Moyen Âge/Autopsie d'une escroquerie : le Saint Suaire
Autopsie d'une escroquerie : le Saint Suaire

Autopsie d'une escroquerie : le Saint Suaire

Nota Bene28 min16 avr. 2026
À l'été 2025, une fois n'est pas coutume, l'histoire médiévale a fait les gros titres de la presse mondiale, avec la découverte d'une source concernant le suaire de Turin.
11 chapitres
  • Le Suaire de Turin : une controverse millénaire(0'002'31)
    Le suaire de Turin est vénéré depuis des siècles comme le linge ayant enveloppé le corps du Christ après la Crucifixion, avec des millions de fidèles affluant lors des ostensions publiques de 2010 et 2015.
    • Certains affirment que le suaire porte du sang humain AB et un ADN compatible avec un homme né d'une vierge • D'autres soutiennent qu'il n'y a pas de sang mais des restes d'une image dégradée • Certains identifient des inscriptions invisibles à l'œil nu nommant Jésus • D'autres attribuent le suaire à Giotto ou Léonard de Vinci
    Le Carbone 14 a daté le suaire du Moyen Âge, et l'Église a accepté cette datation, ne maintenant la dévotion qu'au titre d'icône ou d'image.
    Un document inédit d'un universitaire normand Nicole Oresme, mort en 1382, mentionne le suaire comme cas évident de fraude, montrant que la controverse existe depuis environ 650 ans.
  • Les origines du culte des reliques au Moyen Âge(2'316'34)
    Le culte des reliques dérive des pratiques funéraires romaines répandues en Méditerranée, notamment les réunions de commémoration sur la tombe de proches à dates fixes, alors qu'il n'existait pas dans le monde juif.
    • En 313, l'édit de Milan autorise le culte chrétien jusqu'alors interdit et des églises sont construites sur les tombes des saints • Les pèlerinages apparaissent entre le IVe et Ve siècles, notamment à Jérusalem • Des reliques par contact apparaissent, comme le bois et les clous de la Croix
    Les reliques servent à fonder la légitimité sacrée du prince : les empereurs romains chrétiens faisaient mettre dans leur diadème des fragments des clous de la crucifixion pour montrer que le Christ est Dieu sur terre et que le prince en est le représentant.
    Les fidèles cherchent leurs propres reliques pour l'aide spirituelle et économique des églises, ce qui alimenta une démultiplication impressionnante des reliques circulant massivement au Moyen Âge.
  • Les suaires et leur prolifération médiévale(6'348'18)
    Avant les VIIIe et IXe siècles, il n'existe pas la moindre mention d'un culte rendu à des linges funéraires du Christ.
    Les suaires se multiplient en Occident entre le IXe et XVe siècles sous forme de petits morceaux de lin blanc, intégrés aux collections de reliques du Christ qui se démultiplient.
    Le but était de démultiplier le sacré pour qu'il soit accessible partout, comme dans un album Panini en complétant la collection avec des reliques de chaque objet de la Passion pour la matérialiser toute entière dans le sanctuaire.
    La plus célèbre collection est celle de Saint Louis, acquise au milieu du XIIIe siècle, comprenant la couronne d'épines et un fragment du suaire de Turin, montrant que le suaire de Turin n'était pas unique à l'époque.
  • La relique de Cadouin : fausse relique médiévale(8'1811'51)
    La relique de Cadouin était bien plus célèbre à la fin du Moyen Âge que le suaire de Turin ne l'est aujourd'hui, enregistrant de nombreux miracles à Toulouse en 1392.
    • En 1402, deux moines se font arrêter en tentant de quitter Toulouse avec le saint linge • Après cet épisode, le coffre est renforcé avec des serrures dont les clés sont partagées entre l'abbé de Cadouin, les capitouls de Toulouse et les agents du roi • Le coffre est suspendu par des chaînes avec des cymbales sonnantes pour éviter les vols discrètement
    Plusieurs suaires apparaissent successivement dans le Midi : à Cahors vers 1408 et à Carcassonne autour de 1400, créant des tensions et un procès en 1403 entre les moines de Cadouin-Toulouse et ceux de Carcassonne.
