
Desmond Doss, le soldat volontaire qui refusait de tenir une arme
11 chapitres
- Introduction et concept de l'objection de conscienceDéfinition du conceptL'objection de conscience est le refus de obéir à un ordre venant d'une autorité (parent, patron, juge, militaire) lorsque cet ordre contredit profondément ses convictions personnelles.Contexte historiqueCe concept n'est pas nouveau : le cas le plus célèbre remonte à la Grèce antique avec le mythe d'Antigone raconté par Sophocle au 5ème siècle avant notre ère.Fondements légauxL'objection de conscience est reconnue aujourd'hui par la Charte des Droits Fondamentaux de l'Union Européenne comme faisant partie de la liberté de conscience.Exemple principalDesmond Doss, un soldat américain de la Seconde Guerre mondiale, incarne l'un des cas les plus célèbres d'objection de conscience basée sur des convictions religieuses.
- L'exemple antique : Antigone et la loi divineContexte de la histoireAntigone est une princesse de Thèbes qui vit une guerre civile entre ses deux frères, Etéocle et Polynice, qui s'affrontent et meurent tous les deux.L'ordre du roiLe nouveau roi de Thèbes, Créon, ordonne que seul Etéocle reçoive les honneurs, tandis que Polynice n'aura pas le droit à un enterrement. Cette loi s'applique sous peine de mort.Acte de désobéissanceAntigone désobéit à la loi du roi car elle reconnaît une loi supérieure et divine qui préexiste à celle de l'État : une sœur se doit d'honorer son frère mort, peu importe la loi civile.ConséquencesAntigone enterre Polynice malgré l'interdiction, sachant que Créon la fera exécuter pour cette désobéissance consciente à une loi inhumaine.
- Les adventistes du 7ème jour et leurs principes religieuxNaissance de DesmondDesmond Doss est né le 7 février 1919 à Lynchburg en Virginie, élevé dans une famille chrétienne protestante du culte adventiste du 7ème jour.Doctrine religieuse• Les adventistes appliquent le principe de 'Sola Scriptura', c'est-à-dire 'l'Écriture Seule' • Le texte de la Bible a une autorité absolue sans aucune exception • Par exemple, le commandement 'tu ne tueras point' s'applique littéralement en toutes circonstances : dans une bagarre, à la guerre, ou même pour l'exécution d'une peine de mortRefus de porter les armesLes adventistes du 7ème jour refusent catégoriquement de porter les armes, même lorsqu'ils y sont obligés par une conscription militaire.Précédents historiquesPendant la Première Guerre mondiale, 162 adventistes américains sont passés devant une cour martiale pour objection de conscience. À la fin de la guerre, les 35 qui servaient une peine de travaux forcés ont été graciés à l'occasion de l'Armistice.
- La solution des adventistes : le service médicalLe dilemmeLes adventistes ne s'opposent pas à servir leur pays : la Bible encourage la soumission aux autorités civiques. Cependant, il existe une contradiction insurmontable : même en service, impossible de porter des armes.Programme de coopération• Les adventistes développent un accord avec l'armée américaine • Un corps médical de cadets est créé pour former les jeunes adventistes avant l'âge du service • Tous les appelés adventistes sont automatiquement assignés au service médical, qui n'utilise jamais d'armesBénéfices mutuelsTout le monde y gagne : l'armée a des jeunes motivés pour son personnel médical, et les convictions religieuses de chacun sont respectées.Reconnaissance légaleLe Congrès américain adopte une loi stipulant que tout objecteur de conscience, qu'il soit adventiste ou non, sera automatiquement intégré au service médical.
