Expéditions et nouveau monde/Master & Commander VS la réalité historique
Master & Commander VS la réalité historique

Master & Commander VS la réalité historique

Nota Bene26 min25 sept. 2023
15 chapitres
  • Introduction et contexte des guerres napoléoniennes(0'001'39)
    Sir Walter Raleigh affirmait que celui qui commande les mers commande le commerce, et celui qui commande le commerce commande les richesses du monde. C'est le fondement de la politique de l'Empire britannique pendant des siècles.
    Master & Commander a été écrit par John Collee et réalisé par Peter Weir à partir de plusieurs romans de Patrick O'Brian, inspirés de l'histoire véritable.
    En 1805, le capitaine Jack Aubrey du HMS Surprise reçoit l'ordre de traquer le corsaire français l'Achéron, mais devient à son tour poursuivi par ce navire plus moderne et rapide. Obsédé par ce duel, Jack le poursuit jusqu'au bout du monde, affrontant les dangers du Cap Horn avant de triompher par la ruse et une bataille finale.
    Le film colle-t-il avec les guerres napoléoniennes, le quotidien des marins de cette époque, voire à des faits et personnages historiques réels?
  • La situation géopolitique en 1805(1'393'19)
    Le film présente l'Angleterre comme isolée et à bout, Napoléon dominant toute l'Europe. En réalité, l'Angleterre avait signé une alliance avec la Russie et l'Autriche, la Suède et la Prusse formaient la Troisième Coalition.
    À partir de décembre 1805, après la victoire d'Austerlitz, Napoléon contrôle quasiment tout le continent européen, rendant la défense par la mer cruciale pour la Grande-Bretagne.
    • Les îles britanniques vivent sous la menace constante d'une invasion française • Les Français ont tenté des débarquements en 1796, 1797 et 1798, tous des échecs • Napoléon relance le projet en 1803 en réunissant sa Grande Armée au Pas-de-Calais • Les arsenaux de Boulogne construisent environ 1.000 bâtiments pour organiser un débarquement massif
    La Royal Navy constitue une muraille flottante faite de bois, de canons et de marins qui défend l'Empire. Les amiraux britanniques peuvent seuls s'opposer au débarquement en bloquant les ports de Brest et de Toulon.
  • La stratégie française et la bataille de Trafalgar(3'195'48)
    • Les Français s'allient aux escadres espagnoles et partent vers les Antilles déclencher la guerre • L'objectif est que les Anglais, menacés dans leurs colonies, les poursuivent aux Antilles • Les Français font ensuite demi-tour en secret pour attaquer directement le sol anglais • Il ne faudrait que 24 heures de contrôle de la Manche pour réussir
    Napoléon n'est pas bon au niveau tactique maritime : le débarquement prendrait plusieurs jours, et si les Anglais interviennent, ce serait un carnage avec des milliers de morts noyés pour rien.
    Le blocus de Brest tient bon, les renforts espagnols ne sont pas prêts. L'amiral Nelson poursuit la flotte française et les rattrape au Cap Finisterre où la Royal Navy barre la route. Le vice-amiral Villeneuve doit fuir jusqu'à Cadix.
    Nelson rattrape et attaque à Trafalgar le 21 octobre 1805 avec la Nelson Touch : création de deux colonnes qui foncent comme des flèches. La ligne franco-espagnole est coupée en trois morceaux, les Français et Espagnols subissent 3.000 morts et autant de blessés. Nelson meurt en disant Dieu merci, j'ai fait mon devoir, mais Trafalgar sauve définitivement les îles britanniques de toute menace d'invasion.
  • Les corsaires français et l'Achéron(5'487'53)
    La Marine royale française était capable de rivaliser avec la flotte anglaise, mais la Révolution française a épuré ses rangs : trois quarts des officiers royalistes ont dû être remplacés par des gens moins doués et proches de l'idéologie révolutionnaire.
    Après les défaites à Aboukir et Trafalgar, la France préfère employer des corsaires. Les corsaires ne sont pas des pirates : avec leurs lettres de marque, ils ont l'autorisation d'attaquer et capturer les navires ennemis militaires ou marchands, le butin étant divisé en quatre parts pour l'état, l'armateur, le capitaine et les marins.
    En à peine sept ans de 1793 à 1800, les Britanniques perdent 3.639 navires, plus d'un par jour. C'est une véritable saignée économique anglaise mais une stratégie qui ne coûte quasi rien et rapporte beaucoup d'argent à l'état français.
    L'Achéron du film n'a pas réellement existé, mais la Confiance si, navire du corsaire Surcouf, le roi des Corsaires et probablement le marin français le plus connu du monde.