    En 1930, des savants découvrent que les inscriptions bordées sur la relique sont en arabe : il s'agit d'un tiraz, un turban portant des louanges à Allah et le nom d'un calife fatimide des années 1094-1101, rapporté d'Orient lors des croisades.
  • L'esprit critique médiéval face aux reliques(11'5116'46)
    • Vers 1400, l'abbé de Moissac Aymeric exprime des doutes sur l'authenticité du suaire de Cadouin faute de preuves écrites de provenance de Terre Sainte • Guibert de Nogent raconte comment un gardien de sanctuaire avait trompé l'évêque de Bayeux en exhumant le corps d'un paysan portant le même nom pour affirmer qu'il s'agissait d'un saint
    Les reliques reçoivent à la fois une dévotion fervente mais font aussi rire les foules par l'absurdité de ce qu'elles sont, comme en témoigne la littérature satirique de Chaucer et Boccace.
    • L'archevêque de Rouen Eudes Rigaud mène une enquête sur le corps de Saint Denis revendiqué par deux camps, interrogeant les témoins, ouvrant les reliquaires et comptant les os • N'arrivant pas à trancher, il se prononce en faveur du maintien des deux cultes
    L'Église n'affirme pas formellement que toutes les reliques sont vraies, mais juge qu'une relique est vénérable jusqu'à preuve du contraire. Même une fausse relique peut faire des miracles si l'intention du fidèle est bonne.
  • Les débuts du suaire de Turin à Lirey(16'4618'43)
    Le 15 août 1389, le bailli de Troyes Jean de Venderesse se rend à Lirey pour saisir un linge sur lequel est dépeint l'image du corps du Christ, mais les chanoines refusent d'ouvrir le coffre, invoquant un appel au pape.
    À la demande de Geoffroy II de Charny, le pape Clément VII d'Avignon autorise les chanoines à exposer une figure ou représentation du suaire, ce que l'évêque de Troyes Pierre d'Arcis avait interdit.
    • L'objet avait été retiré 34 ans auparavant vers 1355-56 suite à une intervention du prédécesseur de Pierre d'Arcis, Henri de Poitiers • Henri de Poitiers avait fait appel à des théologiens et hommes sages pour mener une enquête aboutissant à la découverte du faussaire • Les chanoines auraient payé des fidèles pour faire de faux miracles
    En 1390, Clément VII confirme l'autorisation mais interdit les ornements liturgiques et les torches, et oblige le clergé à dire aux fidèles que l'objet est montré en tant que figure ou représentation du suaire du Christ, en tant qu'image.
  • L'iconographie et la création de l'image(18'4320'30)
    À la fin du XIVe siècle, les images de dévotion connaissent un grand succès, notamment plusieurs linges présentés comme des empreintes : le linge de Véronique connaît un grand succès de 1300 à 1350 et est largement copié.
    Le faussaire du suaire de Turin s'est inspiré de l'image la plus à la mode du moment en étendant le principe à tout le corps du Christ, suivant l'iconographie contemporaine avec une position correspondant aux sculptures représentant le Christ au tombeau.
    • L'époque voit apparaître les premières universités de médecine et l'intérêt pour une représentation ressemblante du réel • C'est l'époque de naissance du portrait ressemblant • Les premières gravures sur planches de bois incisées apparaissent, utilisées d'abord sur des textes puis sur du papier
    Selon Cicero Moraeis, spécialiste de l'analyse 3D en contexte archéologique, l'image ne serait pas compatible avec un corps mais bien avec un bas-relief imprimé, compatible avec l'utilisation précoce des techniques de gravure.
  • Nicole Oresme et la méthodologie critique(20'3023'18)
    Nicole Oresme, universitaire normand actif entre les années 1340 et sa mort en 1382, pose dans un traité la question de savoir si les démons peuvent ou non agir sur le monde physique.