- L'engagement de Desmond et l'hostilité de ses camaradesDébut du serviceLorsque les États-Unis entrent en guerre contre le Japon après Pearl Harbor, Desmond Doss s'engage volontairement en avril 1942. Il commence sa formation d'infirmier au sein de la 77ème division d'infanterie et apprend les premiers secours du champ de bataille : bandages, morphine, attelles de fortune, transfusions de plasma sanguin.Perception négativeMalgré son statut d'objecteur de conscience reconnu et sa fonction de sauveteur, Desmond est mal perçu par ses camarades qui voient dans son refus de porter les armes un refus de servir.Pratiques religieuses• Desmond refuse de s'entraîner le samedi, jour du Shabbat dans sa foi • Il refuse de boire et de fumer • Son principal passe-temps lors des pauses est de lire la Bible • Ses absences lors des entraînements du samedi le rendent absent du groupe et aggravent son intégrationHarcèlement et méprisDesmond est régulièrement moqué et harcelé. Un jour, un camarade lui promet même qu'au premier combat, il profitera de l'occasion pour l'abattre comme un chien.
- Les conflits avec les officiers et les restrictionsFrustration des autoritésAvec toutes ses paperasses et dérogations répétées, Desmond Doss agace aussi ses officiers qui voient ses accommodements religieux comme des 'privilèges' et le contournement de leur autorité.Escalade administrativeQuand un supérieur refuse une dérogation à Desmond, celui-ci en réfère immédiatement au chapelain de la compagnie, qui s'adresse directement au commandant de division, contournant l'autorité des officiers de terrain.Amélioration temporaireLa situation s'améliore quand, lors d'une longue marche d'entraînement, Desmond soulage les ampoules et les pieds meurtris de ses camarades. À partir de ce jour, il commence à s'intégrer mieux dans la compagnie et une vraie camaraderie s'installe.Recommandation problématiqueLes officiers, excédés par les requêtes de Desmond pour ses samedis spéciaux, le présentent devant un comité de décharge pour instabilité mentale. Cinq docteurs militaires le déclarent inapte et affirment que ses absences du samedi pourraient coûter cher à lui ou à ses camarades sur le terrain.
- Le refus du fusil et les permissions suspenduesConfrontation avec le comitéDesmond refuse catégoriquement d'être considéré comme mentalement inapte à cause de sa conviction religieuse. Il pousse les jurés à admettre que son travail a toujours été satisfaisant et révèle un arrangement : Glenn, un autre infirmier catholique devenu son meilleur ami, accepte de le remplacer les samedis.Revers du fusilTransféré au QG du régiment et assigné à une section du génie chargée du transport des munitions, Desmond reçoit un fusil du lieutenant Gosner. Bien que Gosner prétende ne pas vouloir qu'il tue mais seulement s'entraîne avec les armes, Desmond refuse catégoriquement.Réplique mémorableQuand le lieutenant demande à Desmond ce qu'il ferait si un homme violait sa femme, Desmond répond : 'Je n'utiliserais pas d'arme à feu, je ne tuerais pas. Mais il aurait préféré être mort quand j'en aurais fini avec lui !'Sanctions disproportionnées• Toutes ses permissions sont suspendues et il est assigné à une corvée de vaisselle permanente • On lui refuse une permission pour voir son frère qui s'apprête à partir en mer dans la Navy • Le prétexte : la réglementation exige d'avoir validé sa qualification d'arme à feu pour obtenir une permission, ce qu'il n'a jamais fait • Aucun recours n'est possible : ni le chapelain, ni le colonel ne peuvent débloquer la situation
- Intervention paternelle et préparation au combatAppel à la justiceLe père de Desmond, lui-même vétéran de la Première Guerre mondiale, appelle directement Carlyle Boyton Haynes, le dirigeant de la commission qui gère l'accord entre l'armée et les adventistes. Washington finit par régler le problème en haut lieu, permettant à Desmond d'obtenir sa permission.L'île de Guam• Guam appartient aux États-Unis depuis 1898 mais a été capturée par les Japonais 3 jours après Pearl Harbor • Reconquérir Guam est important pour des raisons stratégiques et symboliques • La compagnie de Desmond doit s'emparer d'un des rares points d'eau de l'îlePremier combat et premières victimesPendant le trajet, un soldat ramasse un stylo plume piégé qui déclenche l'explosion d'une grenade au phosphore blanc. Cette technique japonaise consiste à piéger des objets pour détruire le moral ennemi. Desmond effectue les premiers soins avec calme et efficacité : bandages, priorisation des blessés, évacuation sur civière et jonction du poste de secours.Bataille de LeyteEn novembre 1944, la division est envoyée sur l'île de Leyte. Un mitrailleur est blessé, Glenn (le meilleur ami de Desmond) va le secourir mais est touché à son tour. Desmond et un camarade nommé Herb se portent volontaires pour les secourir, mais Glenn meurt finalement malgré leurs efforts. Pour ce premier acte de bravoure, Desmond reçoit la recommandation pour la Bronze Star.