  • Composition et hiérarchie de l'équipage(7'5310'10)
    Le HMS Surprise compte 176 hommes à bord, incluant des gens de couleurs, des adolescents et des enfants, dont certains sont des officiers. Cette représentation est fidèle à la réalité : les enfants étaient traités comme des égaux, travaillaient, souffraient et mouraient comme des adultes.
    • Les enfants, appelés aspirants, avaient entre 11 et 13 ans et visaient à devenir officiers comme leur père • Certains pères plaçaient leurs fils dès 6 ou 7 ans dans la Navy • Le capitaine devenait leur père de substitution et leur enseignait les mathématiques et la navigation • Dans le film, le docteur Maturin leur enseigne aussi la biologie et la théorie de l'évolution
    • L'état-major comprend le capitaine, son second, les lieutenants et les aspirants • La maistrance regroupe des marins spécialisés et expérimentés : maître d'équipage, canonnier, voilier, charpentier, pilote et calfat • Les hommes de bord incluent timoniers, gabiers et matelots • Le navire peut embarquer des fusiliers, soldats non-marins avec leurs propres officiers, chargés des combats et abordages
    Les enfants se font respecter grâce à une hiérarchisation extrême du navire. Pendant le tournage, chaque acteur gardait une couleur de t-shirt selon son grade, et l'équipage avait des matchs de rugby pour renforcer l'esprit d'équipe.
  • Minorités et femmes à bord(10'1011'42)
    On voit des Africains à bord du HMS Surprise, mais beaucoup n'étaient pas des volontaires. On estime qu'environ 20% des marins de la Royal Navy étaient kidnappés dans les ports, enrôlés de force ou esclaves.
    Un navire de guerre de la Navy compte en moyenne 47% d'Anglais, 29% d'Irlandais, 8% d'Écossais, 3% de Gallois, 5% d'Américains, et 7% de gens venus du reste de l'empire et du monde, d'Asie, d'Inde, d'Afrique, et même parfois de France.
    Le film n'a pas de personnage féminin, contrairement aux romans de Patrick O'Brian. Les Français interdisaient strictement la présence de femmes à bord, mais les Anglais, ayant moins d'occasions de rentrer à terre, étaient plus tolérants.
    • À Aboukir, le HMS Goliath compte une femme tuée, plusieurs femmes blessées • Une femme a même accouché à bord en plein milieu de la bataille • Ces épouses de matelots ou d'officiers, ou femmes se travestissant pour travailler en mer, combattaient et participaient à la vie du navire
  • Rythme de vie et conditions de travail(11'4213'58)
    • Chaque journée est découpée en 6 quarts de 4 heures • Le temps est mesuré avec un sablier : toutes les demi-heures et à chaque quart, on note la vitesse et direction du navire • Une cloche sonne à chaque changement de quart • Personne ne dort plus de 4 heures d'affilée mais le repos est équitable • Les officiers travaillent en 3 veilles de 7 heures avec une meilleure nuit de sommeil mais beaucoup plus de travail d'affilée
    Les conditions sont difficiles : inconfort, manque d'air, d'espace et de lumière, mais surtout puanteur permanente. À fond de cale, les eaux de mer croupissent et font pourrir les cadavres des rats. Les larves de moustiques et mouches pullulent dans ce charnier.
    • Chacun a son hamac personnel qu'il ne partage pas, le matin ils sont emmenés au soleil sur le pont pour aérer • On se rince la bouche à l'eau et au vinaigre • Toute la journée, on lave, s'entraîne, manœuvre, range et répare • Le dimanche, le vaisseau est nettoyé de fond en comble, les hommes sont lavés, rasés et inspectés avant un service religieux ou la lecture d'articles de guerre
    On travaille en silence car les ordres doivent être entendus de tous. La détente n'a lieu que le soir où les matelots jouent, lisent, cousent leurs habits et chantent des chants populaires. Le plus commun est Spanish Ladies, chanté dans le film.
  • Alimentation, maladies et alcool(13'5815'39)
    Certains capitaines paient même de leurs poches des musiciens de bord. On sert le grog, un mélange de rhum, d'eau et de jus de citron, qui réchauffe et fortifie, surtout qui préserve du scorbut. L'alcool est un droit essentiel du marin : une dose le matin et une le soir.
    On embarque 3 mois de vivres, d'eau, de vinaigre et d'eau de vie. On se nourrit beaucoup de biscuit et de porridge, et on embarque des animaux vivants comme des volailles qui donnent des œufs pour avoir des produits frais.
