Chine/La sanglante évolution de la torture légale en Chine
La sanglante évolution de la torture légale en Chine

La sanglante évolution de la torture légale en Chine

Nota Bene23 min11 mars 2024
12 chapitres
  • Introduction et fondements philosophiques de la justice pénale chinoise(1'003'49)
    La justice pénale chinoise s'enracine dans des pensées et traditions anciennes considérant les humains comme faisant partie d'un ordre cosmique naturel.
    Quand une action humaine viole les normes sociales, elle s'attaque à l'ordre naturel des choses, transformant le criminel en accusé et la Nature elle-même en victime lésée.
    Les punitions imitent la violence naturelle, comme si la Nature cherchait à se venger par ses éléments (foudre, grêle, inondations, tremblements de terre).
    • Les traditions chamaniques incluent des sacrifices humains non accidentels • Des sacrifiés sont placés dans les murs d'enceinte pour protéger une ville des maléfices • Les prisonniers de guerre sont décapités par dizaines pour accompagner les défunts tombés au combat
  • L'influence confucéenne et la dynastie Han(3'496'47)
    Le confucianisme émerge comme une philosophie naturelle concurrente qui calme les punitions excessives et promeut une société harmonieuse par la limitation du pouvoir brut.
    Les dirigeants adoptent un système où la peine doit être adaptée à la faute commise et mesurée de façon appropriée.
    L'empereur Gaozu tente de retirer le titre d'impératrice à Lü Zhi pour favoriser la concubine Qi, mais l'impératrice se venge avec un sadisme incroyable après sa mort.
    • Tatouage du condamné • Amputation du nez ou du pied • Dissection complète du corps
  • Le code pénal de la dynastie Tang et ses instruments de contrôle(6'478'11)
    Le Code Pénal de la dynastie Tang, promulgué en 652, contient 502 articles répartis en 12 sections adoptés sur tout le territoire, avec une copie pour chaque magistrat.
    Le Wuting utilise cinq observations pour savoir si l'accusé dit la vérité : ses déclarations, son expression, sa respiration, sa réaction aux paroles du juge et son regard.
    En cas de soupçon, une bastonnade de 200 coups de bambou est appliquée au supposé criminel, qui confesse son crime pour être condamné à l'exil, aux travaux forcés ou à la mort.
    Les personnes de haut rang social peuvent échapper à la torture, un privilège qui dure particulièrement longtemps dans le système judiciaire chinois.
  • La dynastie Qing et les dix abominations(8'1111'27)
    Les empereurs Mandchous reprennent les lois Tang tout en les améliorant avec un code criminel très détaillé permettant des peines minorées selon la nature du criminel.
    • La rébellion contre le shi et le ji (esprits du territoire et des champs) • La trahison sous toutes ses formes • La grande subversion dirigée contre la famille impériale • Le vol des vases impériaux consacrés aux grands esprits
    • La détestable subversion : battre ou tuer ses parents ou grands-parents • Le manque de piété filiale : les accuser en justice, les maudire ou les injurier • Le trouble intérieur : entretenir des relations sexuelles incestueuses
    Les parents ou anciens serviteurs de la famille impériale, les neuf rangs de dignitaires nobles et les sages ne peuvent être jugés sans un représentant de l'empereur.
  • Les peines légères et leur application quotidienne(11'2714'02)
    Pour les délits légers, un simple magistrat siège chaque jour matin et soir avec ses secrétaires, clercs et officiers pour traiter les cas d'ivrognerie, disputes, fourberies, batteries et petits larcins.
    Ce châtiment humiliant et douloureux entoure le cou avec de pesantes pièces de bois empêchant de voir les pieds ou de porter les mains à la bouche, avec des feuilles de papier décrivant le crime.
    • Les femmes suppliciées sont à genoux pour exposer la partie supérieure du corps • Les hommes sont couchés face contre terre entièrement à la merci du bourreau • Une variante cruelle du batelier maintient le coupable à genou par les cheveux tandis qu'un officier le roue de coups avec un double battoir en cuir
    • Tordre le cartilage de l'oreille pour une douleur fulgurante • Écraser le condamné agenouillé sur des morceaux de céramique brisée et tranchante sous le poids de plusieurs officiers
  • Les crimes graves et la question criminelle(14'0215'35)
    Pour les dix abominations, l'accusé passe devant cinq à six tribunaux différents avec réexamen scrupuleux à chaque stade, exigeant la confirmation de l'empereur en personne pour la peine de mort.
    La victime est attachée sur une planche avec les mains nouées, puis les pieds sont placés dans des étaux formés de montants mobiles où on insère des coins de bois pour réduire les chevilles en bouillie.
    • Les doigts entrent dans de petites pièces en bois serrées à fond • Les mains peuvent être ligotées au-dessus de la tête pour jouer sur l'afflux sanguin • De la chaux brûlante sur une toile de coton est plaquée sur les yeux rendant la victime instantanément aveugle
    On passe des grands coups visibles et impressionnants sur la place publique à des pratiques ciblées sur tel ou tel organe ou articulation, appliquées scrupuleusement sans plaisir par les fonctionnaires.
  • La régulation stricte de la torture et les interdictions progressives(15'3517'26)
    Le code des Qing impose une procédure légale standardisée où tout officier utilisant la torture sans autorisation sera à son tour torturé, ou appliquant un calvaire devenu interdit.
