
Tout comprendre au conflit Nord-irlandais
Chaque pays a sa part d'ombre, chaque communauté a ses blessures.
12 chapters
- Les origines de la partition de 1921Contexte historiqueEn 1921, la longue lutte pour l'indépendance aboutit à la division de l'île en deux : la République d'Irlande au sud et la province d'Irlande du Nord, rattachée au Royaume-Uni.Critères de partition• La partition a été pensée selon des critères électoraux et religieux • Les comtés du nord ont été configurés pour avoir une majorité protestante • Les comtés à majorité catholique deviennent indépendants, les autres restent unis à la couronneDivisions internesEn Irlande du Nord, une division interne persiste entre deux communautés différentes, voire rivales : les protestants unionistes et les catholiques nationalistes.Statut spécialL'Irlande du Nord a un statut spécial au sein du Royaume-Uni avec son propre gouvernement, sa police et ses lois particulières.
- Les discriminations envers les catholiquesMesures systématiques• Les catholiques sont pénalisés dans l'accès à l'emploi et au logement • Le découpage de la carte électorale leur est très défavorable • Les quartiers catholiques ont droit à moins de représentants aux assemblées locales que les protestantsExemple concretLa ville de Derry, catholique aux deux tiers, est dirigée par un maire unioniste protestant malgré sa majorité catholique.Contrôle policierLes catholiques continuent d'être ciblés par la police, qui conserve le droit de décréter des couvre-feux, d'interdire des manifestations, de censurer les publications, d'arrêter et de perquisitionner sans motif.Lois d'exceptionLes lois exceptionnelles datant de la guerre civile des années 1920 n'ont jamais été abolies, permettant la répression pendant plusieurs décennies.
- Les mouvements de droits civiques des années 1960Inspiration américaineLes catholiques nord-irlandais s'insurgent contre les injustices en s'inspirant de la lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis.Organisations crééesIls fondent des Ligues de défense de leurs droits, notamment la NICRA (Northern Ireland Civil Rights Association) en 1967, prenant pour modèle les marches pacifiques de Martin Luther King.Objectif initialLa contestation a pour unique objectif de faire des catholiques nord-irlandais des citoyens du Royaume-Uni comme les autres, avec le gouvernement londonien garantissant leurs droits.Premières manifestations• Une première marche a lieu en août 1968 et se déroule pacifiquement • La marche du 5 octobre à Derry est interdite par les autorités • Les manifestants sont dispersés avec violence, les images font le tour du monde
- L'escalade de la violence et l'intervention britanniqueRéactions radicalesFace aux réformes consenties aux catholiques, la fraction la plus radicale des protestants unionistes rejette ces changements et attaque les marches pacifiques.Retour de l'IRALe 20 avril 1969, la Irish Republican Army (IRA) annonce sa reformation et reprend le combat pour chasser les Britanniques, commençant par une série d'attentats à la bombe devant les bureaux de poste de Belfast.Émeutes et militarisationEn août 1969, les émeutes s'intensifient, notamment à Derry dans le quartier du Bogside. Le gouvernement local demande l'envoi de soldats britanniques en renfort.Accueil ambiguLes catholiques accueillent avec soulagement ce contingent britannique, espérant une plus grande neutralité que la police locale proche des unionistes. Cependant, les milices protestantes s'opposent à cette intervention.
- Les années de répression sous les conservateursChangement politiqueEn 1970, le gouvernement travailliste cède la place aux conservateurs, alliés aux unionistes nord-irlandais. L'UDR (Ulster Defence Regiment) est créée comme nouvelle force militaire à partir de recrues locales.Composition problématique• L'UDR compte 18% de catholiques à sa création • Suite à des incidents comme la descente dans Lower Falls en juillet 1970 qui fait 5 morts, les catholiques quittent massivement l'UDR • En 1972, l'UDR ne compte plus que 3% de catholiquesDurcissement du régimeLe premier ministre nord-irlandais Brian Faulkner obtient en 1971 des lois de répression plus dures. L'armée devient progressivement du côté des protestants plutôt que neutre.Torture et violationsEn août 1971, 350 personnes soupçonnées d'être membres de l'IRA sont interpellées. Les interrogatoires poussés incluent privation de sommeil, de nourriture, exposition à des sifflements aigus et positions pénibles - des actes de torture selon la Cour Européenne des Droits de l'Homme.