    Le manque de vitamine reste un problème majeur. Le scorbut affaiblit, provoque des saignements, rouvre les anciennes plaies cicatrisées, fait tomber les dents et les cheveux. Le docteur écossais James Lind a proposé de distribuer des agrumes, oranges et citrons pour prévenir cette maladie.
    • La maladie est la pire ennemie de la Navy • De 1776 à 1780, la Navy perd environ 1.200 hommes au combat et 18.000 de maladie • Même en 1804, 10% des marins sont malades au point de devoir abandonner leur service • En 1805, le statut du chirurgien est ramené presque à l'égal du médecin, une chance pour les blessés et amputés
  • Discipline, punition et superstitions(15'3918'01)
    • Un matelot qui manque de respect à un officier est mis en chemise et fouetté durement • Tout dépend du capitaine : certains imposent l'autorité par la violence, Nelson n'utilise quasiment jamais le fouet • Les sentences de mort ne sont pas rares en cas de rébellion, d'espionnage et trahisons • En France, Napoléon promet l'échafaud au capitaine s'il a fui un combat sans excellente excuse
    Dans une existence très rude, presque infernale, où les dangers de la mer et la mort semblent frapper au hasard, la superstition permet de recréer un ordre et une compréhension des choses.
    Un Jonas est un homme qui a désobéi à Dieu : lorsqu'il monte sur un bateau, une tempête éclate. Dans le film, la Surprise subit une suite de coups du sort et l'équipage se croit maudit, désigne un Jonas qui se suicide. À peine ses funérailles terminées, tout va mieux et la superstition s'avère exacte.
    L'Albatros, grand oiseau blanc, est respecté par les marins : on n'en tue jamais sous peine de malheur. Dans le film, un fusilier tente d'en tuer un, le rate et blesse le chirurgien de bord. Sans soigneur, le navire isolé doit arrêter son voyage.
  • Tactiques navales et combats(18'0120'02)
    La tactique traditionnelle fait se battre les navires de front, rarement décisive. Au 18e siècle, les Britanniques passent à une tactique plus agressive. Le moment le plus intense est l'abordage lorsque le combat devient une boucherie chaotique où seul le combattant en forme, entraîné et expérimenté s'en sort.
    • Dès qu'on aperçoit un navire ennemi, on sonne le branle-bas de combat • On abaisse les branles, qui sont les hamacs, pour dégager le passage • Chacun est à son poste en quelques minutes • Le chirurgien prépare ses outils pour les opérations
    Les tirs de canons sont très rapides, jusqu'à 3 en seulement 5 minutes. Les Français visent souvent les mâts pour immobiliser l'ennemi. À Trafalgar et Aboukir, les Anglais tirent direct sur la coque pour multiplier le nombre de morts. Les boulets rebondissent et font éclater les bois en milliers d'échardes qui fauchent les marins comme des balles.
    Grenades et balles de mousquet pleuvent de tous les côtés, l'abordage ajoute des coups d'épée et de hache. C'est un vrai bain de sang : le chirurgien jette des tas de sable sur le sol tout en opérant et amputant très vite, sans anesthésie. Pendant ce carnage, les officiers, même les enfants, doivent rester impassibles et exemplaires.
  • Inspirations historiques et Thomas Cochrane(20'0222'55)
    Les déserteurs de la Navy s'enrôlent à bord de navires états-uniens. Les navires militaires britanniques arrêtent au hasard tous les bateaux marchands américains pour les fouiller à la recherche des traîtres. Face à cette agression, les USA déclarent la guerre en 1812 : la Guerre Anglo-Américaine, qui dure moins de 3 ans.
    Les Anglais incendient Washington mais les Américains font construire six super-frégates. L'architecte naval Joshua Humpreys met au point ces navires bien armés, résistants et rapides, capables de détruire n'importe quelle frégate standard mais aussi de fuir les lourds vaisseaux de ligne.
    • Surnommé le Vieux Côte-de-Fer, il a la réputation d'être invincible • Les boulets rebondissent sur sa coque en 3 couches de bois, dont une partie en chêne Quercus Virginiana, très résistant et rare • Il écrase tous ses ennemis sous sa puissance de feu supérieure • Encore aujourd'hui il est officiellement en service dans l'US Navy
    Dans les romans d'O'Brian, le HMS Surprise traque l'USS Norfolk inspiré de l'USS Constitution. Impossible de faire un film Hollywood où les Américains sont les méchants, on remplace donc le Norfolk par l'Achéron, un corsaire français mais bien fabriqué à Boston.