- La bataille d'Okinawa : l'escarpement de MaedaEnjeu stratégique• Okinawa est la dernière étape avant une éventuelle invasion du Japon • La compagnie doit s'emparer de l'escarpement de Maeda, une crête avec une falaise d'une dizaine de mètres de haut • De là haut, on peut observer tout le dispositif américain, donnant à cette position une importance cruciale • Les Japonais ont fortifié le site avec bunkers, tunnels et casematesCycle des combatsChaque jour, les Américains lancent des assauts sur la crête, détruisent une ou deux casemates, puis doivent se replier. Chaque nuit, les Japonais reprennent le terrain, lancent des infiltrations par les tunnels et égorient les ennemis dans leur sommeil, créant un cycle interminable de combat et d'épuisement.Détermination de DesmondDesmond, en tant que dernier infirmier de la compagnie, refuse d'être évacué même quand il se blesse à la jambe lors d'une chute. L'épuisement physique et mental grimpe en flèche chez tous les soldats.Contexte du 5 mai 1945Le 5 mai 1945 marque l'énorme contre-offensive japonaise qui provoque la panique. Tous les Américains touchés, morts comme blessés, sont abandonnés sur le champ de bataille - sauf Desmond qui reste seul dans le no man's land, entre les deux camps, continuant à faire son travail.
- L'exploit du 5 mai 1945 : 75 hommes sauvésLa méthode d'évacuation• Ses camarades repliés en contrebas hallucinent en voyant une civière descendre le long de la paroi rocheuse • Desmond a harnaché un blessé et le fait descendre à la seule force de ses bras en prenant appui sur un arbre • Pour accélérer, il abandonne la civière et se contente d'attacher solidement chaque blessé à une cordeDurée et nombreLe petit manège de Desmond dure près de 12 heures. Pendant ces 12 heures, il descend 75 hommes le long de la falaise, un par un, au milieu du carnage de la bataille.Risques constantsLes Japonais tirent moins qu'avant, mais seulement parce qu'il y a un tir de barrage américain ! Desmond fait le job malgré les bombes qui tombent franchement pas loin de sa position.Le détail ironiqueLe 5 mai 1945 est un samedi, le jour du Shabbat ! Desmond a jusque-là refusé de travailler le samedi pour respecter sa foi. Cependant, 75 vies sauvées rattrape largement tous les samedis loupés à l'entraînement.
- La conclusion et l'héritage de Desmond DossFin de la guerreAprès la bataille d'Okinawa, Desmond et sa compagnie ont droit à 2 semaines de repos bien méritées. À nouveau sur le front, Desmond est blessé à la jambe par une grenade et au bras par une balle de sniper, mettant fin à son engagement sur le terrain.Reconnaissance suprêmePromu caporal, Desmond reçoit la Medal of Honor des mains du président Harry Truman en personne. C'est la plus haute distinction militaire des États-Unis, un comble ironique pour le soldat qui a refusé toute sa vie de toucher une arme.Vie après la guerreDesmond Doss vit jusqu'en 2006, mourant à l'âge de 87 ans. Son histoire est immortalisée dans le film 'Tu ne tueras point' (2016), réalisé avec Andrew Garfield dans le rôle titre.Autres objecteurs de conscience• L'objection de conscience n'est pas limitée à des raisons religieuses, comme le montre le cas du pacifiste français Louis Lecoin qui a refusé d'être mobilisé en 1916 et a fait de la prison • Les formes d'objection varient : refus de se battre, refus de fabriquer des armes, refus de payer certains impôts contre sa conscience • Quand elle devient collective, on parle de 'désobéissance civile' ou de 'clause de conscience' dans certains secteurs comme la santé • L'objection doit être profondément ancrée dans la conscience, pas un simple caprice ou acte politique symbolique