- Le Dimanche sanglant et la Direct RuleÉvénement tragiqueLe 30 janvier 1972 à Derry, une manifestation contre l'internement se déroule. Les militaires déclarent avoir vu des personnes armées et ouvrent directement le feu, tuant 13 manifestants sur le coup.Répercussions immédiates• Le scandale est énorme et secoue l'opinion mondiale • Deux jours plus tard à Dublin, une foule prend d'assaut et incendie l'ambassade du Royaume-Uni par solidarité • L'année 1972 battra tous les records d'horreur avec presque 500 mortsRaison géopolitiqueLa République d'Irlande et le Royaume-Uni doivent tous deux entrer dans la CEE (Communauté Économique Européenne) en 1973. Les autres pays membres sont inquiets de l'instabilité et de l'image négative du Royaume-Uni.Changement institutionnelLondres impose la Direct Rule : l'Irlande du Nord perd toute autonomie et est directement administrée par Londres avec un ministre ayant tous les pouvoirs pour restaurer l'ordre.
- Les tentatives de dialogue politiqueRéformes envisagéesEn 1973, on tente de mettre en place des quotas de sièges pour les catholiques à l'Assemblée d'Irlande du Nord. Le Conseil d'Irlande, une institution formée par des représentants du Nord et du Sud, est réactivé.Blocages internesLes dissensions internes aux partis nord-irlandais font échouer le processus. En juin 1974, une bombe de l'IRA explose même au Parlement de Westminster.Trêve fragile• La même année, une trêve est annoncée et des prisonniers de l'IRA sont libérés • Le cessez-le-feu n'est pas toujours respecté : des branches isolées de l'IRA continuent les attentats • Cela entraîne en retour la répression militaireMouvement pour la paixEn 1976, suite à la mort tragique de trois enfants à Belfast, les femmes se mobilisent. Betty Williams et Mairead Corrigan créent Peace People et organisent de grandes manifestations rassemblant catholiques et protestants pour la paix. Elles reçoivent le prix Nobel de la paix cette année-là.
- L'ère Thatcher et le durcissement du conflitContexte politiqueEn 1979, Margaret Thatcher devient Première Ministre britannique et restera en poste pendant onze ans et demi jusqu'en 1990. Elle adopte des déclarations martiales et refuse de céder, ce qui n'aide pas à l'apaisement.Attentats et représailles• Le 27 août 1979, l'IRA assassine Lord Mountbatten, membre de la famille royale britannique, sur son bateau de pêche avec plusieurs enfants • En octobre 1984, une bombe explose à l'hôtel de Thatcher, mais elle réchappe de justesse • L'IRA reconnaît le manque de chance et menace que la prochaine tentative sera la bonneProtestations carcéralesLes détenus issus de groupes nationalistes réclament le statut de prisonniers politiques. Ils refusent d'enfiler l'uniforme, restent nus avec une couverture, répandent leurs excréments sur les murs et organisent des grèves de la faim.Martyre médiatiqueBobby Sands, membre de l'IRA et député britannique depuis sa prison, meurt le 5 mai 1981 après une grève de la faim. Thatcher refuse de céder et réplique durement. Neuf autres grévistes de la faim se laissent mourir, générant une grande sympathie et des afflux de recrues pour l'IRA.
- Les accords de Hillsborough et la reconnaissance mutuellePressions internationalesBeaucoup de nationalistes nord-irlandais sont prêts au dialogue avec Londres et même les unionistes. Les Européens et Américains font pression pour que Thatcher accepte les négociations.Structure des accords• Pour le passé : l'Irlande du Sud reconnaît que l'Irlande du Nord est une province sous souveraineté britannique • Pour le présent : malgré la distinction de souveraineté, l'Irlande du Sud gagne un droit de regard sur les affaires nord-irlandaises • Pour le futur : si une majorité claire d'électeurs du Nord se montre favorable à la réunification, cela pourrait se faireRéactions mitigéesLes accords d'Hillsborough sont signés en 1985. Personne n'aime vraiment ce compromis : les nationalistes le trouvent trop mou et les unionistes trop généreux. Ces derniers démissionnent même en masse du Parlement de Westminster.Relance du dialogueBien que la situation reste complexe, au moins le dialogue politique est reparti et devient possible. L'étape suivante, longue et nécessaire, est le désarmement.