    • La Bible dit vrai comme principe de base mentionnant l'existence du diable et des démons • Il fait appel aussi à des auteurs antiques païens comme Aristote qui ne cite aucune activité démoniaque • Il accorde une grande valeur au raisonnement : si les démons agissent avec l'accord de Dieu, cela semble assez irrationnel dans de nombreux cas
    Les témoignages de ces actions des démons sont le plus souvent des on-dit et des rumeurs, rarement des témoignages directs. Les aveux concernant les démons peuvent être extorqués par la torture, qui peut faire avouer des choses qu'on n'a jamais faites.
    Oresme cite clairement le suaire de l'église de Champagne (Lirey) comme cas manifeste de fraude, affirmant qu'il y a un nombre presque infini de ceux qui ont forgés ces fables, ce qui montre que l'affaire de Lirey avait un grand retentissement.
  • Convergence d'enquêtes et preuve de fraude(23'1824'45)
    La même méthodologie critique appliquée aux démons par Oresme et à la relique par l'enquête menée par Henri de Poitiers : les évangiles ne disent pas que le suaire est taché ; l'objet n'a jamais été mentionné dans des textes antérieurs, ce qui rend peu probable qu'il soit resté caché jusqu'à ce moment.
    Les universités du Moyen Âge forment leurs étudiants à discerner le vrai du faux, et ce sont ces universitaires auxquels on fait appel pour établir l'authenticité ou non d'une relique douteuse.
    Un siècle plus tard à Chimay en 1449, les héritiers de la famille Charny montrent le suaire en faisant courir le bruit que c'est le suaire du Christ, mais l'évêque de Liège envoie un universitaire cistercien qui établit qu'il s'agit seulement d'une image.
    C'est seulement lorsque l'objet est vendu en secret par les ducs de Savoie en 1453 qu'il se refait une virginité et est présenté comme une relique de la Passion, statut qu'il garde jusqu'à la datation au Carbone 14.
  • La puissance de l'image et les mutations contextuelles(24'4526'13)
    • La puissance de l'image : une silhouette énigmatique et sanglante au grand pouvoir de fascination • Le vieillissement de l'image qui rend sa fascination encore plus grande • Le changement de contexte politique : les ducs de Savoie avaient un poids politique considérable et personne n'avait intérêt à les attaquer
    Les ducs de Savoie inventes une histoire plus favorable en affirmant que l'objet a été obtenu à Constantinople au moment où la ville est tombée, contournant ainsi les documents témoignant de l'enquête menée par Lirey vers 1350.
    Les défenseurs de l'authenticité contemporains remettent en cause les sources d'Henri de Poitiers en les jugeant trop partiales voire purement et simplement inventées pour nuire au suaire.
    Le nouveau témoignage d'Oresme découvert en 2025 montre que les attaques étaient fallacieuses et que l'enquête d'Henri de Poitiers a bien eu lieu. Le Carbone 14 corrobore cette date du XIVe siècle, validée par des spécialistes comme Michel Fontugne du CNRS.
  • La science moderne et le discours religieux(26'1328'02)
    Au cours de cette histoire, le rôle de la science a pris de plus en plus de place, avec des figures comme Oresme en étant les premiers représentants à leur manière. Cette science est devenue incontournable, y compris pour le discours religieux.
    Aujourd'hui, pour professer le récit de la Création, l'existence de Moïse ou la Résurrection du Christ, il est de plus en plus difficile de s'appuyer sur la foi seule. Les défenseurs affirment avoir besoin de preuves, même si cela passe par des discours dont la méthodologie est clairement pseudo-scientifique ou complotiste.
    En 1390, le pape interdisait aux chanoines de Lirey de mettre leurs habits liturgiques pour montrer l'image, car cela risquait de faire croire aux fidèles qu'il s'agissait d'une relique. Aujourd'hui, c'est plutôt enfiler une blouse ou une veste de costume qui importe pour revendiquer la position de scientifique.
    Si on disait au Moyen Âge que l'habit ne fait pas le moine, il est tout aussi vrai que la blouse ne fait pas toujours le scientifique, rappelant que les apparences peuvent tromper même dans le contexte scientifique moderne.