  • Thomas Cochrane : le vrai Jack Aubrey(22'5524'52)
    Thomas Cochrane, petit aristocrate écossais, était inscrit dans les cadres de la Navy dès ses 5 ans et y entra à 17 ans déjà officiellement aspirant. Il avait un leadership et talent remarquable mais un caractère difficile avec la hiérarchie.
    • En 1801, on lui confie le HMS Speedy, un très modeste brick de combat censé être une punition • Avec ce mini Speedy de 14 canons et 54 hommes, il endommage ou coule 53 navires en à peine 1 an • Il n'hésite pas à s'attaquer aux gros morceaux, comme l'espagnol El Gamo de 32 canons et 319 hommes • Il utilise tous les ruses : hisser un faux pavillon, se déguiser en navire de commerce, échapper de nuit en mettant un feu sur un radeau à la dérive
    Cochrane devient tellement une légende que la France s'acharne et finit par le capturer, mais il a fallu 3 lourds vaisseaux de ligne. Libéré par échange de prisonnier, il continue sa carrière avec courage et mauvais caractère intact.
    • On lui confie le HMS Arab en 1804, une ruine qui navigue comme une botte de foin, mais il capture 4 navires espagnols • En 1806, le HMS Impérieuse fait tant de ravages que les Français le surnomment le Loup des Mers • À la bataille de l'île d'Aix en 1809, il désobéit à son amiral et lance seul l'assaut des Français avec des brûlots • Il devient si populaire qu'on le fait Chevalier Grand-Croix de l'Ordre du Bain
  • Fin de carrière et héritage de Cochrane(24'5225'32)
    En politique, la roue de la gloire tourne vite : Cochrane est entraîné dans une magouille, accusé, ruiné, radié de la Navy et jeté en prison.
    • À sa libération, il quitte la Grande-Bretagne • Il commande tour à tour les flottes nationales du Chili, du Brésil et de la Grèce • Il participe directement à l'indépendance du Chili, du Pérou et du Brésil • Il galère beaucoup plus face à l'Empire ottoman
    Pardonné en 1832, il réintègre la Royal Navy en tant que contre-amiral. Mort en 1860, il est enterré avec les honneurs à l'Abbaye de Westminster.
    Cochrane constitue la source d'inspiration principale pour Jack Aubrey. Comme dans les romans, Master & Commander devait lancer toute une franchise de films, prouvant qu'on peut faire un film hyper réaliste mais divertissant avec du succès.
  • Production et héritage du film(25'3225'40)
    Pour le HMS Surprise, la 20th Century Fox a acheté le HMS Rose, une réplique à l'identique de 1970 du vrai navire HMS Rose de l'époque. À partir d'archives de l'Amirauté, une armée d'artisans et spécialistes l'ont transformée en Surprise, une vraie corvette capturée par les Britanniques en 1796.
    • Pour garder un réalisme maximum, le studio tourne sur mer, y compris dans des endroits très dangereux • Par exemple au Cap Horn, à la pointe sud de l'Amérique, où les courants et mauvais temps sont légendaires • James Cook avait franchi le Cap Horn en 1769 à bord du HMS Endeavour sur un voyage de 48.000 kilomètres • Une réplique de l'Endeavour répète l'exploit au moment du tournage, avec une caméra embarquée
    Les acteurs se sont entraînés au maniement des armes et canons. Pendant le tournage, chacun gardait une couleur de t-shirt selon son grade. Il y avait un bar privé pour eux et des matchs de rugby entre équipage de l'Achéron et de la Surprise pour renforcer l'esprit d'équipe.
    La bataille finale a nécessité près de 4 semaines de tournage. Le combat est rempli de fumée, sang et fureur : c'est une représentation historique très réaliste, soit un enfer sur mer. Le film récolte 10 nominations aux Oscars.
  • Succès et postérité du film(25'4026'41)
    Avec une promotion désastreuse, le film ne peut pas rivaliser avec Le Seigneur des Anneaux et Pirates des Caraïbes, sortis la même année. Il est pile rentable et devient même culte, mais n'aura pas de suite.
    Le film prouve qu'on peut faire un film hyper réaliste mais divertissant avec du succès, colle assez bien au contexte des guerres napoléoniennes et au quotidien des marins de cette époque.
    Pour se consoler de l'absence de suite cinématographique, on peut regarder la mini-série de la BBC Hornblower, 8 épisodes d'environ 1h30, une excellente alternative pour explorer davantage l'univers de la marine à voile.
    Master & Commander VS la réalité historique démontre une fidélité remarquable aux contextes, personnages et événements de l'époque napoléonienne, tout en offrant une excellente représentation du quotidien brutal et complexe de la Royal Navy au début du 19e siècle.