- Les négociations vers la paix et l'Accord du Vendredi SaintTournant diplomatique• En 1993, les dirigeants de l'IRA et du Sinn Féin reconnaissent que leur combat n'aboutira pas par les armes • L'IRA annonce un cessez-le-feu et le président américain Bill Clinton s'engage personnellement pour les négociations • En 1995, les gouvernements de Londres et Dublin signent la Déclaration Commune sur la PaixAutodéterminationLa Déclaration Commune s'accorde sur le droit du peuple nord-irlandais à l'autodétermination. Le Royaume-Uni et la République d'Irlande renoncent tous deux à revendiquer le Nord de l'île, laissant aux habitants de choisir.Incidents persistantsLe processus n'est pas sans incidents : quand le gouvernement britannique refuse que le Sinn Féin participe aux négociations, l'IRA réplique en rompant son cessez-le-feu lors d'un attentat à Canary Wharf.Accord finalEn 1998, l'Accord du Vendredi Saint est scellé. Irlandais et Britanniques gouvernent à égalité en Irlande du Nord avec deux premiers ministres égaux protégeant chacun les droits de sa communauté. Chaque citoyen peut devenir Irlandais, Britannique ou les deux. Un référendum soutient massivement cet accord.
- Les raisons du changement politique : démographie et économieÉvolution démographiqueEn 1921, les catholiques sont pauvres et clairement minoritaires, beaucoup émigrent. Cependant, les catholiques font beaucoup plus d'enfants que les protestants, compensant l'émigration et relançant l'économie.Développement économique• Le pays se développe dans les années 1960 et devient moins pauvre • L'émigration diminue significativement • Les catholiques vivent mieux, dépensent mieux et sont en passe de devenir majoritairesChangement religieuxEn 1998, les catholiques représentent 43% de la population nord-irlandaise. Au recensement de 2021, on compte 42% de catholiques pratiquants contre 37% de protestants pratiquants, avec une augmentation des autres religions et sans-religion.Contrainte politiqueLa bascule culturelle et religieuse a eu lieu et la politique n'a pas eu d'autre choix que de suivre car on ne triche jamais avec la démographie. L'Accord du Vendredi Saint est en fait les Britanniques captant que le temps joue contre eux.
- Bilan du conflit et héritageChiffres du conflit• Depuis 1968, le bilan s'élève à environ 3 500 morts dont une grande partie de civils innocents • Les personnes blessées, mutilées et ayant perdu des proches ne se comptent plus • Cela s'est déroulé dans un territoire de moins de 2 millions d'habitants et 14 000 km², à peine plus grand que l'Île-de-FranceResponsabilités nationalistesL'IRA a tué environ 1 000 soldats ennemis mais aussi plus de 700 civils : juges, gardiens de prisons, politiciens, responsables religieux et victimes collatérales. Les attentats incluent aussi des exécutions plus froides comme abattre une mère de famille pour avoir aidé des soldats britanniques.Responsabilités unionistesLes unionistes ont commis 700 morts au total incluant des tortionnaires. Des groupes comme les Bouchers de Shankill adoraient égorger et mutiler des civils catholiques au couteau de boucherie. Certains anciens membres des factions unionistes ont ensuite trouvé un emploi dans les forces de police.Questions actuelles• Le Brexit a rallumé le débat : la République d'Irlande reste membre du marché commun, pas le Royaume-Uni • La frontière du marché commun a été placée dans la mer entre Irlande et Écosse • Les unionistes se sentent abandonnés, des émeutes ont éclaté en 2021, exactement 100 ans après la partition • Certains craignent le retour de la violence, d'autres voient une réunification inévitable





