
Comment sont nés les dragons ? (Histoire médiévale et Fantasy)
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- Origines du terme dragon et étymologie grecqueDéfinition initialeLe terme dragon vient du grec drakôn, lui-même lié au verbe grec derkomai signifiant « voir » ou « regarder intensément », une référence directe au regard intense des serpents aux paupières transparentes.Créatures mythologiques• Le drakôn qui garde la Toison d'or et affronte Jason et les Argonautes • Le géant Python vaincu par le dieu Apollon au sanctuaire de Delphes • Ladon, un serpent doté de cent têtes selon certains auteurs, l'un des douze travaux d'HéraclèsAspect physiqueDans les versions anciennes, les dragons n'ont pas encore d'apparence définie. Ce n'est que lorsque les histoires sont mises en image dans l'Occident chrétien que des caractéristiques sont ajoutées.Fonction symboliqueLes récits de ces duels servent généralement à célébrer le triomphe des sociétés humaines sur la sauvagerie de la nature, comme lorsque Cadmos fonde la ville de Thèbes au lieu où il tue le drakôn.
- Transmission du concept dragon à travers les textes bibliquesTraductions anciennes• La Septante (traduction grecque de l'Ancien Testament du 3e siècle avant notre ère) traduit le mot hébreu Tannin par drakôn • Jérôme de Stridon transcrit drakôn en draco dans la Vulgate latine à la fin du 4e siècle de notre ère • Les traductions modernes du 18e siècle redonnent à Tannin ses multiples sens (monstre, baleine, crocodile)Exemple bibliqueDans le Livre d'Ézéchiel (6e-3e siècles avant notre ère), le pharaon d'Égypte est appelé dragon, cette traduction étant influencée par la culture gréco-latine des traducteurs.Nouveau TestamentL'Apocalypse associe le dragon au serpent de la Genèse responsable de la chute d'Adam et Ève, le transformant en dragon des temps finals et en incarnation du diable lui-même.Symbolisme chrétienLe dragon devient une représentation des forces du mal à dominer et à vaincre, propagée par les nombreuses copies de la Vulgate dans l'Occident chrétien.
- Saint Michel et la victoire contre le dragon infernalReprésentation visuelleLes ailes du dragon évoquent celles des démons, d'abord constituées de plumes comme celles des anges déchus, puis ressemblant progressivement à celles de chauve-souris à partir de la fin du Moyen Âge.Traits infernauxSur certaines illuminations, le dragon terrassé par Michel prend clairement les traits d'un être infernal et féminin, renforçant son association aux forces du mal.Culte et diffusionL'abondance de lieux et d'églises référencées à Saint Michel, notamment le Mont-Saint-Michel dans le département de la Manche, témoigne de la popularité de ce combat.Signification théologiqueCette victoire du combat de Michel contre le mal incarne le triomphe du bien sur les forces du mal, une représentation centrale de la théologie chrétienne médiévale.
- Saint George et la conversion païenne par la défaite du dragonLégende médiévaleSelon la Légende dorée de Jacques de Voragine (13e siècle), un dragon près de la ville de Silènus en Libye force ses habitants à sacrifier moutons puis humains jusqu'à ce que Saint George n'intervienne.Acte de sauvetageSaint George sauve la fille du souverain de la ville et blesse le dragon qu'il ramène dans les murs de Silènus, forçant les habitants terrifiés à reconnaître son pouvoir.Conversion religieuseSaint George ordonne aux habitants de croire au Christ et de recevoir le baptême en échange de la mort du persécuteur, conduisant à la construction d'une église en l'honneur de la Vierge et de Saint George.Interpénétration culturelle• Comme les héros grecs, George est un personnage civilisateur vainquant le monde sauvage représenté par le dragon • Le triomphe signifie la fin du paganisme et des sacrifices animaux et humains • La victoire prend forme dans la conversion des masses et leur obéissance à l'Église
- Dragons comme manifestations du péché et de la damnationSymbolisme moralDans d'autres textes, le dragon devient l'incarnation des péchés d'une personne ou des tentations auxquelles elle fait face.Cas de Charles MartelLa Vie de Saint Rigobert (9e siècle) raconte que l'ouverture du tombeau de Charles Martel à l'Abbaye de Saint-Denis laisse échapper un énorme dragon, l'intérieur du tombeau étant complètement noirci comme par le feu, symbolisant la damnation de son âme.Accusations historiquesCharles Martel, grand-père de Charlemagne, est accusé de voler régulièrement les biens de l'Église, ce qui mène son âme en enfer selon le texte.Avertissement moralisateurL'épisode, écrit par le clergé, sert d'avertissement aux souverains les ordonnant de respecter les biens de l'Église, sous peine d'être damnés.