    • Le lit de torture suspendant le sujet par les épaules et chevilles en positions atroces • La couture du jarret et cautérisation à la chaux vive des évadés • La cage verticale suspendant quelqu'un par le cou sur une pile de briques • Planter des aiguilles sous les ongles ou suspendre un condamné par un seul bras
    De nombreuses aquarelles des 18e et 19e siècles destinées à l'exportation en Amérique du Nord et Europe ne sont pas tirées de la réalité, ce sont en fait des tortures occidentales transposées en art chinois.
    Un condamné mis dans un tonneau en bois avec seulement sa tête apparente, nourri pendant des semaines jusqu'à la mort par ses propres excréments, est en réalité une torture occidentale.
  • Les peines capitales et leur application(17'2618'54)
    Le bannissement peut être considéré comme peine capitale notamment l'exil en Tartarie au nord de l'Empire, où le condamné n'a droit qu'à une natte et une feuille de palmier contre un climat très rude.
    • Fraude contre le gouvernement • Séduction d'une femme mariée • Outrage envers les parents • Pillage ou dégradation de tombeaux • Viol avec arme • Port de perles réservées aux fonctionnaires d'État
    La découpe en morceaux par le bourreau avec de petits couteaux acérés est réservée aux assassinats et vols au premier degré, mais les amis ou famille peuvent payer une somme pour transformer ce supplice en simple décapitation.
    La décapitation reste la peine la plus commune, documentée par des voyageurs occidentaux du 19e siècle comme la photographe Isabella Bird.
  • Le processus d'exécution: témoignage d'Isabella Bird à Canton(18'5420'24)
    Un condamné est torturé pendant de longues heures sans avocats ni témoins face au juge répétant 'Plaides-tu coupable ?' avant que sa tête soit finalement tranchée.
    • Les amis apportent des aliments fastes généralement du porc gras et une boisson alcoolique • On lui donne du bétel, une plante tonique • Son nom est affiché sur une lamelle de bambou attachée à sa tête
    Les condamnés sont menés dans un cul-de-sac appelé 'champ du sang', normalement un atelier de jarres en terre cuite que le bourreau nettoie pour travailler à l'aise, avec une foule bienvenue.
    • Tous les condamnés sont agenouillés en rang • Un fonctionnaire soulève leurs nattes tandis que le bourreau fait jouer son sabre • Le bourreau doit changer de lame en cours de route tellement il y a de gens à tuer • Des parias d'une très basse classe sociale placent les cadavres dans des caisses qu'ils enterrent hors de la ville
  • Protections humanitaires et contournements du code Qing(20'2421'28)
    Le code Qing intègre quelques considérations humanitaires de base en exemptant de torture les vieillards de plus de 70 ans, les jeunes jusqu'à 15 ans, les handicapés et les femmes ayant accouché moins de 100 jours avant le procès.
    Ces interdits sont souvent contournés par les magistrats locaux qui recourent quand même à la bastonnade ou à la question, mais si la justice impériale le découvre ils reçoivent 100 coups de bambous et 3 ans de travaux forcés pour une femme enceinte morte.
    Au 18e siècle, Yin Huiyi, gouverneur de la province du Henan, recommandait aux fonctionnaires d'agir avec calme, rationalité et compassion, car la torture reste un dernier recours.
    Si on abuse de la torture, c'est toute la société qui risque de se méfier de l'administration impériale, c'est pourquoi on cherche à ce que le condamné paie pour ne pas être torturé.
  • Les réformes du 19e siècle et l'influence occidentale(21'2822'40)
    Après les traités de Nankin en 1842 et de Bogue en 1843 marquant la fin de la Guerre de l'Opium, les nations occidentales britanniques, françaises, russes, américaines et allemandes inspirent une série de réformes.
    Le journaliste Wang Tao se rendit en Angleterre pour constater avec admiration un système judiciaire plus humaniste et éthique, critiquant la dureté des magistrats chinois et inspirant progressivement d'autres voix.
    Au début du 20e siècle sous le règne de l'impératrice douairière Ci Xi, le débat fait rage : la torture est-elle un bon moyen de contrôle social ou une pratique trop pénible risquant d'attirer la condamnation des investisseurs étrangers?
    La torture avait été utilisée contre les missionnaires catholiques en Chine, au Vietnam et en Corée, créant une crise diplomatique internationale, avant que l'échec de la révolte des Boxers en 1900 force les Chinois à repenser leur vision.
  • L'abolition de la torture en 1905(22'4023'54)
    En 1905, les politiciens Wu Tingfang et Shen Jiaben constatent que Hong Kong, privée de torture par la domination britannique, ne s'est pas effondrée et le nombre de crimes n'a pas significativement augmenté.
    Ils rédigent le premier code civil chinois bannissant la torture, approuvé par un édit impérial le 25 avril 1905, six années avant la chute de la dernière dynastie Qing et la proclamation de la République.
    Ce n'est pas sous la pression directe des étrangers mais plutôt en s'inspirant de leur exemple que la Chine a fini par abolir la torture légale.
    C'est un processus long et difficile de remettre en question toute une vision du monde, de la nature et de la place de l'humain datant de plus de 3 000 ans d'histoire chinoise.