer comme classe distincte • Des figures intellectuelles majeures émergent comme Aimé CésaireÉruption du PeléeLe 8 mai 1902, la montagne Pelée entre en éruption, provoquant la mort de l'intégralité des habitants de Saint-Pierre, ancien centre économique de l'île.Unique survivantUn seul survivant est rapporté, Louis Auguste Cyparis, prisonnier sauvé grâce à l'épaisseur des parois de son cachot dans une prison.
- Participation aux conflits mondiaux du 20e sièclePremière Guerre mondiale• Environ 8 788 Martiniquais sont mobilisés • 1 876 d'entre eux ne reviennent pas • L'île participe aux deux conflits mondiaux du 20e siècleEntre-deux-guerresPendant l'entre-deux-guerres, les mouvements sociaux se poursuivent sur fond d'instabilité politique avec près de 22 gouverneurs sur cette période.Seconde Guerre mondiale• La Martinique passe sous le commandement de l'amiral Georges Robert, un vichyste • Robert dissout les conseils municipaux et sanctionne les opposants • La période est marquée par la répression et le manque de libertésLibération et mutationsÀ la libération, la Martinique entame une mutation politique majeure alors que le mouvement de décolonisation débute partout dans le monde.
- Départementalisation et premiers défis de l'assimilationLoi de 1946En 1946, la Martinique devient un département français par la loi du 19 mars portée par Aimé Césaire. Par cette loi, les citoyens martiniquais sont assimilés à la nation française.Forme inédite de décolonisationCette assimilation est une forme de décolonisation inédite qui va sans ses contradictions et ses grosses désillusions, motivée en Métropole par des craintes sur la souveraineté française plutôt que par un désir d'égalité.Rattrapage repoussé• Le rattrapage social et économique est repoussé et étalé • Cela entraîne un lot de revendications sociales et de contestations • Ces tensions se renforcent à la fin des années 50 avec une hostilité croissante de la jeunesseRéponses du régime gaullisteLe régime gaulliste cherche une réponse forte, craignant que l'essor de la population ne ralentisse le développement économique et menaçant la démographie française.
- Répression et contrôle de la populationFusillade du LamentinEn 1961, suite à une grève, les gardes mobiles tirent sans sommation sur la foule rassemblée devant l'église du Lamentin, entrainant la mort de trois personnes.Mouvements indépendantistesLa même année, le Front Antillo-Guyanais pour l'Autonomie (FAGA) est créé, entrainant pour ses fondateurs une interdiction de séjour en Martinique.Programme BUMIDOM• En 1963, le député Michel Debré crée le BUMIDOM (Bureau pour le développement des Migrations dans les Départements d'Outre-Mer) • Son objectif est d'organiser la migration depuis les DOM pour désamorcer la crise sociale • Il vise à couper les mouvements indépendantistes de leurs bases • Il répondait aussi aux besoins de main-d'œuvre en MétropoleRépression systématiqueLes fonctionnaires soupçonnés de participer à l'agitation colonialiste sont exilés de force, et une répression s'ensuit pour endiguer les mouvements sociaux.
- Situation contemporaine et persistance des problèmesMouvements contre la vie chère• Depuis les années 2000, particulièrement en 2009, la Martinique a connu de puissants mouvements sociaux contre la vie chère • Une grève générale en 2009 dénonce les profits abusifs et le coût de la vie largement supérieur à la Métropole • En septembre 2024, une nouvelle vague de manifestations secoue l'îleInégalités économiques• Les prix à la consommation, notamment alimentaires, sont fréquemment 30 à 40% plus élevés qu'en France métropolitaine • Les salaires sont plus bas qu'en Hexagone • 27% de la population vit sous le seuil de la pauvreté, taux nettement supérieur à la Métropole • Les accords signés n'ont pas amélioré la situation de façon significativeScandale du chlordéconeLe chlordécone, un insecticide, a été largement utilisé dans les bananeraies jusqu'en 1993 malgré son interdiction en Métropole en 1990, contaminant durablement les sols et l'eau.Conséquences sanitaires• La majorité de la population martiniquaise a été contaminée • La Martinique présente l'un des taux les plus élevés de cancer de la prostate au monde • Le scandale demeure un traumatisme et un motif de colère persistante • Les corps des habitants des anciennes colonies ne sont pas traités de la même façon que les autres
- Conclusion : résistance et résilience historiqueHéritage complexeL'histoire de la Martinique est marquée par l'esclavage, la colonisation, et les luttes sociales, témoignant d'un chemin tortueux et douloureux.Capacités de relèvementLes habitants de cette île ont su se relever et affirmer leur identité, brisant les chaînes de l'oppression.Combats successifs• Combat pour l'abolition de l'esclavage • Quête d'égalité des droits • Bouleversements économiques, politiques et sociaux • Affrontements et réinvention continuesTémoignage historiqueLa Martinique a toujours été un territoire d'affrontements mais aussi de réinvention, démontrant une résistance farouche et une résilience inouïe face à des siècles de domination et d'exploitation.