- Prolifération des légendes de saints terrassant les dragonsSaints protecteurs• Saint Michel et Saint George sont les plus célèbres • Saint Marcel de Paris (début 5e siècle) dont la légende est composée par Venance Fortunat au 6e siècle • Saint Marthe et le Tarasque • Saint Clément de Metz et GraoullyRécit de Saint MarcelUne femme aux mauvaise réputation voit son corps dévoré par un dragon après l'enterrement. Marcel sort de la ville suivi par le peuple de Paris et confronte la bête qui vient lui demander pardon.Pratique d'apprivoisementContrairement à ce qu'on pourrait attendre, la plupart de ces saints ne tuent pas le dragon mais le domptent avant de lui ordonner de se jeter dans une rivière pour ne jamais revenir.Représentation urbaineSaint Marcel est représenté au 13e siècle sur le pilier du portail Saint-Anne de Notre-Dame de Paris terrassant le dragon, et sa légende est copiée dans d'autres villes avec des saints locaux.
- Dragons et maîtrise de la nature par les rogationsContexte agricoleLa victoire de chaque saint sur un dragon est célébrée lors des Rogations, fêtes mobiles se déroulant les lundi, mardi et mercredi précédant l'Ascension, période appelée "les Saints de glace" où les habitants craignaient le retour soudain du gel.Signification naturelleLe dragon représente les forces de la nature, en particulier les risques d'inondation, que le saint réussit à maîtriser.Processions urbaines• À partir du 12e siècle environ, des effigies de dragons sont créées et promenées lors des trois jours de Rogations autour des villes • À Paris, le canon Robert de Sorbon mentionne en 1261 la coutume de porter une effigie ressemblant à un dragon précédée des bannières • L'effigie doit d'abord symboliser l'état des pécheurs au service du diable, puis le troisième jour représenter l'état de l'homme convertiSymbolique chrétienneL'objectif de la procession demeure de célébrer le triomphe du bien incarné par l'Église sur le mal, bien que le dragon lui-même soit devenu progressivement la vedette des Rogations.
- Transformation des dragons en symboles civiques et urbainsAffirmation urbaineÀ partir du 13e siècle, les villes et leurs populations s'affirment de plus en plus comme des puissances indépendantes, notamment contre l'aristocratie chevaleresque et ecclésiastique.Mécanisme sophistiquéLes effigie des dragons sont réalisées avec un soin particulier, incluant des parties articulées comme le décrit François Rabelais dans le Quart livre (1552) à propos du Graoully de Metz, avec des mâchoires mobiles qui claquent terrifiamment.Interaction populaireL'attention des populations urbaines se concentre sur l'effigie du dragon et l'interaction avec elle, notamment en jetant des fruits et des gâteaux dans la grande bouche béante.Identités civiques• Les dragons reçoivent des noms propres: Graoully de Metz, Tarasque, Grand-Goule de Poitiers, Lézard de Provins, Chair-Salée de Troyes • Ils deviennent des moyens de distinguer chaque ville des autres • Depuis 1966, le Graoully est représenté sur le logo du club de football de Metz
- Dragons comme créatures réelles dans l'imaginaire médiévalStatut d'existenceLes combats des saints sont des légendes prises au sérieux au Moyen Âge et les dragons sont considérés comme des animaux à part entière, leur nature étant discutée très sérieusement.Autorités antiques• Pline l'Ancien (1er siècle) décrit les origines et les lieux de vie des dragons • Les bestiaires médiévaux en font de même • Brunetto Latini dans Li livres dou Trésor (13e siècle) explique que le dragon vit en Inde et en Éthiopie où règne un été perpétuelLocalisation mythiqueLe Tarasque dans la légende de Sainte Marthe serait venu par la mer de Galatie (Turquie centrale actuelle), plaçant les dragons en terres lointaines remplies de créatures merveilleuses et extraordinaires.Temporalité et distanceLe dragon a une existence lointaine, soit dans l'espace (l'Orient mystérieux et fantasmagorique), soit dans le passé (au temps des premiers saints du christianisme), les plaçant hors de la réalité quotidienne médiévale.
- Dragons en fantasy contemporaine et inversion des mythesHéritage médiéval• Chez Tolkien (basé sur le texte anglo-saxon Beowulf), le dragon symbolise le mal • Chez J.K. Rowling, c'est une créature sauvage • La Tarrasque dans Donjons & Dragons est un monstre destructeurRévolution fantasyÀ partir des années 1960, la fantasy permet une véritable révolution grâce à deux facteurs: la fascination des baby-boomers pour le fantastique et le développement de la sensibilité écologique.Dragons intelligents• En 1976, Gordon R. Dickson publie Le Dragon et George où un historien médiéval se retrouve dans le corps d'un dragon vivant • Anne McCaffrey lance Dragonflight (1968) et la série Les Dragonriders de Pern où les dragons vivent en symbiose avec les humains • Cet inversion contraste avec les légendes de saints où les dragons sont opposés aux humainsJeux de rôle inclusifs• Les jeux de rôle offrent progressivement la possibilité aux joueurs d'incarner un dragon • Le supplément Council of Wyrms (1994) pour Donjons & Dragons décrit une société draconique complexe • Les éditions récentes proposent même de jouer la race humanide des Drakaides
- Dragons contemporains comme symboles de magie et d'évasionCompagnons bienveillants• Dans le cinéma, depuis trente ans, les dragons sont des compagnons humains comme dans Comment dresser votre dragon (2010) • Les monstres autrefois effrayants sont maintenant les meilleurs amis d'un groupe d'enfants • Cette transformation reflète l'inversion complète de la représentation médiévaleIncarnation du merveilleuxDevenant des personnages positifs, les dragons incarnent aujourd'hui le merveilleux dans les œuvres de fantasy modernes.Lien avec la magieLier les dragons au monde féerique est devenu très courant dans les œuvres fantasy, au point que la disparition des uns marque celle de l'autre: sans dragons, plus de magie et réciproquement.Marqueurs de transformationCela permet de marquer un changement profond dans un univers fantasy: la disparition d'une créature symbolise la disparition d'une époque.
- Dragons comme frontière entre réalité et enchantementFin de la magieDans DragonHeart (1995), l'arrivée progressive de la modernité dans le film, d'une société médiévale structurée, termine l'enchantement du vieux monde en tuant le dragon.Usage par les concepteursLes dragons sont mis en avant par les designers de jeux de rôle, notamment sur les couvertures, pour symboliser le défi ainsi que pour indiquer que les joueurs quittent le monde contemporain.Portal vers la magieLa présence du dragon annonce que les joueurs se plongent le temps d'une partie dans un univers magique, comme titre révélateur Donjons & Dragons le montre.Symbole de l'imaginaireDans Game of Thrones, Tyrion découvrant Drogon pour la première fois vole dans les ruines antiques de Valyrie, les yeux écarquillés et émerveillés, le dragon semblant sortir d'un rêve ou d'une fiction réalisée.
- Dragons en culture populaire et désir d'évasion contemporainOmniprésence médiatiqueLes dragons semblent être partout aujourd'hui dans la culture populaire, dépassant les seules œuvres de fantasy.Facteurs psychologiquesDerrière cette surreprésentation du dragon peut se cacher le désir d'échapper à un monde perçu comme de plus en plus effrayant et angoissant.Fonction cathartiqueLe dragon permet une évasion vers des horizons plus cléments et moins menaçants que la réalité contemporaine.Rôle continuLes dragons n'ont pas fini de peupler les terres lointaines de nos rêves et de notre imaginaire collectif.





